Videurs academy : À quoi ressemblent les cours pour devenir agents de sécurité en club

Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©Pierre Thyss
Le 20.02.2020, à 19h54
05 MIN LI-
RE
©Pierre Thyss
Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©Pierre Thyss
Partout en France, des dizaines de centres proposent des formations pour devenir agent de sécurité dans l’événementiel. Au programme, des centaines d’heures de cours pour apprendre à désamorcer les conflits, maîtriser l’art délicat de la palpation et gérer les clients difficiles. Reportage à l’école des physios.

Cet article est initialement paru en décembre 2016 dans le numéro 227 de Trax Magazine, disponible sur le store en ligne.

Par Arthur Cerf

À l’entrée du centre Formation Insertion, dans un couloir froid et humide, se tient un mannequin affublé d’un costard cravate mal coupé. Il est 14 heures à Pantin, soit l’heure du cours de M. Armand. Une quinzaine d’élèves – des jeunes gens en reconversion ou à la recherche d’un premier emploi – l’écoutent avec attention pendant qu’il tente de dessiner la frontière entre un bon agent de sécurité et un mauvais agent de sécurité. « Il n’est pas là pour se battre. » Ils acquiescent. « Disons qu’il est… dissuasif. » Hochements de tête. « Et doté d’une grande maîtrise de soi grâce à l’apprentissage des arts martiaux. »

Parfois, c’est la bagarre, et alors il faut savoir se faire respecter par les muscles.

M. Armand, professeur et ancien vigile

Dans ses jeunes années, M. Armand a travaillé à l’entrée des discothèques. Il sait qu’à partir d’une certaine heure de la nuit, l’être humain se transforme parfois en bête sauvage. « L’alcool, la musique, l’amour », énumère-t-il comme les ingrédients d’une bonne soirée qui vire en fête fiévreuse, avant de verser dans le cauchemar. « Parfois, c’est la bagarre, et alors il faut savoir se faire respecter par les muscles. » M. Armand se lève pour une mise en situation plus vraie que nature. Il se déplace lentement dans la salle et mime un éméché de soirée. « Tu veux quoi ? Il a touché ma copine ! » Personne n’intervient.

En France, des dizaines de centres comme celui-ci délivrent des Certificats de Qualification Professionnelle Agent de Prévention et de Sécurité (CQP APS). Un programme de 175 heures de cours pratiques et théoriques – du module de secourisme à la sensibilisation au risque terroriste – destinés à permettre aux élèves d’intégrer des organismes de sécurité privée, et, plus tard, de travailler à l’entrée des supermarchés, des stades, des salles de concert et des boîtes de nuit. Visage impassible et bras croisés dans son polo bordeaux à manches longues, Marc Teifour, directeur du centre de formation Easy Success dans le XIXe arrondissement de Paris, attend que son document soit téléchargé. Il en lit des extraits à haute voix. « L’agent doit connaître ses limites juridiques, savoir analyser les risques, les lieux, les contextes, accueillir, orienter les invités, respecter les règles de courtoisie et le principe de neutralité en ne s’immisçant pas dans les conflits, savoir détecter les anomalies, parler dans un émetteur-récepteur. » Les règles floues du code d’honneur de tout agent de sécurité qui se respecte.

À ses heures perdues, quand il se repose et n’a rien à faire le week-end, Marc Teifour aime traîner sur 83-629.fr, le blog de la sécurité privée où l’on trouve les dernières nouvelles des formations CQP APS, des histoires de braquages et de rixes en boîte de nuit. Ancien professeur de physique-chimie à Nanterre, il crée la formation en 2013, persuadé que la sécurité est un secteur porteur. « Avant 2012, c’était le Far West, restitue-t-il. Dans les années 1990, on recrutait sans aptitude professionnelle ni diplôme. Il suffisait qu’un mec ait un bon gabarit pour qu’il puisse travailler à l’entrée d’une boîte de nuit et être présenté comme un “physio”. Sauf que “physio”, ça ne veut pas dire grand-chose. En 2012, le Conseil national des activités privées de sécurité a mis de l’ordre là-dedans en multipliant les contrôles pour réglementer la profession. Et aujourd’hui, certaines discothèques nous envoient leurs agents pour qu’ils obtiennent un diplôme. » 

Whisky Charly

Il est 11 heures, et pour éviter que ses élèves ne se retrouvent à la une de 83-629.fr, le professeur Oumara Camara donne un cours sur la gestion des conflits devant son tableau velleda. « La nature de notre profession comporte des risques et on ne peut pas toujours éviter les conflits. Ils font aussi partie de ce que nous sommes », pose-t-il, dans son pantalon de velours brun et son pull mauve. Puis il se laisse aller à une métaphore abstraite et vaguement philosophique : « Même la langue entre parfois en conflit avec les dents. »  Face à lui, quatre élèves, entre 20 et 40 ans, assis, les bras croisés. L’un d’eux, Osmani, répète les fins de phrase du professeur, comme pour montrer qu’il sait. Les cheveux lissés en arrière, il ferme des yeux et opine du chef à intervalles réguliers. « Il y a des gestes à ne pas faire », reprend le professeur Camara en secouant son index dans le vide. «On ne montre pas les gens du doigt et on ne reste pas les bras croisés à dire : “Cause toujours, rien à foutre !” De la même manière, il y a des choses à ne pas dire. On ne traite pas les gens de voleurs ! Qu’est ce qu’on dit ? » Osmani répond : « Vous n’avez pas oublié quelque chose, s’il vous plaît ? » Bien vu. Un autre élève se lève pour aller aux toilettes. « Tiens, qu’est-ce qu’on dit quand on est agent de sécurité et qu’on veut aller aux WC ? – Whisky Charly ! » Au tableau, le professeur inscrit au feutre le curieux signal codé permettant aux videurs et portiers de ne surtout pas dévoiler leur plus gros point faible : les envies pressantes.

Avant, pour être videur, il fallait tout dans les muscles et rien dans la tête. Aujourd’hui, c’est le contraire. 

Oumara Camara, professeur de gestion des conflits

Il est maintenant midi, soit l’heure de l’étude de cas sur le thème du client difficile. « Il faut se créer un bouclier intérieur, se rendre imperméable à leurs atteintes, comme la tortue dans sa carapace », insiste Camara. Il se tourne vers Ba, l’un des futurs agents de sécurité : « On ne peut pas se faire justice soi-même, n’est-ce pas, Ba ? » Ba secoue la tête. « Il est interdit de se comporter en fonction des origines réelles ou supposées des clients, ni de l’apparence », enchaîne le professeur.« Pour autant, il ne faut pas céder du terrain au client agressif. Et ne vous faites pas non plus avoir si les gens bégaient parce qu’ils sont énervés. »

En complément de ces heures de cours, des associations proposent parfois des stages et formations plus approfondis, autour des questions du sexisme, du consentement, du racisme et de l’homophobie. « Nous expliquons aussi comment recevoir la parole des victimes », détaille Mathilde Neuville, cofondatrice de l’association Consentis. « On commence par les fondamentaux : croire la parole de la victime, les éléments de langage à favoriser ou à proscrire. Notre association s’implique dans ces formations pour deux raisons : améliorer la prise en charge de la personne ayant subi une violence sexuelle, comme celle de l’agresseur, et augmenter la confiance des fêtards dans le personnel de sécurité. »  Dans le XIXe arrondissement, le cours du professeur Camara touche à sa fin, mais avant d’effacer le tableau, il insiste : « Avant, pour être videur, il fallait tout dans les muscles et rien dans la tête. Aujourd’hui, c’est le contraire. » 

Newsletter

Les actus à ne pas manquer toutes les semaines dans votre boîte mail

article suivant