Vitrolles : l’histoire folle du Stadium, la friche urbaine qui sème la zizanie dans la ville

Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©La Renaissance du Stadium
Le 13.07.2020, à 12h15
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©La Renaissance du Stadium
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Photo de couverture : ©La Renaissance du Stadium
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C’est l’histoire d’un lieu désaffecté qui pourrait bientôt s’offrir une seconde jeunesse. Bijou architectural conçu au milieu des années 90 par Rudy Ricciotti, le Stadium de Vitrolles a accueilli la crème de la musique et du sport français avant d’être abandonné après l’arrivée en ville du Front national. vingt ans plus tard, de jeunes architectes s’activent pour ranimer la friche en espérant y organiser bientôt des fêtes électroniques.

Par Grégoire Belhoste
Photos : © La Renaissance du Stadium

Cet article est initialement paru en mai 2019 dans le numéro 221 de Trax Magazine, disponible sur le store en ligne.

La caméra suit deux motos dans un nuage de fumée. Elles slaloment entre des plots et des pneus jonchés sur le sol, accélèrent puis pénètrent dans un bâtiment sombre. Un monolithe de béton, dans lequel les machines roulent
entre des gradins défoncés, avant de sortir en cabrant dans un paysage de terre rouge. Ceci n’est pas le teaser d’un jeu vidéo de motocross où tous les coups sont permis, mais l’une des seules vidéos YouTube permettant de découvrir l’intérieur du Stadium de Vitrolles, joyau architectural provençal aujourd’hui à l’abandon. Deux ans et plus de 200 000 visionnages plus tard, le designer Victor Mauro, la vingtaine, fait visiter les lieux par une matinée de printemps. Tout autour du bâtiment, des coulées de boues de bauxite rouge donnent à l’endroit un relief martien. Au sol, des traces de pneus témoignent du passage de motards. Dedans, il fait sombre, et seules quelques entrées de lumière permettent de lire les graffitis ou les inscriptions laissées sur les murs par des fêtards de passage. À quelques kilomètres du centre-ville de Vitrolles, dans les Bouches-du-Rhône, cette bâtisse noire de 60 mètres de côté pour 25 mètres de haut n’accueille plus de concerts ou de rencontres sportives depuis une vingtaine d’années. La plupart des automobilistes roulant sur la D9 jettent un coup d’œil à ce bloc de béton, perdu au milieu de pas grand-chose, sans comprendre de quoi il s’agit. Victor Mauro, lui, a grandi dans les environs. Il a toujours connu le Stadium, mais garde en tête l’incompréhension de ses proches face à un bâtiment si radical et évoque l’esthétique qui, au premier abord, peut « rebuter ». « Notre but aujourd’hui est de montrer que le Stadium a des qualités architecturales et esthétiques », explique-t-il devant les grilles du bâtiment. « Ramener de la vie dans le lieu et en changer l’image. Faire table rase du passé et recommencer sur une nouvelle page. »

Que ce soient les élus de gauche, de droite, les écolos, les cultureux, tout le monde était d’accord pour détester cet endroit.

Rudy Ricciotti, architecte du Stadium

Cette nouvelle page a débuté en 2014, lorsqu’un jeune Provençal, Enzo Rosada, entend parler du Stadium lors d’une exposition d’architecture. Il n’a pas 20 ans, ce lieu ne lui évoque rien, mais la fascination est immédiate. Le jeune homme décide de se rendre sur place pour contempler l’œuvre. « C’était squatté, il y avait des gens du voyage. On est carrément entrés et ça ne s’est pas très bien passé », raconte Enzo, devenu architecte, installé dans une galerie marseillaise accueillant une exposition consacrée au monolithe. « C’est à partir de là que tout a démarré. » Quelques mois plus tard, il fonde l’association La Renaissance du Stadium, qui réunit aujourd’hui plus d’un millier de membres, dont Victor Mauro. Son fait d’armes le plus notoire a été accompli il y a peu, lorsque le Stadium a été labellisé « Architecture contemporaine remarquable » en octobre dernier. En avalant son café d’un trait, Enzo sourit : « Ce label est juste là pour dire les choses : ce bâtiment est un marqueur. Après, libre à chacun d’en prendre la teneur. »

IAM et les stars de l’OM vitrolles

Avec ses teintes beiges et ses formes rectangulaires, la mairie
de Vitrolles fleure bon les années 70. Dans son bureau, le maire socialiste Loïc Gachon retrace le parcours du Stadium. Un lieu dont ses administrés lui parlent tous les jours, ou presque. Le bâtiment est sorti de terre en 1994, sous l’impulsion du maire PS Jean-Jacques Anglade, alors aux affaires. « Il voulait un bâtiment iconique, qui marque son mandat. Il y a eu un appel d’offres au terme duquel, je pense, il a choisi le bâtiment le plus énigmatique », souffle Géraud Pellottiero, architecte également impliqué dans la renaissance du Stadium. L’attribution du marché a lieu en 1990. Au final, l’enceinte coûte plus de 7 millions d’euros. Plantée loin du centre-ville, elle abrite 5 000 places et doit accueillir concerts comme événements sportifs. D’abord, tout semble fonctionner à merveille. Côté musique, IAM se charge de l’inauguration, puis des têtes d’affiche telles que Renaud, Goldman ou Bashung font le plein. Sur le plan sportif, la salle accueille l’OM Vitrolles, club de handball géré par Jean-Claude Tapie, frère de Bernard. L’équipe est alors au sommet du hand français et compte dans ses rangs des joueurs de classe mondiale comme Jackson Richardson, Bruno Martini ou le Yougoslave Mirko Bašić. « On s’entraînait parfois au Stadium et on y jouait quelques matchs. Je garde un bonheur sans égal de cette période, où j’évoluais parmi les meilleurs du monde », resitue Eric Quintin, l’un des joueurs de l’époque.

Sauf que la joie est de courte durée. Le club est endetté et le tourbillon de l’affaire VA-OM, pour laquelle Bernard Tapie sera condamné à un an de prison ferme, finit de l’emporter : l’OM Vitrolles met la clé sous la porte à l’été 1996. Le Stadium se trouve privé des exploits de son équipe de stars. Dans les rues de Vitrolles, les dents grincent. « Le bâtiment a été associé à une dérive du sport de haut niveau, avec l’OM Vitrolles, le frère de Bernard Tapie… Le Stadium est arrivé à un moment où la ville se posait plein de questions sur ce qu’elle était et ce qu’elle devenait. Elle a arrêté de grandir en 1994 alors qu’elle a pris 25 000 habitants en vingt ans. Elle était en panne de projets. Cette salle a incarné à la fois une dérive bling bling et une dérive architecturale. Car le choix architectural est volontairement violent. Et forcément, ça a heurté », retrace Loïc Gachon.

Le bâtiment a été associé à une dérive du sport de haut niveau, avec l’OM Vitrolles, le frère de Bernard Tapie…

Loïc Gachon, maire de Vitrolles

À 50 ans passés, Eric Quintin roule encore souvent devant le bloc. « C’est toujours un crève-cœur quand même, parce qu’on y a passé de super moments, souffle l’ancien handballeur. Mais en même temps, il existe toujours ce questionnement, cette incompréhension du concept que je n’ai jamais saisi… » Édifice radical construit à l’emplacement d’une décharge d’ordures ménagères, le Stadium ne ressemble ni à une salle de concert ni à une salle de sport. Cet ensemble architectural est l’œuvre visionnaire de Rudy Ricciotti, qui signera plus tard le Mucem à Marseille et le Pavillon Noir à Aix-en-Provence, tout aussi sombres et parallélépipédiques, mais bien mieux accueillis par le grand public. Avec le temps, le Stadium est apparu comme une sorte de « grand frère » de ces deux bâtiments. Une œuvre d’avant-garde, en quelque sorte. Mais à l’époque, ce bloc de béton ne plaît pas, ou si peu, aux Vitrollais. Les politiques des alentours le comprennent vite. Au printemps 2015, Rudy Ricciotti confie au magazine Mouvement que « au niveau local, que ce soient les élus de gauche, de droite, les écolos, les cultureux, tout le monde était d’accord pour détester cet endroit. »

Cible de l’extrême droite

En première ligne se dresse le Front National, qui érige le lieu comme un symbole des dérives du maire Jean-Jacques Anglade, main dans la main avec Bernard Tapie avant la chute de ce dernier. En février 1997, séisme politique : la candidate frontiste Catherine Mégret est élue maire après la tenue de nouvelles élections pour cause d’irrégularités lors du scrutin précédent. Derrière l’élue plane l’ombre de son mari, Bruno Mégret, alors numéro 2 du FN, qui n’a pu se présenter pour avoir dépassé le montant autorisé de frais de campagne. Vitrolles devient un laboratoire à ciel ouvert de l’extrême droite. Des rues sont renommées : l’avenue François-Mitterrand doit désormais être appelée « avenue de Marseille », la place Nelson-Mandela « place de Provence ». Les associations se voient amputées d’une bonne partie de leurs subventions. Quant à la directrice du cinéma municipal, elle est accusée de programmer des « films X », alors qu’il s’agit de vidéos de prévention contre le sida. Ambiance. Le couple Mégret regarde aussi d’un mauvais œil l’œuvre de Ricciotti, comparée à la Kaaba de La Mecque et jugée comme un lieu destiné aux « Arabes et aux pédés ».

En ville, la tension monte. C’est d’abord un autre lieu, le Sous- Marin, qui cristallise la haine des lepénistes. Ce café de Vitrolles accueille des concerts rock, raï, rap ou reggae – suffisant pour être accusé par la municipalité de « développer les mauvais instincts de la jeunesse ». En juin 1997, la mairie supprime la subvention de 200 000 francs allouée au Sous-Marin. Il faudra l’intervention du ministre de la Culture pour que le lieu reste à flot. En octobre, Noir Désir et d’autres se produisent au Stadium devant 4 000 personnes, pour un festival de soutien au Sous- Marin. Lequel, la nuit même du concert, est muré par des agents municipaux. « Du samedi au dimanche, ils ont monté un mur devant la porte, et le Sous-Marin n’est plus jamais retourné dans ses locaux, place de Provence, se souvient Loïc Gachon, qui assistait ce soir-là au show du groupe de Bertrand Cantat. Je pense que c’est la dernière fois que le Stadium a fait le plein. » À l’automne 1998, un événement bouscule le destin de la salle. Les maîtres de la ville décident d’organiser un concert de rock identitaire au Stadium. La Fnac refuse de vendre les billets, mais qu’importe, l’événement est maintenu dans un climat pesant. Le soir même, l’armoire électrique est sabotée. Le concert a tout de même lieu, sur le parking, mais c’est en est trop pour le couple Mégret, qui saute sur l’occasion pour fermer le Stadium. La délégation de service public n’est pas renouvelée. Fin octobre 1998, le monolithe ferme ses portes.

Citroën AX et Cirque du Soleil

Comme tant d’autres, Géraud Pellottiero fait partie de l’association La Renaissance du Stadium. Avec Victor Mauro, il travaille à organiser sur les lieux une « saison culturelle ». Depuis son atelier du centre de Paris, Géraud détaille les projets dans les tuyaux. « Beaucoup ne connaissent que l’image de cette salle abandonnée, graffée, détériorée depuis longtemps. Notre idée, c’est de faire un événement si possible gratuit ou à un prix permettant à tout le monde de venir. Dans un premier temps, nous sommes partis sur la dynamique du spectacle vivant, avec plusieurs partenaires intéressés. Mais il y a aussi quelque chose à porter du côté des musiques électroniques. » Concrètement, les événements auraient lieu en extérieur, avec la façade comme fond de scène. Il faudra encore patienter pour voir l’enceinte accueillir de grands raouts. Pour l’heure, les infrastructures ne le permettent pas. L’abandon du site durant une vingtaine d’années n’a pas aidé à le maintenir en bon état, encore moins à améliorer son image.

Longtemps, le Stadium est apparu comme un caillou dans la chaussure des dirigeants locaux. Après le départ de Catherine Mégret en 2002, la compétence du bâtiment a été transférée à la Communauté du Pays d’Aix. Plusieurs fois, la salle a été évoquée lors d’appels à projets ; elle n’a jamais été retenue. Au bout de presque quinze ans, le Stadium est finalement revenu dans le giron de la mairie. Ces derniers temps, le premier édile dit recevoir des propositions. Il fut question, un temps, de l’installation d’une base européenne du Cirque du Soleil. Le projet n’a jamais vu le jour. Une autre idée, plus saugrenue, consistait à transformer le Stadium en musée de la Citroën AX. Le maire n’a pas donné suite. Géraud Pellottiero, lui, insiste sur les fonds nécessaires pour rénover le Stadium. Jusqu’à évoquer, dans un sourire, la piste du loto du patrimoine monté par Stéphane Bern. « Est-ce qu’on ne pourrait pas l’année prochaine inscrire cette salle ? On se dit qu’il nous faut un petit coup de pouce avec une enveloppe qui soit un peu conséquente. » En attendant d’assister à des sets de musique électronique ou à des compétitions de stunt (de la voltige à moto) au milieu de ce paysage fait de coulées de boue rouge, le site devrait accueillir à la mi-septembre une séance de cinéma en plein air. Le film retenu ? 2001, l’Odyssée de l’espace, dont la vraie star, après tout, n’est autre qu’un monolithe noir.

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