Un livre part à la rencontre de ces Français passionnés par l’alcool

Écrit par Gil Colinmaire
Photo de couverture : ©D.R
Le 01.03.2019, à 16h51
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Écrit par Gil Colinmaire
Photo de couverture : ©D.R
Le 13 février dernier a été publié aux Éditions Flammarion, Tournée Générale, ouvrage des journalistes Thomas Pitrel et Victor Le Grand, consacré au rapport qu’entretiennent les Français à l’alcool. À travers des dizaines de témoignages (artistes, politiques, animateurs, viticulteurs…), recueillis en parcourant le pays, les deux auteurs s’immiscent dans de nombreux milieux où l’alcool occupe une place de choix. Et comme le numéro de février de Trax Magazine se consacrait justement à la fête sans excès, il part s’entretenir avec Victor Le Grand pour en savoir un peu plus sur cette France qui boit.



Quel est votre parcours à Thomas et vous ?

Nous sommes journalistes au groupe So Press depuis plusieurs années. On a commencé avec So Foot, en tant que fans de foot et supporters du FC Nantes, et on a continué ensuite avec Society, So Film et d’autres magazines qui se sont lancés depuis. On avait déjà l’habitude de travailler ensemble. En 2016, on a par exemple sorti un papier sur Cyril Hanouna dans Society qui a pas mal “buzzé”, à la suite de quoi un éditeur de Flammarion a voulu qu’on se rencontre. Au début, j’étais persuadé qu’il voulait qu’on écrive un livre sur Hanouna donc je n’ai pas répondu. Mais Thomas a insisté pour qu’on aille le voir. Il nous a finalement dit que si nous avions des idées de livres, sur un autre sujet qu’Hanouna, on pouvait lui en proposer. Comme on a été formés à So Foot, notre ambition c’est toujours de raconter le monde par le prisme du foot. Cette fois-ci, on a voulu raconter la France par le prisme de l’alcool, pour comprendre comment il imprègne notre société. 

Vous vous sentiez personnellement concernés par les problématiques liées à l’alcool ?

Oui, bien sûr… on aime bien picoler (rires). C’est Thomas qui a eu cette idée lors d’un enterrement de vie de garçon à Prague, au bord de la Vltava. Il avait un site à l’époque qui s’appelait The Ground, et il avait toujours voulu faire une rubrique avec des papiers sur l’alcool. C’est un esthète, il s’y connaît beaucoup plus que moi dans le domaine. Moi, je buvais plutôt pour l’ivresse mais j’ai pu rencontrer, grâce à notre ouvrage, plein de gens intéressants qui m’ont fait découvrir une autre facette de cet univers.

Vous avez rapidement eu une idée des thèmes et milieux que vous vouliez aborder ?

On ne voulait pas faire un essai. Les livres sur l’alcool, c’est souvent des guides, des critiques ou des rapports sur les modes de consommation des jeunes. Nous, nous voulions nous éloigner de tout ça, trouver des chapitres avec des angles un peu journalistiques. Au début, on s’est demandés si on n’allait pas faire des parties « Alcool et politique », « Alcool et culture », « Alcool et économie », « Alcool et sport »… Nous avons finalement fait en sorte que ce soit un peu moins global. Parmi les 30 idées de départ, il a fallu en sélectionner une dizaine. En deux ans, nous sommes allés à la rencontre de plus de 200 personnes (producteurs, consommateurs, politiques, entrepreneurs…), un peu partout en France. Du petit viticulteur à Jean Lassalle, en passant par JoeyStarr, des historiens, des gens qui ne boivent pas d’alcool ou des chercheurs de l’Inra qui expliquent en quoi le réchauffement climatique va changer notre manière de faire du vin.


Comment avez-vous établi cette sélection ?

Il fallait toucher toutes les couches de la société. C’était par exemple difficile de faire un livre en 2019 sans aborder le volet de l’écologie, notamment dans le vin. On a ensuite étendu cette thématique au monde du vin en général, à travers 3 chapitres différents. On s’est rendu compte qu’il y avait énormément de gens qui cassaient les codes car au départ, c’est un milieu très traditionnel, très bourgeois. Un des chapitres se penche donc sur les « terroristes du vin », des groupes d’intervention qui font “exploser” des supermarchés dans le sud de la France, contre la concurrence étrangère. Un autre parle de la place des femmes dans le milieu, qui peut aussi être très macho, et enfin un dernier aborde le thème du “vin nature”. On est allés rencontrer ces producteurs qui ont décidé de faire du vin sans pesticides ou additifs, et qui ont un discours presque philosophique et militant. Pour résumer, on voulait parler un peu aux “rebelles” du vin.

À quel point cette notion d’écologie est-elle ancrée dans la production d’alcool, de nos jours ?

Le vin nature participe de cette mouvance du « mieux être ». Il y a eu la tendance du « mieux manger », et maintenant celle du « mieux boire ». Beaucoup de chercheurs racontent également que notre manière de faire du vin en France va changer dans les années à venir à cause du dérèglement climatique. Les hausses de températures font que les vins du sud sont trop forts, et qu’on commence à en faire plus au nord. Ça a aussi un impact sur tout un pan économique de la société et sur l’emploi. Toute une partie du territoire est en train de changer.

Cette culture du « mieux boire », censée être plus saine, n’entre-t-elle pas en contradiction avec le fait que la consommation d’alcool n’est pas recommandée pour la santé ?

C’est peut-être pour ça qu’on parle un peu moins du « mieux boire » que du « mieux manger ». Mais il y a ce débat éternel, dont on parle à la fin du livre, à propos du vin : « Est-ce que c’est un alcool comme les autres ? ». Des gens parlent d’un « lobby de l’alcool » mais on s’est rendus compte que c’était plus compliqué que ça. Les personnes qui travaillent dans le vin vont expliquer que ce n’est pas un alcool comme les autres parce que ça représente de l’emploi, du terroir. Et en face, les médecins vont bien évidemment vous dire le contraire. Je dirais que d’un point de vue historique, culturel, agricole et économique, ce n’est effectivement pas un alcool comme les autres mais au niveau de la santé, c’est exactement pareil. Pourtant, il y a des français qui pensent que le vin n’est « pas vraiment » de l’alcool, alors que la bière a longtemps été mésestimée par les pouvoirs publics et la population. Quand un jeune, dans les années 60, se tuait en bagnole, les journaux disaient que c’était à cause de la bière. Desproges avait lui-même fait un sketch pour stigmatiser cette boisson après le drame du Heysel [un match de foot en 1985 à Bruxelles, où des dizaines de supporters se sont faits piétiner dans une confrontation initiée par des hooligans, ndlr]. Aujourd’hui, avec la bière artisanale, cet alcool revient à la mode, porté par ce même mouvement du « mieux boire ».

Quels rapports entre milieu culturel, musical et alcool avez-vous pu mettre en exergue ?

On ne s’est pas intéressés à la pratique du “binge-drinking” [boire un maximum en un minimum de temps, ndlr] en club, chez les jeunes. On ne bosse pas à M6 ! Au début, on avait contacté pas mal d’artistes qu’on aimait bien, pour leur faire parler d’alcool et avoir de belles anecdotes. Comme par exemple Laurent Garnier, qui avait d’ailleurs refusé. Finalement, on a préféré rencontrer des gens qui avaient fait de l’alcool une œuvre. JoeyStarr est, je pense, un bon buveur de rhum. On a souvent vu des images de lui îvre mais jusqu’à maintenant, il n’en faisait pas une œuvre. Récemment, il a sorti avec Vice une série qui s’appelle La Route de la Soif, et qui offre une nouvelle vision de son rapport à l’alcool.





Quel est l’impact de l’alcool dans des milieux comme la politique, où des décisions importantes doivent être prises ?

Lorsque Jacques Chirac buvait un verre de vin au salon de l’agriculture, cela participait à la popularité de son image, à la construction de son personnage politique. On est ensuite passé de Chirac, qui s’affichait ouvertement avec un verre, à Nicolas Sarkozy qui affirmait ne pas boire une goutte d’alcool. Ça ne l’a pas empêché d’être élu, donc je pense que la représentation de l’homme politique gaulois, bon vivant, est un peu moins cool qu’avant. Emmanuel Macron, en affirmant boire un verre de vin par jour, y revient quand même un peu. C’est un pas vers la culture française tout en conservant cette image de président jeune et en forme. Il joue un peu sur les deux tableaux. Il y a pas mal de diplomates qui nous ont raconté que le vin était une arme, un outil diplomatique. Un jour, la France a servi à Churchill du riesling de 1940, année où il est devenu premier ministre, en signe d’amitié entre les peuples. Autre exemple : à plusieurs reprises, des repas d’Etat avec des dirigeants iraniens ou irakiens ont été annulés parce qu’ils refusaient que de l’alcool soit servi à table aux invités qui en voulaient. La France n’a pas cédé…

Et dans le milieu de la télévision ?

J’ai par exemple rencontré Thierry Ardisson, qui a toujours fait boire ses invités, et qui dit qu’un bon talk-show est un talk-show avec des mecs bourrés. Lui, contrairement à d’autres, assume de l’avoir fait pendant des années dans ses différentes émissions. À ses débuts, Gainsbourg a été l’un de ses premiers invités pour Scoop à La Une. Comme Ardisson avait le trac, il avait fait venir le chef barman du Bristol sur l’émission, pour boire et se détendre… et “bourrer la gueule” de Gainsbourg. Après ça, il a fait Paris Dernière où il se baladait dans le milieu de la nuit à Paris, puis 93, Faubourg Saint-Honoré, où il recevait des gens autour d’un repas avec du vin, et enfin Tout Le Monde En Parle, où il faisait boire tout le monde. Mais aujourd’hui, il raconte que c’est fini, parce qu’il enregistre l’après-midi. Ça en dit long sur l’évolution de la société…

Des témoignages en particulier vous ont marqués ?

Je me suis personnellement occupé de la partie culture de l’ouvrage. C’est forcément sympa d’aller boire des coups avec des artistes qu’on aime bien, comme par exemple le réalisateur Pierre Salvadori, et parler d’alcool. Quand je lui ai envoyé un texto, il m’a dit « Enfin, je peux parler d’un truc que je connais ! » (rires). À une époque où le sujet peut être tabou, certains artistes sont contents de pouvoir en parler librement. Ils tiennent à peu près tous le même discours : « L’alcool peut être retranscrit dans mon œuvre mais il ne m’aide pas à créer ». Le mythe de l’artiste qui se “déchire la gueule” pour écrire un livre, ça n’existe pas. Par contre, certains musiciens comme JoeyStarr m’ont avoué qu’ils picolaient sur scène. Dans la musique, contrairement à l’écriture ou au cinéma, la performance permet de le faire. Ça peut aider à se désinhiber. C’est comme pour certains DJ’s ou producteurs qui se droguent en soirée, ça m’étonnerait que beaucoup en prennent pour composer… En dehors des artistes, c’est aussi agréable de rencontrer des viticulteurs dont c’est vraiment la passion, qui parlent du vin comme d’une culture, d’un art qui demande du savoir-faire, une délicatesse…

Tournée Générale a été publié aux éditions Flammarion le 13 février 2019. Le numéro #218 de Trax Magazine est toujours disponible sur le store en ligne.

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