Techno et yoga : qu’est-ce qui pousse les adeptes de la fête à la pratique de l’éveil spirituel ?

Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©Bali Spirit Festival
Le 21.04.2020, à 18h21
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©Bali Spirit Festival
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Entre les cours de yoga entre deux DJ sets, les retraites silencieuses avec les Spiral Tribe (lire Trax #203), et les festivals dédiés à l’éveil de la conscience comme le Envision au Costa Rica, les pratiques spirituelles et de bien-être, en regain de popularité dans nos sociétés occidentales, ont logiquement percé dans la club et la rave cultures, qui partagent des valeurs avec les mouvements hippies et New Age. L’engouement est toutefois impressionnant et peut paraître paradoxal pour une population qui sort essentiellement pour bouger. Alors, qu’est-ce qui pousse des gens qui font la fête non-stop à se mettre au yoga et à la méditation ?

Cet article est initialement paru en décembre 2017 dans le numéro 207 de Trax Magazine, disponible sur le store en ligne.

Par Smaël Bouaici

Pour répondre à cette question, on pouvait difficilement trouver plus pertinent que Gwen Maze, DJ de house bien connu sur la scène parisienne, qui a plongé dans le yoga jusqu’à en faire son métier depuis quatre ans. Pour lui, les deux pratiques ont des points communs. « On peut retrouver dans la méditation et la pratique corporelle certains états de perception provoqués par la danse, l’écoute et l’abandon du corps – avec ou sans drogue –, mais ce n’est pas exactement la même chose. Quand tu danses pendant des heures sur le même rythme, il se passe un truc dans le champ de conscience. Le yoga et la méditation t’amènent à la cessation des activités du mental. Quand ton mental est arrêté, tu n’as plus de conflits intérieurs, et tu existes directement, sans justification. Dans la musique et la danse, ce moment arrive aussi. Sur le dancefloor, on n’est plus en train de penser ». 

Le yoga et la danse sont des pratiques sensuelles

Gwen Maze

Pour l’ex-DJ devenu yogi, l’arrivée de cette tendance dans le monde de la nuit et de la fête est logique vu qu’elle a déjà infiltré « toutes les couches de la société ». « On voit l’explosion arriver en France, qui n’est pourtant pas un pays très ouvert à ça par rapport à l’Allemagne, l’Angleterre, les USA ou même la Russie. Il suffit de compter les centres de yoga qui ont ouvert rien que cette année à Paris, c’est énorme. Et c’est logique de retrouver ça dans la nuit : le yoga et la danse sont des pratiques sensuelles – qui utilisent les sens – et dans ces moments de célébration, les gens sont moins dans l’utilisation de l’intellect ».

Pour Nathalia Petkova, fondatrice du festival Experiment Intrinsic, cette tendance répond à un changement de la société : « Nous nous éveillons. Les pratiques spirituelles ou de bien-être jouent un rôle partout, pas seulement dans les sociétés occidentales ou les festivals électroniques. Elles ont toujours été importantes, mais c’est seulement récemment qu’on commence à les découvrir et à s’éveiller de notre propre illusion ». Après s’être longtemps impliqué dans la scène dance music, Nathalia, aspirant à une « nouvelle forme d’expression personnelle », a posé l’été dernier ce festival très spécial au bort de la Dordogne, au sein du parc Joséphine Baker de Castelnaud-la-Chapelle, avec ce concept : « L’élévation et la guérison à travers une expérimentation sans limites avec les arts ». Au programme, trois jours loin de la civilisation, avec des lives et sets de musique expérimentale (featuring Roedelius, Praslea ou Nicolas Lutz), des sessions de yoga et de méditation et même des bains de gong, une thérapie apparemment très efficace.

Le but d’Experiment Intrinsic est de « créer une structure où tous les participants, des artistes au public, se sentent élevés spirituellement ou éveillés », reprend Nathalia. « La société moderne façonne notre réalité et crée un idéal basé sur le succès ou le matérialisme. Tout au long de l’année, nous travaillons à plein temps et nous nous efforçons de remplir chaque minute de nos vies, ce qui est très stressant. C’est ainsi qu’on se déconnecte complètement de notre vrai soi. Beaucoup de gens ont atteint les objectifs fixés par la société moderne, mais ils souffrent toujours ». Pour elle, cette tendance témoigne surtout d’une quête de sens pour ces nouveaux aficionados.

La quête du bonheur

En 2018 (et sans doute pour quelques centaines d’années), les gens seront donc toujours à la poursuite du bonheur, et une bonne partie d’entre nous continueront à le chercher dans la fête, dans la musique, l’alcool ou la drogue, dans les clubs ou les raves, qui n’ont jamais dévié de leur fonction de soupapes de décompression, délivrant à tous ceux qui le désirent quelques moments de grâce et d’oubli. « Pendant une quinzaine d’années dans la nuit, c’était ce moment-là que je cherchais », se souvient Gwen Maze. « Ce petit moment où l’on est super bien, où le mental s’arrête, tout le monde le recherche en permanence, et on voudrait qu’il dure tout le temps. C’est un rapport addictif qu’on retrouve chez les gens qui font du yoga, chez ceux qui font la fête, ceux qui s’achètent des diamants ou qui recherchent une position sociale ». La seule question qui vaille devient donc : ce moment de bien-être qu’on trouve à 4 heures du matin sur un dancefloor est-il réitérable à volonté ? Gwen Maze est parti jusque dans l’Himalaya pour tenter d’y répondre. Et ce n’est pas aussi simple que ça : « C’est possible de le perpétuer quand on comprend qu’on ne peut pas le perpétuer », s’amuse-t-il. « On ne peut pas trouver le bonheur complet permanent à l’extérieur de soi, où tout est impermanent et incomplet ».

C’est donc en nous qu’il faudrait apprendre à développer ce bonheur permanent, « pas en soirée, pas avec notre nouvel appartement ou avec notre nouveau partenaire », confirme Nathalia Petkova. « Les sources de bonheur externes ne sont pas constantes. Parfois elles fonctionnent, parfois non, mais on y devient facilement attachés voire accros. La bouffe, la drogue, l’alcool, Internet, la télé, le sexe nous donnent du plaisir temporaire. Le yoga et la méditation nous apprennent à faire attention à ce qui nous apporte une source de bonheur plus constante, nous-mêmes. Une fois qu’on l’a trouvé, on peut apprécier la vie de manière indépendante, et en plus, on reste en meilleure santé ».

Il ne faut pas juger les gens qui prennent de la drogue et font du yoga en parallèle

Nathalia Petkova

Mais ces deux pratiques sont-elles compatibles ? Prendre la coke toute la nuit et se faire une séance de yoga le lendemain n’est-il pas absurde ? Pour Nathalia, « il ne faut pas juger les gens qui prennent de la drogue et font du yoga ou autre en parallèle. C’est un choix personnel, certains le font pour s’ouvrir, d’autre simplement pour muscler leur corps. Dans tous les cas, c’est un pas en avant. Il m’arrive parfois de retomber dans des habitudes qui ne sont pas en phase avec le bien-être, mais je crois que tant qu’on en est conscient, les choses se régleront d’elles-mêmes ».

Pour Gwen Maze, tout dépend du degré d’implication : « Il y a beaucoup de gens qui viennent au yoga juste pour se faire du bien, mais qui continuent à sortir à côté. Mais si tu approfondis, tu te rends compte des effets de cette façon de vivre sur ton corps. Graduellement, tu deviens de plus en plus sensible. À un moment donné, je trouvais paradoxal de beaucoup pratiquer la semaine, et de me mettre une grosse caisse le week-end quand j’allais mixer. En revenant au cours de yoga, je ramassais grave… Je me suis dit qu’il fallait choisir. Et je me sentais tellement dans un cinq-étoiles à l’intérieur de mon corps quand je pratiquais que j’ai arrêté le DJing. Et aujourd’hui, j’ai tellement un rythme de yogi que je n’ai pas le temps de sortir ! »

La spiritual house

« Le changement ne se fait pas du jour au lendemain », estime aussi la DJ suédoise Linda Romanazzi. Résidente de l’Hôtel Particulier à Paris, elle se trouve en plein dans cette transition entre le mode de vie de la DJ / clubbeuse et la découverte des pratiques de bien-être. Elle revient ainsi d’une retraite à la campagne, entre méditation, yoga et journée de silence. Depuis « une révélation l’an passé à Istanbul », elle a décidé d’accorder moins d’importance aux futilités de la vie parisienne. « Dépenser de l’argent dans des vêtements très chers, sortir, boire beaucoup et discuter avec des gens complètement défoncés me paraît moins intéressant. Mais on peut combiner le métier de DJ avec une vie spirituelle. Pour moi, mixer est une vraie passion et je n’ai plus besoin de boire quand je joue comme c’était le cas avant », explique-t-elle devant son jus de fruits.

Soulignant au passage l’importance d’Instagram dans la propagation de l’imagerie du bien-être, elle raconte sa mue : « Je n’ai pas complètement changé de vie, c’est un processus. Plein de gens ont eu un éveil spirituel mais ils continuent à fumer et à boire, on ne devient pas totalement healthy d’un seul coup. J’ai beaucoup fait la fête, je continue à la faire, mais je suis plus consciente. Par exemple, j’apprécie plus l’honnêteté. Je suis née dans le Nord de la Suède, où les gens tiennent à ces valeurs. La vie parisienne peut détruire cette partie de moi-même mais le yoga et la méditation me font retrouver cette personne que j’ai en fait toujours été. Pour résumer, j’ai plus envie de sortir avec un prof de yoga qu’avec un fêtard qui prend de la coke ! »

Elle qui mixe de la house plutôt downtempo a découvert aussi la scène « spiritual house », dont elle se sent proche, avec des labels comme Lump Records, des DJ’s comme le Hollandais Satori (un terme bouddhiste qui désigne l’éveil spirituel) ou l’Américain Lemurian, fondateur du label Cosmic Awakenings, tête de proue d’un mouvement qui fait la promotion d’une fête plus « responsable ». Lemurian considère ses performances comme des « cérémonies », la plupart du temps en journée, durant lesquelles il mixe des mantras sur des beats techno ralentis, nappes psychédéliques et sons péruviens, son pays d’origine. Dans une interview à Magnetic Mag au printemps dernier, il expliquait que son but était de rendre « conscients » les danseurs et leur transmettre « un mode de vie plus sain ». L’éveil spirituel de la dance music est en marche.

Trax 207, décembre 2017
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