Vivre libre au rythme des BPM : le quotidien des “travellers du son” vu par la photographe Vinca Petersen

Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©Vinca Petersen
Le 25.02.2021, à 11h46
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©Vinca Petersen
Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©Vinca Petersen
Avec NO SYSTEM, paru chez Steild en 1999 et republié à compte d’auteur en 2020, Vinca Petersen ouvre son album de famille alternatif. L’artiste britannique offre de l’intérieur un regard sur les travellers du son. Les mêmes qui inondèrent l’Europe des années 90 dans un torrent BPM et de free parties. Un monde chaotique, beau et insouciant.

Par Julien Hory pour Fisheye Magazine.

« La bamboche, c’est terminé ! » déclarait, il y a peu, le préfet du Centre-Val de Loire. Quel constat ! 2020 s’achève dans une morosité profonde et les débuts de 2021 nous plongent dans l’inconnu le plus complet. Pendant que les Européens voient dans un confinement généralisé leurs libertés individuelles placées sous tutelle étatique, le monde qui se prépare semble vouloir sonner la fin d’une fête déjà sous perfusion. Dans ces ambiances de mauvais film catastrophe, des oasis émergent parfois. C’est sans doute comme cela que l’on peut considérer la sortie d’une nouvelle édition du premier livre de Vinca Petersen, le cultissime NO SYSTEM. Plus de 20 ans après une première parution aux éditions Steild devenue rapidement introuvable, l’artiste britannique a répondu aux sollicitations en le republiant à compte d’auteur. Puisqu’il est difficile pour beaucoup de regarder en avant, elle propose un flashback salvateur et rempli d’espoir.

Retour au début des années 1990. À cette époque, l’eurodance entamait l’invasion des ondes du Vieux Continent (2 UnlilitedCoronaGala…). Elle semblait définir à elle seule, pour le grand public, la musique électronique. Fuyant des dancefloors en mutation, saturés de produits commerciaux standardisés, une partie de la jeunesse a préféré vivre ses nuits en marge des courants imposés par l’industrie musicale. Nous sommes en Angleterre et l’histoire ne fait que commencer. Vinca Petersen appartient à cette génération qui ne transige pas avec son indépendance. « À 17 ans, en 1989, j’ai quitté l’école et le foyer familial, confie-t-elle. J’ai fugué vers les lumières aveuglantes de Londres. Mon petit ami punk et moi allions de squats en squats. C’est comme ça que nous avons découvert les communautés qui évoluent dans ce genre d’environnement. Nous avions l’habitude d’aller dans les concerts de reggae dub et d’être bien défoncés ». 

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Des fêtes dans des entrepôts

Lors de ses expéditions nocturnes, Vinca Petersen entend parler de soirées d’un genre nouveau. La rumeur raconte que des grandes fêtes ont lieu dans des entrepôts en banlieue. Curieuse, elle décide de se forger son propre avis. Elle atterrit alors devant une foule de danseurs cadencés. Surprise au premier abord, elle se laisse vite transporter par les rythmes hypnotiques. « Je me suis dit :  » C’est quoi cette musique ? Ce n’est qu’une boucle… », se souvient-elle. Puis j’ai pris un X (extasy, NDLR) et j’ai dansé toute la nuit. Je me suis fait plein de potes. J’étais au paradis. » Ce monde s’ouvre à elle si bien qu’elle en fera son quotidien. À ce moment, rien ne laisse présager de l’influence considérable que les raves et les free parties auront sur l’Europe entière. Leurs enfants ? Une génération déterminée à vivre pleinement un idéal à la marge des conventions sociales de l’époque.

À l’instar du préfet mentionné plus haut, les autorités anglaises ont trouvé que la party n’avait que trop duré et pensaient par la force tuer dans l’oeuf l’expression d’une contre-culture qui leur échappait. La guerre à la teuf est déclarée. « Les raves sont devenues de plus en plus grandes et la police à commencé à s’organiser, explique la photographe. Les fêtes se sont donc déplacées dans des endroits secrets, à la campagne et partout dans le Royaume-Uni. Mais à l’été 1992, la répression s’est durcie déployant des opérations de type militaire. Ce fut l’année de Castlemorton Common – une rave de 40 000 personnes qui a duré une semaine. » Cet immense rassemblement technoïde est connu comme « la fête qui a tout changé ». Le gouvernement anglais décide de rendre illégaux les rassemblements de plus de 10 personnes (faut-il y voir un étrange écho ?) destinés à l’écoute de « musique caractérisée par des rythmes répétitifs ». Le législateur contraint à l’exil une frange de sa population résolue à écrire son histoire. Entrons dans NO SYSTEM.

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Un ultime sans fin

« Nous sommes nés dans un royaume florissant ; mais nous n’avons pas cru que ses bornes fussent celles de nos connaissances. » écrivait Usbeck à son ami Rustan dans les Lettres persanes (1721) de Montesquieu. Parfois l’avenir est ailleurs, surtout lorsqu’on vous chasse. Les temps passent et c’est encore vrai. Si, aujourd’hui, la radicalité est trop souvent confondue avec une forme de pensée réactionnaire, elle s’est pourtant toujours parée du mouvement, du dépassement des normes établies et des lignes, jusqu’à les abolir parfois. Vinca Petersen l’a compris tôt. « Il était temps de quitter le pays, confie-t-elle. Alors j’ai passé six mois à travailler pour acheter mon premier camion et je suis partie en France pour commencer à voyager avec des sound systems qui organisaient des raves à travers toute l’Europe. » Il ne saurait y avoir de choix qui s’assume. Il lui faut donc ménager sa vie entre le voyage, la fête et les milices gouvernementales qui traquent les convois de matériels destinés à partager des moments de joie et de liberté. Une vie nourrie par la recherche sans fin d’un absolu, mais par les fuites aussi. Avec les différents sound systems qu’elle accompagne, Vinca ouvre une histoire nouvelle faite de rencontres s’organisant en micro-sociétés temporaires. Mais cela demande un minimum de préparation et de débrouillardise.

« Le plus important, était d’avoir un véhicule dans lequel vivre ou un ami qui vous accueille dans le sien, explique-t-elle. Nous vivions en communauté, en petits groupes. Chaque groupe avait un son à lui qu’il utilisait pour organiser les fêtes et gagner un peu d’argent. Nous n’avions pas besoin de beaucoup, car nous partagions tout. De plus, nous n’avions ni loyer ni facture. » Dans cette logique non conformiste, la solidarité est une valeur essentielle avec laquelle on ne plaisante pas. Sur cette route faite de rencontre, les squats qui les accueillent de temps à autre font office de caravansérails modernes. « Il arrivait qu’un squat organisé nous permette de rester quelques jours pour réparer nos camions, nous reposer, laver nos vêtements, mais la plupart du temps, nous bougions. » Dans cet entre-deux permanent, l’artiste et ses amis ont su composer dans l’instant. « Nous jouions continuellement au chat et à la souris avec les flics, raconte-t-elle. Les polices nous stoppaient et nous fouillaient tout le temps. Nous ne pouvions jamais stationner où il nous plaisait. Ils essayaient de confisquer notre matériel avant et après les raves, mettaient nos camions à la fourrière… Nous étions obligés d’être constamment en mouvement. »

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Une épopée underground

Vinca Petersen passera près de 10 années à explorer le monde et à sonder l’âme humaine à la recherche de la beauté qui réside en chacun. De retour en Angleterre, l’idée de rassembler ses souvenirs et ses expériences prend forme, mais n’est pas tout de suite une évidence. « Je ne voulais pas faire de livre, assure-t-elle, ce n’était pas l’idée de départ. Mais après des années à entendre des personnes me demander des tirages de mes photos, je me suis dit que j’allais faire des albums de famille pour chaque sound system que j’ai accompagné. » Elle se tourne vers son amie, la photographe Corinne Day, pour savoir comment reproduire ces albums. Pour cette dernière, afin de le faire à moindre coût, une seule solution : publier un livre. Dans un premier temps, la photographe refuse de peur qu’on ne lui reproche de profiter d’une scène musicale se voulant indépendante. C’est ainsi qu’elle décide de réaliser une maquette et de la présenter aux différents protagonistes de ses images. « Ils m’ont tous répondu : « Non ! Mais je veux bien une copie gratuite ». »

Afin de concrétiser cette initiative, Corinne Day lui présente l’éditeur Michael Mack. Ce dernier approuve le projet et introduit la photographe auprès de Gerhard Steidl, fondateur de la maison d’édition du même nom. Emballé par l’idée, il décide de publier l’ouvrage. « Il nous a dit que ce travail lui rappelait son époque, s’amuse Vince, lorsqu’il fréquentait Andy Warhol et Joseph Beuys à New-York. » NO SYSTEM voit le jour en 1999 et très vite retient l’attention du public. Composé de photos, extraits de journal intime, de bouts d’agenda et de flyers de l’époque, ce livre est plus qu’un album de famille, c’est une immersion à la première personne dans une épopée underground. Il n’est pas étonnant qu’en 2019, NO SYSTEM ait été exposé à la Tate Modern de Londres à l’occasion d’un évènement autour du livre-photo. Et pour reprendre les mots d’Alistair Robinson, directeur de la Northern Gallery for Contemporary Art : « Nous devrions voir les photographies que Vinca Petersen présente comme des artefacts que la culture a laissés plutôt que des objets autonomes. »

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« L’aventure continue »

Aujourd’hui, Vinca Petersen – celle qui a commencé à réaliser des images à l’âge de 7 ans après que son père lui ait offert son premier boîtier – est devenue une artiste accomplie. Sédentaire, elle multiplie les projets dont Life of Subversive Joy, une installation réunissant plus de 700 photos et « des morceaux d’éphémères de sa vie ». Si elle se souvient avec bonheur de la période documentée dans NO SYSTEM, Vinca Petersen n’est pas pour autant nostalgique. Pour elle, ce fut surtout « une aventure extraordinaireMa maison m’offrait une vue en constante évolution : ici un paysage urbain, là un lac dans la vallée, souvent des couchers de soleil. » Et elle le reconnaît volontiers : « Pour moi, ce n’est pas fini. Même si physiquement j’ai emménagé dans une maison, je suis toujours partie à l’aventure dans ma tête ! »

Au-delà de son cheminement personnel, en des temps de repli sur soi, peut-on espérer qu’une expérience comme celle racontée dans NO SYSTEM soit encore possible ? Vinca Petersen le pense : « L’aventure continue. Il y a toujours des gens pour faire ce genre de choix. Maintenant, des personnes « normales » décident de vivre dans des camions ou des bus et d’organiser leur existence autour de cela. » Il s’agit effectivement d’une décision qui appartient à chacun, et c’est exactement ce qu’elle a souhaité pour son propre fils. « Je me suis posée quand j’ai été enceinte de mon fils, explique la photographe. Je voulais qu’il parte d’une toile blanche pour qu’il se réalise et qu’il devienne ce qu’il est sans l’intensité de la vie sur la route. Et s’il souhaite partir ainsi, il peut le faire. »

NO SYSTEM (2de édition), auto-édité par Vinca Petersen, 40 €, 159p.

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