Transe sur le dancefloor : la techno peut-elle ouvrir les portes de la spiritualité ?

Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©D.R.
Le 09.05.2018, à 17h15
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©D.R.
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Ils sont nombreux à avoir rencontré Dieu ou l’un de ses substituts sur un dancefloor. Si on parle souvent de transe pour qualifier un set ou un morceau, est-il possible de connaître une expérience spirituelle en écoutant de la techno (au sens large) ? Ouvre-t-elle des portes mentales et si oui, où mènent-elles ? Nous sommes partis à la rencontre de psychanalystes, musicothérapeutes, hypnothérapeutes et même une chamane pour crocheter les portes de la perception.

Par Michael Pécot-Kleiner

On appelle ça communément “une perche”. Le jour se lève et ça fait maintenant un paquet d’heures que je suis en train de danser devant les caissons de ce sound-system. Corps et esprits hypnotisés, l’équivalent d’une pharmacie dans le porte-pipe, mes coordonnées spatio-temporelles sont en vrac. Des visions existentielles remontent à la surface. Les nœuds se défont. Je rouvre les yeux : à côté de moi, d’autres ont également réservé leur billet pour l’Interzone…

Cette expérience maintes fois répétée – de mes premières free parties au milieu des 90’s aux afters actuels en banlieue parisienne – m’a toujours fait sentir qu’il y avait dans la musique électronique une puissance supérieure au simple consumérisme « hédoniste ». Une puissance presque mystique, qui permet de se reconnecter à un ailleurs encore mal déterminé. Une puissance qui confine à l’état de transe, qui n’est pas sans rappeler les rituels sacrés des peuples premiers. La question se pose dès lors : les teufs techno sont-elles une résurgence de ces cérémonies collectives, qui paraît-il, sont vieilles comme le monde ? Plus pertinemment : dans nos sociétés hypermatérialistes, offrent-elles la possibilité d’une transe moderne ?

La transe comme passage

Revenu sur Terre, il est temps de se documenter. Si tout le monde utilise le mot “transe”, en réalité, je ne sais pas exactement ce qu’il signifie, ni ce qu’il décrit. Le bouquin de Georges Lapassade (La Transe, 1990) m’aide à y voir plus clair. J’y apprends qu’étymologiquement, “transe” vient du latin transire, qui signifie “passer”. Plus précisément, passer d’un état à un autre, d’un état “normal” à un état “second”. Ce que je capte sans trop de mal.

« Quelles que soient la latitude ou l’époque, l’être humain éprouve le besoin de se relier – par l’induction de drogues, de danse et de musique répétitive – à des réalités différentes. »

Ces états seconds, redéfinis par les psychologues américains dans les années 60 comme “états modifiés de conscience”, se caractérisent par un changement qualitatif de la conscience ordinaire, de la perception de l’espace et du temps, de l’image du corps et de l’identité personnelle. Ce changement suppose une rupture, produite par une induction. Historiquement, ce phénomène – aussi bien psychologique que social – a semble- t-il toujours été là : on le retrouve dans les Dionysies de la Grèce antique, où les Ménades (prêtresses de Dionysos) célébraient leur dieu en se cartonnant avec du vin coupé à l’amanite tue-mouches ; les cérémonies, vieilles de plus de 2 000 ans, des Indiens d’Amazonie, qui communiquent avec les esprits en buvant du yagé/ayahuasca ; les rites ancestraux des chamans de Sibérie ; les danses thérapeutiques et extatiques de l’Inde, etc.. Bref, quelles que soient la latitude ou l’époque, l’être humain éprouve le besoin de se relier – par l’induction de drogues, de danse et de musique répétitive – à des réalités différentes. Mais en quoi, justement, la techno et ses orgies (et là je parle de la vraie techno, la pure, la magique, celle jouée dans des espaces libres, et non la soupe commerciale de “discothèque”) peuvent-elles constituer un passage vers ces dimensions autres ?

Un retour au stade fœtal

« La techno provoque l’état de transe par l’essence même de sa construction : un premier rythme simple et confortable, puis l’arrivée d’autres rythmes et/ou sons plus élaborés qui se superposent. Le cerveau ne parvient plus parfaitement à trier, ce qui provoque une sorte d’ivresse. »

Je me souviens, un soir de redescente, être tombé par hasard sur un docu fort intéressant appelé Free party, en deçà du bien et du mal. Dans ce documentaire datant de 2003 et signé Pascal Signolet, la psychanalyste freudienne Charlotte Herfray y décrypte la musique techno (et ici plus particulièrement la tribe) comme une possibilité de revenir à un temps anténatal : pour elle, la pulsation répétitive des basses évoque les battements du cœur maternel et renvoie directement aux sons entendus lorsque nous étions au stade fœtal. Cette ultime régression permet ainsi un lâcher-prise efficace avec le monde “quotidien” et constitue le terrain idéal d’une transe hypnotique.

Suivant cette piste, je contacte le musicothérapeute Loup Bosh y Palmer afin d’approfondir cette hypothèse. « La techno provoque l’état de transe par l’essence même de sa construction : elle est souvent composée d’un premier rythme simple et confortable dans lequel on s’installe comme dans un cocon, explique-t-il. Puis cette construction progresse vers une complexification avec l’arrivée d’autres rythmes et/ou sons fluides plus élaborés qui, au lieu de résonner par les harmoniques, se superposent de manière isolée. En conséquence, le cerveau reçoit pas mal d’informations sonores qu’il ne parvient plus parfaitement à trier, ce qui provoque une sorte d’ivresse. Enfin, la pulsation de base reste comme un fil conducteur qui nous rattache à la réalité. Ce qui nous permet de savoir que l’on est “ailleurs” car on aperçoit (de loin) cette première réalité de départ. » Et de conclure en approuvant la théorie de Charlotte Herfray : « La techno joue en effet avec des types de sons que l’on découvre au stade embryonnaire, l’oreille étant le premier sens à se développer. C’est pourquoi on peut lui trouver quelque chose de primal, d’hypnotique. »

De l’autre côté du miroir

La techno est donc une clé, mais vers quoi nous mène-t-elle ? Qu’y a-t-il de l’autre côté de la porte ? Le rendez-vous est pris avec Corine Sombrun, ancienne reporter pour la BBC, auteure de nombreux livres sur le chamanisme, elle-même devenue chamane après une initiation de plus huit ans aux frontières de la Sibérie. Fait remarquable : elle contribue depuis onze ans à l’avancée de la recherche sur les états de conscience modifiée en neurosciences, en collaborant avec l’Inserm et l’Alberta Hospital au Canada. Personne ne me semble mieux placée pour faire avancer mon enquête que cette experte de la transe.

Toute juste revenue d’Alaska, je la rencontre dans un petit bar à Pigalle. Je décide de lui montrer deux vidéos illustrant la transe propre à la techno. La première se déroule lors d’un lever de soleil au Boom Festival en 2014, la seconde au Shambala en 2008. En visionnant ensemble ces corps extasiés par les produits et les heures de danse, je lui demande s’il existe des similitudes avec les rituels chamaniques traditionnels. Pour elle, pas de doute, « il y a la même utilisation de la musique pour provoquer un état qui va permettre de se sentir plus “grand que soi”. De sortir du “je”. Du coup, on a cette notion d’ego qui fond un peu, et on se sent plus reliés. On prend donc le plaisir de danser ensemble et d’arriver dans cet état qui fait que 1/ on se sent moins limité, et 2/ on est en connexion avec les autres. »

« Quand on entre en transe, il y a comme un shift entre les deux hémisphères de notre cerveau. On devient plus perceptif. Il y a quelque chose de sain là-dedans. »

Mais, très concrètement, que se passe-t-il dans nos cerveaux à ce moment-là ? « Il y a comme un shift entre les deux hémisphères. Habituellement, c’est le cerveau gauche (la pensée analytique, ndlr) qui l’emporte sur le droit (émotion, perception, intuition, ndlr). Dans ces états-là, c’est l’inverse. Du coup, l’interface cérébrale filtre les informations d’une manière différente. On est dès lors plus perceptif. Le corps, quant à lui, peut rentrer dans des processus mettant en place des réponses et des systèmes de régulation que lui seul connaît. Tu vas te mettre à faire un geste plutôt qu’un autre, un cri plutôt qu’un autre. Et ces gestes, ces cris, tu ne les décides pas. C’est notre corps, son intelligence, qui les génère. Ça doit probablement libérer des processus d’auto-guérison, de réparation, des processus que l’on ne connaît pas encore aujourd’hui. Il y a quelque chose de sain là-dedans. »

Cependant, les similitudes s’arrêtent là. Corine Sombrun m’apprend que cette “transe techno” ne constitue en réalité qu’une première étape, une condition de possibilité à la transe chamanique. Que cette dernière est le fruit d’un long travail d’initiation, de discipline, d’apprentissage, afin de parvenir à des niveaux de perception plus élaborés. Et surtout, dans la transe chamanique, « il y a toujours un but. Et le but, dans les tribus sibériennes, ce n’est pas de danser, c’est d’obtenir des réponses qui vont être utiles à la communauté. »

La transe moderne n’a pas de tête

Sans réelle intention, non codifiée socialement, non encadrée par un enseignement spirituel, la transe techno est chaotique. Elle est une ébauche, un brouillon, un poulet sans tête. Une transe sauvage, en somme. Mais ne gagne-t-elle pas par là quelque chose d’autre ? Un nouveau point de vue vient prolonger mes recherches, celui de Dominique Padoux, médecin psychiatre, hypnothérapeute, influencé par le très incisif psychanalyste François Roustang et grand connaisseur en matière de psychonautisme. Selon lui, justement, c’est le fait de ne pas avoir de but qui confère à cette transe toute sa modernité : « Une transe qui désigne officiellement un objectif et qui a déjà constitué le système d’interprétation qui va permettre de dire que si l’on a vu telle chose, ça veut dire telle autre, pour moi, c’est illusoire. Pourquoi ? Parce que nous sommes, et depuis un moment déjà, TOUS des déracinés. Nous n’avons plus de tête. Alors essayer de s’en greffer une autre, une tête de chaman péruvien, c’est une illusion. Pour moi, la transe moderne est plus féconde précisément parce qu’elle n’a pas de tête, et qu’elle laisse chacun totalement libre de ce qu’il va lui arriver, de ce qu’il va en faire. Le principal, pour moi, est l’expérience de la ressaisie de son individualité essentielle en même temps que le rafraîchissement de cette expérience que nous faisons partie du monde. Et ça, s’il n’y a que ça, sans aucune vision, sans rien d’autre, c’est déjà colossal. »

Comparant la musique techno à la voix de l’hypnothérapeute, Dominique Padoux qualifie l’émerveillement de la transe de découverte de soi-même comme « totalement non conditionné ». Et l’accepter, « ça change le rapport au monde. Ça dénoue. Ça crée une sensation de décrispation générale par rapport à tout ce qui fait souffrir. » Enfin, quand je le questionne sur la juste manière de décoder son voyage, la réponse est lapidaire : « Il n’y en a pas, et personne ne pourra le faire à votre place. Les clés, elles sont en vous. »

Ni religion, ni spiritualité, la transe “techno”, bordélique et bancale à souhait, offre donc à sa manière une ouverture, grâce à sa capacité magique à nous relier avec un inconnu, qui finalement, n’est pas si éloigné de nous. Un seul mot de désordre : expérimentez.

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