The Prodigy : la dernière interview du trio dans Trax, en novembre dernier

Écrit par Jean Paul Deniaud
Le 04.03.2019, à 14h07
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©Carlos Alvarez Montero
Écrit par Jean Paul Deniaud
Keith Flint, le leader de la légendaire formation The Prodigy, a été retrouvé mort ce matin à son domicile, à Dunmow en Angleterre. En novembre 2018, Trax publiait dans son numéro 216, une interview du groupe, réalisée à l’occasion de la sortie de leur dernier album No Tourists. Retour sur les propos de la bande, en hommage au célèbre chanteur.

Cet article est initialement paru dans le numéro 216 (novembre 2018) de Trax.

Mais comment font-ils ? Le groupe le plus punk de la dance music continue, après six albums et près de trente ans de concerts, à assurer le plus impressionnant des shows sur scène. Et leur septième album, No Tourists, déploie une énergie qui rappelle les plus grands hits rave du trio britannique, sortis vingt ans plus tôt. Nous les avons retrouvés attablés à la table d’un pub typique de Londres, un petit matin d’octobre, pour sonder le mystère de la vie éternelle de The Prodigy.

C’est votre septième album, et c’est peut-être celui que vous avez produit le plus rapidement depuis The Fat of The Land. Que s’est-il passé ?

Liam Howlett : Oui ! Au départ, je suis venu voir les gars en disant : « Je vais travailler sur un EP. » C’était pour nous vraiment important de conserver l’énergie du moment, ne pas faire ces tonnes d’allers-retours qui font généralement durer des siècles l’écriture d’un disque. Donc faisons quelques EP, pour donner de la musique aux gens plus rapidement. Au final, j’ai écrit peut-être cinq morceaux dans les premiers mois, et j’ai voulu garder le flow. Tu ne contrôles pas les moments où la créativité va jaillir, tu dois donc te tenir prêt. Je restais au studio des heures, mais j’adorais ça. J’avais retrouvé une sorte d’approche do it yourself…

C’est-à-dire ?

Liam Howlett : Le premier morceau, je l’ai enregistré avec les rappeurs du New Jersey Ho99o9. Lorsqu’on l’a fait, je ne savais pas s’il serait pour eux ou pour nous. Alors on s’est juste lancés et tout est allé très rapidement. Quand tu écris de la musique, c’est vraiment cette histoire de moment, d’énergie qui jaillit, et que tu dois conserver. Et d’avoir cette approche DIY en studio, sans tous ces ingénieurs du son, c’était cool.

Le dernier album avait été enregistré dans un gros studio mais pas celui-ci ?

Maxim Reality : Oui, l’idée était de prendre des éléments bruts, d’ajouter nos influences comme ça. Trop en faire, ça ruine un projet. Ce n’est pas que les autres albums sont mauvais, mais ici, ça nous a permis de rester concentrés sur notre truc.

Liam Howlett : Quand on s’est penché sur d’anciennes démos, on s’est rendu compte qu’elles sonnaient mieux que le rendu final. Je ne crois plus à toutes ces histoires de gros studios, on en a carrément fini avec ça.

C’est vrai que vous avez l’habitude de tout contrôler, notamment pour ce qui est de la musique. Comment faisiez-vous pour bosser avec une équipe d’ingénieurs du son ?

Liam Howlett : Ils n’arrivaient qu’après, une fois que la chanson était écrite. Mais à ce moment-là, elle se retrouvait démembrée sur un bureau. Et une fois réassemblée, par exemple sur le dernier, cela ressemblait encore à nos démos, mais ça ne sonnait jamais exactement pareil. Donc cette fois, je me suis dit : « OK, je vais simplement le faire moi-même. » J’ai fait “Firestarter” et “Smack My Bitch Up” tout seul dans mon home studio, donc l’idée était de revenir à cela.

Maxim Reality : Et au final, cela a beaucoup plus de sens. Au départ, on faisait quelques beats et on les essayait sur scène. Si ça déchirait sur scène, c’était bon. C’est beaucoup plus cohérent de faire les choses ainsi.

Liam Howlett : Par exemple, sur l’un des derniers morceaux, j’ai enregistré la voix de Keith dans une chambre d’hôtel en Belgique. C’était si facile ! La vibe était là, et c’était bon. C’était important de revenir à ce qu’on faisait avant, vite fait bien fait, boum !

Keith Flint : Ça fonctionne toujours lorsqu’il y a cette fraîcheur. On est revenu à quelque chose de très pur et simple, en faisant les morceaux sans toute cette pression des studios.

Liam Howlett : On n’a pas eu besoin de se torturer l’esprit, et les paroles qu’on a enregistrées sont parmi les meilleures qu’on ait écrites.

J’imagine que pour vous, c’était un peu paradoxal d’essayer de reproduire cette énergie très live dans un énorme studio.

Keith Flint : Tout ce qu’on fait sur scène est intuitif, spontané, ça vient comme ça et tout part de là. C’est devenu plus ou moins devenu l’ethos avec lequel on a fait ce disque. Après nos concerts, deux heures de route, on s’enfermait à l’hôtel et on restait éveillés jusqu’à ce qu’on ait terminé pour garder l’énergie.

Liam Howlett : Si l’on pouvait écrire l’album sur scène, on le ferait. Du coup, on a fait en sorte de trouver la manière la plus rapide de revenir sur les sons, avec ces allers-retours dans les hôtels. On a même installé un ministudio lors de notre tournée à Moscou. Je me sentais bien plus libre.

Vous repensez à vos premières années en rave lorsque vous produisez ?

Liam Howlett : Oui. Keith vient parfois me voir et me dit : « Oui, ça c’est notre son. » Ou encore appuie le choix pour tel son de rave, parce que c’est nous qui l’avons fabriqué à la base.

Le titre de l’album est No Tourists. Quelle était l’idée ?

Liam Howlett : Le titre parle en fait d’échappatoire, de ne pas rester sur le chemin que l’on t’a choisi. Les gens se satisfont souvent de cela.

Keith Flint : Ils cherchent la sécurité.

Liam Howlett : Je crois que les gens sont paresseux. Et nous, on dit : « N’oubliez pas de vous évader. Trouvez tout de même un peu d’intérêt dans le danger, vous devez aller vers ça. » C’est le sens derrière No Tourists.

Keith Flint : Oui, c’est comme quelqu’un qui explore une nouvelle ville, un nouveau pays, de nouvelles cultures, et dit au touriste d’emprunter tel ou tel itinéraire, à quelle heure passe la navette, etc. C’est peut-être un peu strict comme interprétation, mais tu ne peux pas t’enfermer dans de tels murs juste parce que tu recherches un peu de sécurité. Si tu ne sors pas un peu des carcans, tu t’enfermes. Tu peux être heureux comme ça mais merde, il y a tant d’autres choses en dehors.

À l’époque du dernier album, vous disiez trouver la nouvelle génération de DJ’s et producteurs ennuyeuse. Qu’en est-il à présent ?

Liam Howlett : Pour compléter ce que l’on disait, je crois qu’Internet a rendu les choses très faciles, quand autrefois, cela demandait un vrai investissement personnel. Aujourd’hui, c’est très simple d’aller sur un site et de taper “sons de drum’n’bass des années 90” dans la barre de recherche. Et tu vas sonner comme à l’époque, super. Ça a rendu pas mal de gens plus paresseux. Mais cela a aussi permis à d’autres de pousser les choses plus loin, pour trouver leur propre son. Et je trouve que c’est plus vrai encore maintenant qu’à l’époque de notre dernier album.

Maxim Reality : Je pense que les gens en ont eu ras le bol des mêmes snares, des mêmes lignes de basses de drum’n’bass… Dès qu’on entendait un son de drum’n’bass on se disait : « Oh non, le mec a encore utilisé ce même sample. » Les gens veulent maintenant créer leur propre bassline, la jouer et la manipuler eux-mêmes. Après je te dis ça parce qu’on sur-analyse toujours ce que l’on entend.

Liam Howlett : Oui, j’aimerais arrêter de le faire parfois, ça rend parfois difficile d’écouter certaines choses. Il faut se souvenir que le plus important est ce que la musique te fait ressentir. En tant que producteur, tu veux être sûr que si l’on joue ton disque après un autre, il sonnera puissant. C’est vraiment important pour nous, qu’au niveau de la production, ça ait des couilles, et surtout qu’elle ne sonne pas comme quelque chose d’autre.

Maxim Reality : On est fiers de notre originalité et de ne pas faire de concessions dans quoi que ce soit.

Liam Howlett : Depuis le tout début, les choses sont venues naturellement. À chaque fois que nous avons dû faire des choix, on s’est rendu compte que préserver notre intégrité était l’essentiel. Et ça ne changera jamais. Nous avons de la chance parce que c’est plus difficile pour les groupes d’aujourd’hui d’arriver là, d’avoir quelque chose de différent.

Vous êtes toujours en train d’expérimenter. Qu’êtes-vous allés chercher cette fois ?

Liam Howlett : On n’essaie pas toujours de défricher de nouveaux territoires. Certains écouteront l’album et entendront des choses que l’on a déjà faites. Je voulais revenir vers le rythme, je crois que c’est le cas. On peut retrouver dans ce disque les meilleurs éléments du groupe depuis qu’il existe. Nous ne sommes pas pour la recherche du plus avant-gardiste, parce que demain, ce ne sera déjà plus aussi pointu. L’idée est surtout de faire un album qui marche sur scène.

Keith Flint : Lorsqu’on fait un nouveau morceau, je me projette toujours en 3D sur scène. Les questions du type « est-ce que ça passera à la radio ? », « est-ce que cet album va être numéro 1 ? » sont très très loin. C’est sur scène qu’on trouve le vrai succès.

Et pourtant, tous vos albums ont terminé premier des charts en Grande-Bretagne.

Maxim Reality : On travaille dur. Si les gens pensent qu’on est juste un groupe de tournée et qu’on ne fait rien, ils se trompent. On bosse et on adore ça. Et on aime jouer en live, voyager, voir les villes et le public évoluer.

Keith Flint : On a dû jouer dans 15 villes différentes en Russie, jusqu’en Sibérie. Et plus tu avances dans ce pays vers la Chine, plus tu vois les gens changer. Mais les fans y sont dingues ! Ils sont tellement à fond.

Vous avez tous les trois autour de 50 ans et une famille. En quoi cela a-t-il fait évoluer votre façon de gérer la production et les concerts ?

Liam Howlett : Je crois que le groupe nous fait rester jeune, non ? (ils acquiescent tous) Quand je regarde mes amis, ils sont différents. Mon cerveau réfléchit encore comme il le fait depuis des années.

Maxim Reality : Je suis toujours dans le même bordel que lorsque nous avons commencé ! (Rire.) Rien n’a changé.

Liam Howlett : C’est un truc très bizarre que d’être dans un groupe, mec. Le temps passe à un autre rythme. C’est comme… Je crois que si nous ne faisions pas toutes ces tournées, il serait difficile pour nous d’avoir une autre vie là dehors.

Maxim Reality : Mais on gère très bien les deux aspects. Ce n’est pas comme si nous étions sur les routes pendant six mois comme les Rolling Stones. On travaille, on tourne trois semaines, puis on fait une pause de trois semaines. On garde un bon équilibre entre la vie de famille et la vie du groupe. C’est ce qui nous permet de continuer.

Liam Howlett : On se respecte beaucoup. On prend en compte ce que souhaite chacun. Si l’on était toujours sur la route, on serait foutus.

Je ne crois pas avoir déjà vu un groupe exprimant une telle énergie sur scène. Est-ce que ça vous coûte ?

Maxim Reality : Pas vraiment. On le fait depuis tellement longtemps, c’est un peu comme une seconde nature maintenant. Ce n’est pas quelque chose que l’on est obligé de faire.

Keith Flint : On nous pose souvent la question. Mais même si nous étions habillés et prêts à monter sur scène, nous pourrions avoir exactement la même conversation que maintenant. Nous serions les mêmes personnes.

Maxim Reality : C’est comme un réacteur. Dès que le son arrive, ça nous prend et nous amène dans un autre mode. Sur scène, c’est une telle défonce.

Keith Flint : Et ce public en feu, c’est notre fuel. On a de la chance sur ce point. Je ne pourrais pas chanter dans un groupe qui fait ses balances. Ça ne marcherait pas pour moi.

©Findlay Macdonald Photography

Vous parlez souvent de votre côté gang. Vous parvenez à le conserver avec les années et vos familles ?

Liam Howlett : Plus que jamais. Le groupe n’aurait pas pu survivre sinon. La musique ne serait même là.

Keith Flint : On a traversé beaucoup de choses ensemble, ça nous a soudés comme des frères. Donc oui, c’est une mentalité de gang, parce que tu as tous ces gens autour de toi qui essaient d’avoir leur part. Il faut que l’on se protège.

Maxim Reality : Même lorsque nous ne tournons pas, nous faisons partie du groupe. Ce n’est pas quelque chose que l’on éteint ou que l’on met dans une boîte en rentrant chez soi. Cette intégrité nous porte tous les jours, peu importe ce que l’on fait.

Vous êtes très protecteurs dans la diffusion de votre musique. Vous gérez tout depuis votre label.

Liam Howlett : Ça rejoint ce que l’on disait. De nos jours, tu es beaucoup plus exposé quand la musique sort de chez toi. On ne fait toujours pas de télé. On fait des interviews, mais pas de performances live. Mais plus le temps passe, plus les choses changent. On se protège de ces évolutions pour conserver notre intégrité. Et en même temps, il faut que les gens écoutent ta musique, donc il ne faut pas être un dinosaure mais rester malin.

On vous entendait évoquer l’idée d’une fin du groupe un jour…

Keith Flint : Et ce n’est plus du tout d’actualité haha, on n’en parle plus du tout.

Liam Howlett : Nous ne contrôlons rien de ce qui nous arrive, aucun d’entre nous. Demain, je pourrais m’asseoir en studio et produire trois morceaux ou rester là pendant des mois sans que rien ne sorte. On vit au jour le jour depuis toujours, en suivant l’énergie. Rien n’est prévu à l’avance. On ne se pose pas la question de la fin, on se préoccupe surtout de jouer de nouveaux morceaux.

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