Terminator : le film de James Cameron à l’aube du cyberpunk

Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©DR
Le 29.11.2022, à 11h20
04 MIN LI-
RE
©DR
Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©DR
En partenariat
avec
Logo MUBI_Logo_Standard_Black (1)
0 Partages
Tourné sur le mode du cinéma guérilla, de nuit, dans les bas-fonds de Los Angeles, Terminator déborde d’une fureur toute nihiliste avec son effroyable robot tueur, sa vision terrifiante d’un monde post-apo abandonné aux machines et sa violence sans concession. En 1984, son créateur, James Cameron, génial bidouilleur autodidacte, accouchait d’une œuvre à la lisière du cyberpunk, un genre dont il ne se réclamera pourtant jamais. Décryptage.

Par Boris Szames

Terminator, cyberpunk ? La question, posée avec l’air curieux du cinéphile qui croit défricher un terrain déjà mille fois arpenté, hérisse le poil du politiste Yannick Rumpala. « On y trouve tout au plus quelques tropes du genre, mais il n’appartient définitivement pas à la catégorie », assène-t-il par téléphone. Et pour cause, difficile de trouver la moindre recension dans les anthologies du cyberpunk. « Terminator surnage dans cette marmite », nous concède Raphaël Lucas, rédacteur en chef de Jeux Vidéo Magazine. Avec son cyborg impitoyable et sa fureur post-apo’ le film de James Cameron ne démérite pourtant pas le titre qu’on s’acharne à lui refuser. Ce Dirty Harry qui dessoude des humains à tire-larigots braque les salles obscures à l’automne 1984, soit quelques mois après la parution en librairie du Neuromancien de William Gibson, matrice de la « Radical Hard SF », un label parmi d’autres sous lequel on s’empressera bien vite de ranger les chantres du messianisme cybernétique. Las de la SF à la papa d’Isaac Asimov, ces hippies tardifs ne rêvent plus de contrées galactiques lointaines comme leurs aînés, mais de technologies sales et de bas-fonds craspouilles. 

James Cameron et Arnold Schwarzenegger

Retour sur Terre, retour au réel et à ses contingences. Un air vicié chatouille les narines des prophètes cyberpunk ici-bas. « Ces auteurs ont senti un certain nombre de révolutions en cours dans les années 80 : la globalisation économique, la montée en puissance des multinationales, et l’émergence du néolibéralisme avec ses conséquences, comme l’accroissement des inégalités, la précarité et la liquéfaction des inégalités sociales », explique Yannick Rumpala. Cette Amérique dont Ronald Reagan entend redorer le blason se laisse aussi contaminer par la fièvre électronique. L’ordinateur personnel investit peu à peu les foyers, à l’instar des premières consoles de jeu vidéo. Élu « Homme de l’année » par le magazine Time en 1982, le robot pave la voie à un avenir où l’Intelligence Artificielle s’affranchira de son créateur. Soit le scénario de Terminator : une IA (Skynet) conçue par la main de l’homme (Cyberdyne Systems) envoie un pistolero robotique (le T-800) dans le passé pour tuer la jeune femme (Sarah Connor) qui donnera naissance au leader d’une révolte d’esclaves (John Connor) avec un rescapé du futur (Kyle Reese).

Affiche polonaise, 1987

Si Neuromancien a germé dans l’esprit de William Gibson devant une borne d’arcade à Toronto, l’image prégnante de Terminator naît dans un rêve enfiévré de James Cameron à Rome. Celle d’une demi-carcasse de robot armé d’un couteau de cuisine qui se traîne par terre avec son bras cassé pour essayer d’agripper une jeune femme blessée. Des androïdes aussi effrayants, le cinéma n’en compte guerre à cette époque. Seul le cowboy robotique campé par l’inénarrable Yul Brynner dans Mondwest (1973) de Michael Crichton peut se targuer d’avoir donné des sueurs froides au jeune « peacenik » biberonné à la SF lysergique des années 60, au même titre que les « Neuromantics ». Né en 1954, James Cameron a grandi dans un pays au bord du chaos, balloté entre la guerre du Vietnam et la menace de l’atome. « Ça donne une perspective intéressante quand on est fan de science-fiction, qu’on regarde un monde en train de s’effondrer et qu’on y pense d’un point de vue apocalyptique », notera plus tard le cinéaste en interview avec l’Academy of Achievement. L’univers de James Cameron menace justement de s’effondrer quand il se réveille dans sa chambre d’hôtel romaine. A l’ombre de Cinecitta, l’émule de Roger Corman remonte en loucedé son premier film, Piranhas II, une série B dont le producteur italien véreux l’a dépossédé. Pour se refaire en vitesse, Cameron mise sur son phoénix sorti des flammes de l’enfer. Un projet très ambitieux qu’il tournera à l’économie avec l’aide d’une fidèle productrice, sa future compagne Gale Ann Hurd, et d’un magicien de l’animatronique, Stan Winston. 

« Le ciel au-dessus du port était couleur télé calée sur un émetteur hors-service », peut-on lire en introduction du Neuromancien. C’est à l’aide de cette même palette chromatique que James Cameron barbouille le paysage urbain poisseux de Terminator, un décor trouvé dans les ruelles interlopes de Los Angeles, témoins muets d’une déliquescence sociale maquillée par des conglomérats (ici, Cyberdyne Systems) dont l’inconséquence précipitera quelques années plus tard un holocauste nucléaire, la chute de l’humanité et son asservissement aux machines. Le réalisateur nous donne à voir ce futur dystopique par le bout de la lorgnette, pour mieux inciter à prendre nos responsabilités à l’aube d’une mutation technologique radicale du vivant et de son environnement. « Je ne crois pas aux systèmes, mais aux gens. Il faut rester constamment sur ses gardes », expliquait James Cameron dans les pages d’OMNI en 1988. Un avertissement qui trouve encore un écho troublant à l’heure où les GAFAM ont rendu indispensables leurs outils numériques à une humanité « augmentée » par toutes sortes de prothèses, du simple smartphone aux implants électroniques. 

Retrouvez le film Terminator sur la plateforme MUBI avec 30 jours d’essai gratuits sur mubi.com/trax

0 Partages

Newsletter

Les actus à ne pas manquer toutes les semaines dans votre boîte mail

article suivant