Tunisie : la tech house contre-attaque au festival des Dunes Électroniques

Écrit par Alexis Tytelman
Photo de couverture : ©D.R.
Le 25.11.2019, à 15h44
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Écrit par Alexis Tytelman
Photo de couverture : ©D.R.
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Cela faisait trois ans que les Tunisiens attendaient le retour du festival Les Dunes Électroniques, parfois surnommé le “Burning Man du Maghreb”. Et si l’événement n’atteint pas encore le gigantisme de son glorieux inspirateur, son édition 2019 est loin d’avoir démérité et a proposé, 30 heures durant, une expérience unique et engagée… en plein Mos Espa.

À une époque où la nouvelle série estampillée Star Wars – The Mandalorian démarre sur les chapeaux de roue, certains préfèrent s’en tenir aux classiques. Les organisateurs des Dunes Électroniques, dont la 3ème édition s’est déroulée les 16 et 17 novembre derniers dans le magnifique décor de la ville fictive de Mos Espa, sont de cette école.

Dunes électroniques
©Laura Nury

C’est en effet aux portes du désert, sur le sable même que foulèrent Mark Hamill, Jake Lloyd et Hayden Christensen dans la peau de Luke et Anakin Skywalker que les équipes de Panda Events ont choisi de s’installer dès 2014. Et de transformer les villes de Tozeur et Nefta en poumon de la scène électronique locale pendant 30 heures de son sans interruption.

Après une édition 2015 entachée de pluies torrentielles et trois ans d’attente, les “dunistes” étaient donc de retour du 16 au 17 novembre, déterminés à faire trembler Tatooine, mais aussi à profiter du cadre exceptionnel dont le centre, Mos Espa, procure une impression troublante. Aux iconiques maisons de terre cuite reconverties en backstages sont en effet adossés espaces de tri des déchets et spots lumineux. À l’intérieur, les équipes techniques s’affairent tandis que des DJs fignolent leurs tracklists ou accordent des interviews. Étrange et jouissif effondrement du mythe alors qu’à la nuit tombée, le soleil laisse place à une lumière bleutée évoquant les ambiances de Mad Max : Fury Road.

Dunes électroniques
©Laura Nury

Au-delà de cet attrait esthétique, les Dunes Électroniques constituent en effet une aubaine pour le tourisme local, reposant tout autant sur la culture des dattes deglet nour que sur l’exaltation d’une spiritualité propre au sud du pays. Pendant que le chaman palestinien Yazan Rah ouvre le préfestival au rythme du tambour, certains négocient déjà quelques souvenirs aux vendeurs locaux où, pour quelques dinars, s’octroient une ballade à dos de chameau. Au Dar Hi, hôtel de charme situé près de l’oasis de Nefta, dignitaires, artistes et journalistes assistent quant à eux à un rituel de possession. Syncrétique et volontairement édulcorée, cette cérémonie destinée aux touristes conjugue ici danse, rythmes ternaires et psalmodie répétitive typique des musiques de transe subsahariennes. Stambali tunisien, gnawas marocains ou diwan algérien, le but est en général identique : conjurer le mauvais œil.

Dunes électroniques
©Laura Nury

Une performance qui ne suffira malheureusement pas à empêcher les festivaliers – dont 5 000 tunisiens et environ 1 000 étrangers – d’être accueillis par une tempête de sable et de subir le froid mordant du désert le premier soir. Les moins prévoyants se réfugient bien vite dans les tentes installées aux abords des scènes où près des braises des food trucks. Arborant des lunettes cyberpunks pour se protéger du sable et/ou drapés de burnous, sortes de longues djellabas en laine, les autres se nassent devant les deux scènes du festival où résonnera, pour leur plus grand bonheur, une tech house de type Burning Man pendant la majorité de l’événement.

Une empreinte musicale assumée que seules quelques performances viendront interrompre. Konstantin Sibold, Baris K, Sama’, Mehmet Aslan, entre autres. Ce dernier, producteur turco-suisse qui vient de sortir l’EP Lobster is Coincidence sur le label Planisphere Editorial, confie à ce sujet : « avoir essayé de montrer autre chose, de surprendre un public qui, ici, est habitué à des sets assez agressifs ». Entre techno midtempo, disco turque et bass music, il offre tout simplement l’une des meilleures prestations des Dunes. Et révèle en exclusivité sa participation, en compagnie de MR TC, Beesmunt Soundsystem ou Tolouse Low Trax, à la compilation Shelter, dont l’intégralité des bénéfices seront reversés à une association turque proposant accueil et protection aux personnes trans qui, dans ce pays comme ailleurs, demeurent particulièrement exposées à la violence et l’exclusion.

Dunes électroniques
©Laura Nury

Dans un esprit similaire, cette édition aura été l’occasion pour le festival d’afficher son engagement en faveur des grandes causes sociétales. Écologie, par le recyclage et la compensation carbone (Dunes Green), promotion du savoir-faire et de l’artisanat tunisien (Dunes Lab), mais aussi féminisme et protection des victimes de violences sexuelles grâce notamment à l’application Help Me. Mais aussi, sur scène, avec la présence de DJ Alpha et DJ Shida, représentant l’initiative DJ Academy For Girls pour les sets d’ouvertures. Ou encore par la mise à disposition d’un espace pour l’ONG Aswat Nissa, et en particulier à sa campagne « #Ena Zeda » : l’équivalent tunisien de #Metoo.

Entrées en politique pour lutter contre les inégalités de genre et les violences sexistes, les militantes occuperont cette tente durant l’ensemble du festival. « On a été contactées par les organisateurs du festival car ils veulent que cet évènement soit l’occasion de sensibiliser à ces problèmes et d’offrir un refuge en cas d’agression. Il y a encore du travail à faire, mais la plupart des festivaliers sont ouverts à la discussion », se réjouit l’une d’entre elles. Lancée il y a à peine un mois suite à un scandale de harcèlement sexuel impliquant le député tunisien Qalb Tounes Zouheir Maklouf, l’initiative s’installe en festival pour la première fois. « Les femmes tunisiennes ont lancé le hashtag pour dénoncer le harcèlement sexuel, et un groupe Facebook pour créer un espace d’expression. On a eu plus de 20 000 personnes en deux semaines, dont de nombreuses victimes de viol, y compris au sein de la communauté LGBT tunisienne et des hommes », explique une responsable, consciente que les rassemblements festifs sont malheureusement propices aux agressions. Ne se contentant pas d’offrir un espace d’écoute et un refuge, cette dernière distribue des sifflets d’alerte aux femmes et des pin’s permettant aux hommes, représentant l’écrasante majorité des dunistes, de signifier leur soutien au mouvement.

Politique, l’événement l’est également par le déploiement d’une véritable armada d’agents de sécurité. Militaires cagoulés, services de sécurité privés et gardes du corps s’occupent d’assurer la sécurité des festivaliers, d’empêcher que certains ne tentent d’escalader les barrières autour du site mais aussi, pour les derniers, de protéger quelques invités prestigieux. Le premier soir, les dunistes peuvent en effet compter sur la présence du ministre tunisien de la culture, René Trabelsi, et d’Olivier Poivre d’Arvor, ambassadeur de France : « Nous sommes bien entourés avec les gens des Dunes électroniques, dans la seule oasis au monde en bord de mer. Et puis, cela fait du bien aux Tunisois de changer d’hémisphère le temps d’un weekend », confie ce dernier.

Quand Jack Lang, l’emblématique ministre français de la culture et actuel Président de l’Institut du monde arabe, parrain des Dunes électroniques, vient passer quelques heures dans le désert de Nefta… et danse au son des DJs de ce marathon musical, en grand ami de la Tunisie et de son drapeau…عندما يقضي جاك لانغ ، وزير الثقافة الفرنسي الشهير والرئيس الحالي لمعهد العالم العربي بباريس و الداعم للكثبان الإلكترونية، بضع ساعات في صحراء نفطة… و يرقص على صوت دي جي هذا الماراثون الموسيقي التونسي.

Publiée par Olivier Poivre d'Arvor sur Dimanche 17 novembre 2019

Rebelote dimanche, avec un Jack Lang accueilli en triomphe par les festivaliers et se fendant même de quelques pas de danse. « C’est une chance que le monde soit couvert de cultures et civilisations différentes. C’est merveilleux lorsqu’elles se rencontrent et se fécondent. L’IMA désire un pont entre les cultures pour construire un monde en paix. » Mic drop.

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