Synthwave, Do It Yourself et NBA : le retour du légendaire John Carpenter

Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©Sophie Gransard
Le 01.04.2021, à 10h01
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©Sophie Gransard
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Réalisateur culte des années 70/80, John Carpenter est connu pour avoir composé lui-même les bandes originales de ses films. Des thèmes électroniques redoutables qui ont influencé des générations de producteurs et de musiciens. Eloigné des plateaux de cinéma depuis plus de 10 ans, l’américain se consacre désormais à la musique, avec son fils Cody et Daniel Davies, le fils du guitariste de The Kinks. Rencontre avec celui que l’on appelle « le maître de l’horreur » pour évoquer son amour des machines et cette nouvelle carrière dans laquelle il semble s’éclater.

Par Arnaud Wyart

John Carpenter a littéralement révolutionné le cinéma de genre. Jouant aisément avec l’horreur (il a notamment réinventé le slasher avec le film Halloween, sorti en 1978), l’action (avec des classiques comme New-York 1997, sorti en 1981) et la science-fiction (Invasion Los Angeles, sorti en 1988, pour ne citer que lui), le réalisateur américain est un adepte du Do It Yourself, avec à la clé des films sans fioriture, mais vraiment très marquants. Une puissance de frappe qui en a laissé plus d’un sur le carreau, mais qui n’aurait pas été la même sans les bandes originales incroyables qui accompagnent les images. Hormis quelques films tels que The Thing, sorti en 1982 et dont la BO a été composée par le maestro Ennio Morricone en personne, Carpenter a toujours crée les musiques de ses longs-métrages, à la fois minimalistes et innovantes. Une véritable marque de fabrique qui lui a permis de participer – involontairement – au façonnage du son électronique des années 80.

Eurêka électronique

Né en 1948, John Carpenter a pourtant grandi dans une atmosphère musicale très classique. Son père, professeur de violon, l’initie très tôt à la grande musique et aux BO de films hollywoodiens. Dans les années 50, le jeune Carpenter passe ainsi une grande partie de son temps à écouter ce type de sons pour accompagner les images qui lui traversent l’esprit. Près de 20 ans plus tard, il finira par concrétiser ses rêveries en devenant réalisateur, mais aussi en sonorisant lui-même ses films. Ses principales références sont alors les BO majestueuses de Bernard Hermann et de Dimitri Tiomkin, mais aussi le rock n’ roll, en particulier les Rolling Stones et les Beatles. Problème : Carpenter n’est pas doué avec les instruments, il ne sait jouer qu’un peu de piano et pour ses premiers longs-métrages, il n’a pas les budgets pour s’offrir les services d’un orchestre ou d’un groupe. Heureusement pour lui, John Carpenter connaissait déjà la musique électronique et c’est elle qui lui donnera la liberté dont il a besoin.

Tout commence en 1956, lorsqu’il va voir le film de science-fiction Forbidden Planet. Carpenter a alors 8 ans. « Ce film a changé ma vie puisqu’il m’a donné envie de devenir réalisateur. Il était profond, notamment la fin, très affective. Et puis, c’est la toute première BO électronique, à la fois étrange et obsédante. Cela n’avait rien à voir avec ce que me faisait écouter mon père à l’époque. En fait, j’ai compris avec Forbidden Planet qu’il était possible de faire une musique de film efficace, sans avoir à passer par un orchestre traditionnel », explique-t-il.

C’est d’ailleurs avec ce film que nait l’amour de John Carpenter pour les synthétiseurs. « Cette musique électronique m’a énormément influencé, même si je ne m’en suis rendu compte que plus tard. Le son était si futuriste et il semblait avoir été crée à l’ancienne, de manière instinctive. En plus, c’était joué sur un clavier, donc c’est quelque chose que je pouvais expérimenter moi-même au piano. Mais pour obtenir ces sons extraordinaires qui rebondissaient de partout, j’ai découvert qu’il fallait utiliser un synthétiseur, multiplier les pistes et triturer les boutons. C’est vraiment avec cette BO et le disque Switched-On Bach de Walter Carlos (sorti en 1968, celui-ci reprend des morceaux de Bach au Moog Modular, ndlr) que j’ai commencé à m’intéresser aux machines. Celles-ci pouvaient me donner la possibilité de jouer des violons, des cors et toutes sortes d’instruments, de sonner comme un orchestre ou un groupe, mais avec un son électronique. »

Le son Carpenter

John Carpenter découvre alors des instruments qui lui permettront, plusieurs années plus tard, de s’affranchir des contraintes liées aux BO orchestrales. En utilisant les synthétiseurs comme des jouets, il peut en effet laisser libre court à son imagination débordante, ce qui lui permet de composer dans les années 70/80 de véritables pépites électroniques. Pour cela, Carpenter décide dès le début de se concentrer sur des mélodies simples, mais très élaborées au niveau du son, notamment grâce aux duplications de pistes. Rythmiques et riffs tranchants, ambiance souvent sombre, mélodies hypnotiques et nappes lancinantes : la signature de Carpenter est généralement identifiable dès les premières notes.

« La première machine dont j’ai entendu parler à l’époque, c’était le Prophet 5 de Sequential Circuits. Un classique, mais j’avais besoin de trouver quelqu’un qui avait ce genre de matériel et un studio d’enregistrement. J’ai donc fait appel à Dan Wyman, un professeur de musique spécialisé dans les synthétiseurs. Il avait des consoles de mix et tout un tas de machines analogiques : Juno 106, des Moog, des boîtes à rythme… C’était dingue. Je pouvais vraiment faire tout ce que j’avais en tête. Le processus était simple. En me concentrant sur les différentes scènes de mes films, je jouais des notes au clavier et je demandais ensuite à Dan de choisir telle ou telle machine, puis de la paramétrer jusqu’à obtenir le bon son. C’est comme ça que j’ai commencé à faire mes premières BO. Leur aspect minimaliste est lié au fait que je ne pouvais pas jouer des choses très complexes. » Carpenter a trouvé avec les synthétiseurs une solution idéale pour rendre ses films encore plus percutants. Peu onéreuse, celle-ci lui permet également de mettre en place un processus créatif ultra rapide.

Il ne lui faudra ainsi que quelques jours pour créer – dans l’urgence – la BO de Assault (1976) et surtout celle de Halloween, le film qui va lui offrir la reconnaissance. Pour la petite histoire, lorsque Carpenter montre Halloween aux producteurs, sans musique, ceux-ci ne le trouvent pas suffisamment effrayant. Avec simplement quelques notes obsédantes, jouées au piano en 5/4 comme s’il s’agissait de bongos (un truc que son père lui avait appris) et des nappes envoutantes, le réalisateur va alors écrire le thème le plus marquant du cinéma d’horreur. Un thème qui sera d’ailleurs beaucoup samplé dans le hip-hop, notamment par Dr Dre. Suivrons d’autres BO mythiques pour Fog (1980), Christine (1983), Prince des Ténèbres (1988) ou encore Los Angeles 2013 (1996), avec davantage de moyens, mais une démarche créative toujours identique.

Renaissance synthétique

Avec les machines, John Carpenter a vraiment la possibilité de personnaliser à l’extrême ses films et de conserver un contrôle total. Il occupe d’ailleurs tellement de postes (réalisateur, scénariste, compositeur, etc) que pour ses premiers longs-métrages, il préfère utiliser des noms d’emprunt dans les crédits, de peur de paraître trop mégalo. En rupture avec ce qui se fait alors au cinéma et dans les BO, Carpenter devient rapidement une sorte d’anti-héro, à l’image des personnages de ses propres films. La magie va ainsi opérer jusque dans les années 90. Au début des années 2000, Carpenter signe avec Ghost Of Mars le dernier film pour lequel il ait composé la musique. Après un dernier opus en 2010, The Ward, le réalisateur se met ensuite totalement en retrait, visiblement épuisé par le cinéma.

Et puis en 2015, à la surprise générale, John Carpenter annonce son retour, cette fois-ci en pur musicien et accompagné d’un groupe. Le concept : toujours composer des BO, mais cette fois pour des longs-métrages qui n’existent pas. C’est désormais à nous de nous imaginer des images, exactement comme Carpenter le faisait lorsqu’il était gamin. Et à plus de 70 ans, cette nouvelle carrière le ravit. « Ça s’est fait comme ça. Rien n’a été planifié. En plus, le fait de travailler avec mon fils, c’est génial. Je n’aurais jamais imaginé que cela puisse arriver. Et puis, c’est très différent de la réalisation d’un film. Il n’y a pas toutes ces choses à faire et à prendre en considération. Faire juste de la musique, c’est beaucoup plus amusant. » À l’écouter, on pourrait presque penser que Carpenter n’a jamais composé le moindre track. En fait, c’est surtout le processus créatif qui a changé : ne plus avoir à composer de manière utilitaire mais simplement pour le plaisir créatif.

« Aujourd’hui, je travaille avec un ordinateur et du matériel digital. L’avantage, c’est que tu n’as qu’à acheter les programmes et à les installer. Ceux-ci sont facilement paramétrables. J’utilise notamment les banques de sons Hans Zimmer et BBC Symphony Orchestra. Lorsque tu les mélanges avec des synthétiseurs, ça sonne vraiment bien. Après, la différence avec le matériel analogique, ce sont les possibilités qui deviennent infinies. Ça n’est pas évident, mais j’adore la possibilité d’avoir ce choix. Avec tous ces plugins qui existent, il suffit de démarrer l’ordinateur. Ensuite, tout n’est que créativité. Pour la composition, on commence d’ailleurs souvent avec une ébauche : un arpège, une basse, etc. Dès que la séquence nous plait, on commence ensuite à improviser autour. Sans la pression de l’image, c’est vraiment libérateur. »

Musique, NBA et jeux vidéo

Et depuis son retour, John Carpenter est très productif, c’est le moins que l’on puisse dire : déjà 3 albums pour la série The Lost Themes (le dernier est sorti en février dernier). En 2016, il a également sorti une compilation de ses meilleures musiques de film, réarrangées et réenregistrées pour l’occasion. En 2018, Carpenter a même (re)composé la musique du film Halloween, réalisé par David Gordon Green. Davantage de guitares et de machines, davantage de tracks, mais aussi un thème principal beaucoup plus dancefloor et sombre. Autre fait d’arme : une participation sur l’album Electronica 1 : The Time Machine de Jean-Michel Jarre. Et comme si cela ne suffisait pas, Carpenter assure des tournées avec son groupe (pour son premier live, au festival Primavera en 2016, il se produisait entre Vince Staples et LCD Soundsystem, « c’était totalement surréaliste »).

En revanche, Carpenter confesse ne plus écouter de musique électronique aujourd’hui et lorsque l’on évoque son aura et l’incroyable héritage que représente ses BO, il se montre encore très sceptique. « Je ne sais pas… En tout cas, j’ai entendu parler des musiciens qui se disent influencés par mon travail. Cela me ravit, mais je n’écoute plus vraiment de musique électronique. Autrefois, j’en écoutais pas mal, en particulier le groupe Tangerine Dream avec lequel j’aimerais d’ailleurs beaucoup collaborer. » Et le cinéma dans tout ça ? « Le cinéma me manque, il sera toujours mon premier amour, mais tout le stress qui va avec, lui, ne me manque pas du tout. Et puis, j’ai pas mal de projets. Je fais des clips pour ma musique et nous travaillons déjà sur un nouveau disque. Si tout se passe bien, le film Halloween Kills (la suite du film de David Gordon Grenn, ndlr) va également sortir en 2021, avec une nouvelle BO que j’ai écrite et dont je suis très fier. »

Et lorsqu’il ne fait pas de musique ? John Carpenter s’adonne à ses deux activités favorites : regarder des matchs de NBA et jouer aux jeux vidéo, en particulier Assassin’s Creed Valhalla. Le basketball américain et ses musiques épiques, une influence cachée ? « Peut-être, peut-être… (rires) C’est vrai qu’on pourrait jouer certains de mes morceaux pendant l’entrée des joueurs sur le terrain. Quant aux jeux vidéo, j’adore ça. Je n’ai pas spécialement pensé à en créer un autour de mon univers, mais si on me fait une proposition, pourquoi pas… Pour le reste, j’ai réalisé tout ce que je souhaitais vraiment faire et j’adore mener cette nouvelle carrière dans la musique. Il est possible tout de même que j’écrive des livres un jour. On verra bien ! »

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