Test : que vaut le Joué, le controller MIDI français modulable et “expressif” ?

Écrit par Lucien Rieul
Photo de couverture : ©D.R.
Le 14.12.2018, à 11h47
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©D.R.
Écrit par Lucien Rieul
Photo de couverture : ©D.R.
Des frets jaunes que l’on gratte, des carrés de caoutchouc bleu que l’on tapote, des boules roses que l’on malaxe – sous des airs de planche antistress, le Joué est un ambitieux instrument MIDI entièrement adaptable aux besoins du musicien. Test du premier contrôleur modulaire Made in France.

Dans l’une ses récentes interviews, la prophétesse du Buchla Suzanne Ciani rêvait au futur du son. « Quand le son sera vraiment libre, il sera comme une substance que l’on peut toucher. » Pionnière du synthétiseur modulaire dans les années 70, elle prédit que demain l’interface entre le musicien et son œuvre devra conjuguer cette dualité : être là, physique et saisissable à pleine main, et se fondre dans le son, en adopter la forme jusqu’à se faire oublier.

Une nouvelle génération de contrôleur répond depuis quelques années à ces vœux. On pense notamment au Roli Seabord et son jeu « 5D » ou au Touché d’Expressive E, avec sa forme inédite. Le Joué, lui, table sur une forme multiple. Avec comme élément de base sa « board », une élégante planche tactile finition bois et métal, il aligne jusqu’à trois « modules » choisis parmi les 9 proposés par le constructeur à ce jour. Du « Grand clavier » de 25 touches occupant les trois cases de la planche à l’« Area », un carré vierge semblable à celui d’un Kaoss pad, ces derniers peuvent être combinés dans des centaines de configurations différentes. Un fonctionnement qui rappellera, de façon plus intuitive et flexible, celui du Elements de Livid, une première tentative (lancée en 2011 et abandonnée depuis) de combiner MIDI et architecture Eurorack.

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La technologie derrière le Joué est plus ingénieuse qu’innovante : chaque module en silicone est équipé d’une puce RFID, permettant leur identification par la « board ». Cette puce permet ainsi de sauvegarder des mappings personnalisés, via l’éditeur fourni par Joué. Leur matière souple les rend faciles à manipuler et agréables au toucher : un point crucial, vu que l’on sera constamment amené à les réarranger.

Un controller évolutif

C’est là que réside la promesse du Joué : un controller « évolutif » capable de s’adapter aux besoins du compositeur en un clin d’œil – juste le temps de décaler ou de remplacer un module par un autre. En train de chercher une ligne de batterie ? Optez pour les 16 pads. Besoin d’intervenir sur le volume ou les effets ? Le « Strips » offre 4 faders tactiles, tandis que le « Rounds » opte pour 4 encodeurs rotatifs. Changez l’ordre des modules sur la board, le mapping ne bouge pas.

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Ça semble enfantin, et ça l’est. À l’essai, le Joué se prend en main en 5 minutes, et sa compatibilité avec la suite MAO (ici Ableton) est immédiate. Les seuls modules un brin plus complexes à mapper sont les « multidimensionnels », l’ « Area » et le « Bubbles », car ils disposent respectivement de deux et trois axes. Les modules plus classiques comme le « Synth », couvrant une octave et demie (en polyphonique), tirent eux aussi parti des fonctionnalités tactiles du Joué. En plus d’être dotées d’un aftertouch, les touches peuvent contrôler le vibrato, et il est possible d’associer le déplacement du doigt sur une même touche (de haut en bas, de bas en haut) à un paramètre supplémentaire. Bien plus qu’un simple clavier, donc.

Le clavier des explorateurs

Est-ce pour autant une révolution ? Malgré les possibilités offertes par le tactile, le Joué se cantonne pour la plupart de ses modules à reproduire des fonctionnalités assez classiques. Jouer des pads, du clavier, tourner des potards, faire glisser des faders : rien que l’on ne puisse faire sur un clavier maître. Pire, le Joué pêche par son manque de sensibilité : impossible de jouer du finger drumming en effleurant les pads, il faut appuyer franchement pour qu’ils s’activent. Quand le kit « Essential » du Joué coûte 479 €, et permet d’employer au maximum 25 touches ou 16 pads, 4 faders et 4 potards en même temps, et qu’en face un clavier maître Arturia KeyLab MKII – un concurrent naturel pour un usage en studio – de 49 touches semi-lestées (plus 16 pads, 8 faders, 8 potards, et un contrôle sur le choix des presets que n’offre pas le Joué) en coûte 459, une question s’impose : à qui s’adresse vraiment le Joué ?

Aux nomades, déjà. Très compact (360 mm x 155 mm x 16 mm pour 800 g), le Joué offre une alternative certes plus onéreuse, mais mieux construite et plus polyvalente aux mini-contrôleurs, comme ceux de la gamme Nano de Korg – à noter que son emballage carton actuel ne semble pas très adapté aux voyages, et qu’une case plus solide ne serait pas du luxe. Aux producteurs à la recherche de nouveaux horizons, ensuite. Pianiste de formation, Suzanne Ciani a pourtant abandonné le clavier lorsqu’elle se passionne pour le modulaire Buchla. « Quand on prend l’habitude de contrôler tous ces paramètres, le clavier paraît trop unidimensionnel. » Avec ses 3D Bubbles notamment, le Joué laisse entrevoir son véritable potentiel : créer des façons inédites de contrôler le son et amener le compositeur à visualiser sa musique autrement. Après tout, n’est-ce pas cela qui fait encore, un siècle après son invention, l’attrait du Theremin ? De la même façon que les synthétiseurs modulaires doivent leur succès à la jungle de modules, tous plus bizarres les uns que les autres, qui peuplent leurs racks, celui du Joué dépendra de sa capacité à réimaginer notre façon de manipuler le son via des modules aux formes inédites.

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Le Joué sera présenté par ses concepteurs au magasin Modularsquare de Paris le 12 janvier prochain. Il sera possible d’y tester le controller et de découvrir sa dernière innovation : le câble re-Connect, permettant de le brancher directement à un synthétiseur.

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