Tribune : Il est urgent pour les clubs et festivals d’effectuer leur transition écologique

Écrit par Trax Magazine
Le 16.05.2019, à 15h49
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Écrit par Trax Magazine
On nous le répète, nous courons droit dans le mur. Réchauffement, extinction des espèces, pollution de l’air, des sols, acidification des océans, destruction des écosystèmes, et épuisement des ressources énergétiques, notre société capitaliste nous pousse à marche forcée vers des catastrophes écologiques en chaîne. De quoi aller noyer sa dépression existentielle dans trois nuits de clubbing d’affilée (after compris), et confirmer cette fameuse déconnection entre le monde de la nuit et la réalité anxiogène de nos sociétés actuelles.

Cet article est initialement paru dans le numéro 205 (octobre 2017) de Trax Magazine.

Par Cy Lecerf Maulpoix

Mais ce cliché un peu éculé d’un monde de la nuit déconnecté des pressions du monde réel ne tient plus. Le désintérêt quasi-total du milieu du clubbing et des festivals pour les préoccupations écologiques devra inévitablement affronter cette réalité. Je ne parle pas ici de l’écologie de nos propre corps et de cette montée en puissance du mode de vie «healthy-vegan-infusion» des oiseaux nocturnes que sont certains orgas, DJs ou artistes. Je parle au contraire de la remise en question du fonctionnement des espaces collectifs dans lesquels nous nous rendons, qu’il s’agisse de la quasi-totalité des clubs, de salles de concerts ou des festivals en France et en Europe. Pourquoi, à l’heure où la communauté scientifique nous explique qu’il est nécessaire de limiter notre dépense énergétique, de diversifier nos sources de production d’énergie vers des solutions plus écologiques et que partout surgissent des initiatives embrassant ces enjeux dans l’architecture, le design, l’art, et même le monde de l’entreprise, le monde de la nuit préfère lui, faire la sourde oreille à ces transformations et continuer par exemple à programmer des artistes sur des systèmes sons monumentaux et gourmands en énergie et nous faire ingurgiter des boissons de grande distribution ?

Aujourd’hui, cet aveuglement de la part des lieux, des orgas et du public quant à ce que nous (re)produisons en soirée a quelque chose de la destruction qui s’ignore. Et semble dans le même temps révéler une peur quasi-enfantine, une difficulté à vouloir faire sortir ce monde nocturne du ventre confortable de ses origines. Du ventre d’époques où la consommation d’énergie elle-même n’avait pas les mêmes conséquences sur notre environnement. Ou la consommation en soirée tout court n’était pas aussi articulée à la question de la traçabilité et de l’origine de ce que nous ingurgitons en soirée en quantité astronomique en payant le prix fort.

Je ne cherche pas ici à culpabiliser le clubber ou la programmatrice lambda mais juste à faire mesurer l’abîme qui sépare encore la nuit de cette crise globale et visible au grand jour. La rareté des exemples de green ou d’éco-clubbing mériterait donc que l’on visibilise d’autres alternatives tant le manque d’initiatives est criant. Du côté des festivals, We Love Green ou le plus récent Smmmile Vegan Pop Festival sont les rares exemples de projets où des enjeux environnementaux sont adressés directement et font partie intégrante de l’organisation même des espaces, des programmations, de la consommation des publics. Ils apparaissent encore comme minoritaires (et néanmoins rentables) dans la constellation de tous les autres festivals qui n’en ont pas grand chose à faire.

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J’ai bien conscience que notre société participe et encourage cette paralysie, et que sans politique publique, sans décision plus globale, nous aurons bon recycler et boire de la bière bio, rien ne changera. Mais il me semble aujourd’hui qu’un autre scénario est possible et que nous ne mesurons pas la force de proposition et d’imaginaire qu’un club incarne. Aussi paradoxales et parfois contradictoires que peuvent être certaines soirées, certaines continuent d’être traditionnellement vectrices d’émancipation, d’expériences libératoires, politiques et collectives. Sans doute y’a t’il en effet à repenser tout un écosystème nocturne et musical où se recycleraient et se transformeraient sans gâchis ces énergies multiples qui habitent un lieu le temps d’une soirée. Du mouvement des corps au sol aux éclairages led, des générateurs, systèmes électriques aux éco-cups, je me prends à rêver dans un futur proche de projets qui prouveront enfin au monde de la nuit que l’éco-clubbing n’est pas un délire un peu fake façon Burning Man, mais la seule manière de se diriger vers notre futur festif et musical en temps de crise…

Cy Lecerf Maulpoix est journaliste et membre du collectif musical Fils de Vénus. Il écrit sur le militantisme LGBTQIA, l’écologie et diverses questions de société pour Regards et le magazine Têtu. Egalement activiste, il est l’un des créateurs du mouvement éco-queer Panzy, et participe à différents collectifs de désobeissance civile engagés dans la lutte contre la justice climatique, les droits des réfugiés et des LGBTQI.

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