Photo de couverture : ©Corentin Billot
Le 14.01.2021, à 10h11
06 MIN LI-
RE
©Corentin Billot
Photo de couverture : ©Corentin Billot
0 Partages
Il est rare que l’équipe de Trax exprime directement ses propres opinions. Pourtant, face à une situation aussi alarmante que la crise que connaît le secteur culturel aujourd’hui, et pour les nombreux oubliés, les invisibles, et ceux qui n’ont pas le pouvoir d’être exposés, l’exception doit être faite.

La culture indépendante : l’oubliée des oubliés

Il est désormais de notoriété publique que cette grande crise sanitaire et économique a mis le secteur de la culture face aux limites de son modèle ainsi qu’à l’inadéquation des mesures de soutien des institutions pour lui permettre de survivre. Ce secteur, qui représente 2,5% du PIB national et des millions d’emplois directs et indirects, est depuis des mois injustement jugé “non essentiel” par l’État français. La mise à l’arrêt brutal des activités culturelles dans le monde et dans tout le pays a non seulement plongé des millions de structures et de professionnels dans une précarité sans précédent, mais a également exacerbé les inégalités de traitement que subissent les différentes branches du grand paysage culturel français.

Malheureusement, les aides accordées au secteur suivent une fois de plus un schéma qui bénéficie aux plus grands, aux plus forts, aux plus traditionnels, aux plus parisiens. À titre d’exemple, l’Opéra de Paris aura touché une subvention de 81 millions d’euros quand seulement 10 millions ont été réservés aux festivals annulés de 2020. Pourtant, ces acteurs indépendants, qui ont à maintes reprises exprimé leur besoin de soutien, qui ont pris les devants en organisant leur réflexion et des requêtes concrètes, et qui ne demandent qu’à prendre part à la refonte d’un nouvel horizon culturel notamment via l’initiative de l’Appel des indépendants, constituent statistiquement un poids considérable dans l’économie et la diversité artistique du territoire.

Il va sans dire que survivre en 2020 en tant que titre de presse, qui plus est indépendant et spécialisé dans la culture, est une véritable épreuve. La clé de voûte de nos activités se situant justement dans l’observation, le relais et le soutien de la création et d’événements culturels, Trax Magazine est lui aussi devenu un organe de culture et un maillon à part entière de la grande chaîne culturelle française. Sans artiste, sans lieu, sans événement, il perd toute raison d’être. Au même titre que la scène qu’ils défendent, Trax et de nombreux autres titres de presse culturelle sont en danger.

À l’instar de ces lieux et individus qui coordonnent d’ordinaire les événements dont Trax relaie l’actualité, ainsi que des artistes au cœur de cet écosystème, notre magazine pâtit de ce manque de soutien et de reconnaissance. Bien qu’ayant toujours prôné une vision positive et saine de la nuit et de la culture, à notre sens la plus juste, l’institution n’a jamais considéré notre position et aujourd’hui, elle est en train de perdre la jeunesse française. L’invitation de Kiddy Smile et Busy P dans la cour de l’Elysée en 2018 perd désormais tout son sens quand le gouvernement laisse ces mêmes cultures mourir à petit feu.

Après l’urgence sanitaire, l’urgence culturelle et sociale : nos cultures sont essentielles

Les cultures créatives que nous défendons et dont nous nous faisons le porte-parole depuis la création du magazine en 1997, n’ont jamais cessé d’être stigmatisées, pointées du doigt, méprisées et incomprises par les instances de pouvoir. Longtemps, cela n’a pas eu besoin de changer. Nous avons toujours dansé tard, écouté la musique trop fort, habité des espaces et des temps marginalisés et ce, que l’institution nous accompagne ou non. Aujourd’hui, nous ne lui demandons pas d’apprécier ou de comprendre ce qui se trame dans nos clubs, nos warehouses, nos tiers-lieux ou nos festivals. Nous lui demandons d’admettre, après des années de mépris et d’abandon, que ces cultures et ces lieux sont essentiels à la vie démocratique et à l’intérêt culturel de la France.

Car c’est bien de mépris qu’il s’agit quand nos événements, nos artistes, nos lieux, se voient réduire au vulgaire terme de “bamboche”. C’est d’abandon qu’il s’agit lorsque le gouvernement laisse les structures culturelles indépendantes sans réponse pendant des mois. Nos espaces de fête et de création sont bien plus que des parenthèses de liesse et de divertissement que l’on peut interrompre ou reporter sans conséquence. Ils constituent désormais des espaces vitaux dans lesquels des communautés, des minorités et toute une génération se réapproprient la liberté, l’égalité et la fraternité qu’elles ne parviennent pas à trouver dans l’espace public. Ces espaces de culture sont l’agora de toute une génération, lieux de rencontre et de partage, de dialogue et de contradiction, où la jeunesse trouve enfin la place pour s’exprimer, l’écho pour s’entendre, et la légitimité pour prendre part au débat public. Sans eux, c’est toute une part du peuple qui se retrouve isolée du dialogue démocratique.

Nos cultures alternatives permettent de promouvoir des générations d’artistes et de produire nombre d’œuvres qui contribuent, au même titre que l’Opéra de Paris, au rayonnement artistique de la France à l’international. Elles procurent à celles et ceux qui s’y retrouvent la même émotion que celle dont sont capables les amateurs de théâtre. Elles sont essentielles. Bruno Lemaire veut sauver les banques, Roselyne Bachelot doit sauver la création. Toute la création.

Évidemment, nous mesurons tous.tes l’incompatibilité de nos rassemblements avec les contraintes sanitaires de distanciation, ici n’est pas la question. Nous ne demandons pas le droit de faire la fête, nous demandons la reconnaissance par l’État des enjeux sociaux, politiques et bien sûr culturels qui se trament au-delà d’elle. Et nous craignons, si la situation n’évolue pas, qu’après l’urgence sanitaire la France doive faire face à une nouvelle crise, culturelle et sociale, d’une gravité sans nom.

Agir ensemble, maintenant

Pour l’heure, cette incompréhension nous coûte la dépression de nos musiciens, la chute de notre économie, le musellement de nos publics, la mort de nos cultures. Il est impératif de réagir. Si les professionnels du milieu s’organisent depuis des mois derrière des initiatives comme celle de l’Appel des indépendants, il est désormais urgent d’associer à ce cri d’alarme tous.tes celles et ceux que touche ce déséquilibre. Aux structures indépendantes doivent également se rallier les artistes sans qui aucun de nos événements ne pourrait exister, pour qui l’on a créé cette fameuse exception culturelle qu’il serait temps de faire valoir. Enfin et bien sûr, ce mouvement ne pourra prendre l’ampleur nécessaire sans les publics, les noctambule.s, les festivalier.e.s, les passionné.e.s de musique et de culture qui trouvent dans la fête et la création un sens et un foyer.

Tout l’intérêt et la force de ces cultures alternatives, indépendantes, jeunes, se trouvent justement dans leur autonomie : en proposant un modèle inclusif, vert, coopératif, elles répondent aux enjeux sociaux, politiques, environnementaux qui animent les générations d’aujourd’hui. C’est en cela qu’elles représentent les cultures de demain. Elles ont toujours été discrètes, souterraines, et ont rarement demandé quoi que ce soit aux institutions. Mais pour leur sauvegarde et, à terme, pour l’éducation des publics, c’est maintenant qu’il faut s’engager.

Ensemble, nous devons montrer combien pèsent ces cultures. Ensemble, nous devons exiger un “new deal” culturel et social. Ensemble, nous devons agir pour obtenir le paysage culturel du fameux monde d’après : un horizon qui prend en compte les enjeux, urgences et problématiques d’aujourd’hui et de demain, qui favorise la jeunesse et les territoires, et qui évolue selon des valeurs de solidarité et d’entraide et non sur des principes anciens et poussiéreux.

Il est rare que nous prenions la parole de la sorte. Nous avons hésité, patienté. Aujourd’hui il nous semble important de dire ce que nous pensons du contexte actuel. Hasard de calendrier, des camarades dont nous nous sentons proches nous ont proposé d’être associés à la marche “Culture 4 Liberty“, qui se tiendra ce samedi 16 janvier. Cette marche faisant un écho plus que direct au propos de cette tribune, nous appelons tous.tes nos lecteurs.rices ainsi que tous.tes les acteurs.rices du secteur culturel et artistique et leurs publics à nous rejoindre lors de cette mobilisation citoyenne en soutien à la culture et aux libertés samedi prochain à 12h, sur la Place Félix Eboué (ex-Daumesnil) à Paris et sur les places symboliques de France. Nous invitons également chacun.e à consulter le manifeste des structures culturelles et des médias indépendants auquel Trax et 1600 structures ont participé, et à signer l’Appel de la culture pour la défense des libertés. Défendons la création, défendons notre avenir culturel.

Charlotte Calamel Duprey, rédactrice en chef traxmag.com, et l’équipe de Trax Magazine

0 Partages

Newsletter

Les actus à ne pas manquer toutes les semaines dans votre boîte mail

article suivant