Synthétiseurs modulaires : les conseils de pro pour commencer quand on n’y connaît rien

Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©D.R
Le 06.05.2020, à 16h14
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À l’occasion de la sortie de Midnight Resistance, le nouvel album de The Toxic Avenger prévu pour le 29 mai prochain, le producteur français amoureux des synthétiseurs modulaires a accepté de livrer quelques conseils aux débutants qui souhaiteraient se lancer dans la bidouille. Accompagné pour l’occasion de Look Mum No Computer, et du spécialiste Cyril Colom.

Se lancer dans le vaste monde des synthétiseurs modulaires lorsqu’on n’y connait rien n’est pas mince affaire. Par où commencer, vers quels modules se tourner, de qui s’inspirer ? À l’occasion de la sortie de son nouvel album Midnight Resistance, prévue le 29 mai, le producteur français The Toxic Avenger partage ses conseils et trucs de pro pour s’y mettre. Il est également accompagné de deux autres experts des synthés modulaires : l’Anglais Look Mum No Computer – avec qui le Français a d’ailleurs collaboré sur le titre “Lies” – et Cyril Colom, spécialiste et responsable de Modularsquare, seule boutique française dédiée à ces instruments.

Comment décririez-vous la synthèse modulaire à quelqu’un qui n’y connaît absolument rien ?

Cyril Colom : Alors, il n’existe pas, à proprement parler de “synthèse modulaire”. On peut toutefois faire référence aux “synthétiseurs modulaires”, qui sont des outils pour fabriquer des sons. Le mot synthèse est multiple, car il peut prendre plusieurs formes, il y a la synthèse soustractive, additive, FM, granulaire… ce sont différentes approches techniques pour fabriquer des sons. Avec un synthétiseur modulaire, on manipule donc différentes formes de synthèses pour fabriquer des sons.

Ce qui différencie un synthétiseur modulaire d’un synthétiseur classique, c’est qu’au lieu d’acheter un instrument “fini” pensé de A à Z par un constructeur, on achète des “bouts d’instruments” que l’on assemble ensuite dans une boite pour faire un instrument plus grand, il n’y a aucune limite théorique à sa taille. Dans une certaine mesure, c’est comme si au lieu d’acheter une voiture toute faite, vous décidiez d’assembler votre propre voiture en allant chercher le châssis chez un constructeur, le moteur chez un autre, les pneus chez un autre etc… le but du jeu, créer la voiture qui vous ressemble, qui répond précisément à vos besoins et pas forcément à ceux des autres.

The Toxic Avenger : C’est toutes les parties d’un synthétiseur ou d’une boîte à rythmes (le générateur de sons, le filtre, les effets, etc.) mais que l’utilisateur peut arranger, et interconnecter a sa guise.

Qu’est qui vous plaît le plus dans le fait de jouer sur des synthétiseurs modulaires ?

TA : Paradoxalement, c’est de ne pas avoir de but précis, de s’installer en face sans but, et d’essayer des trucs. C’est une boîte à inspiration.

CC : Manipuler un synthétiseur modulaire c’est partir à la recherche de l’inconnu. Si l’on sait parfois où on veut aller, ça reste un dialogue entre un Homme (avec un grand H, la création n’est évidemment pas genrée) et une machine, qui va vous faire des propositions et réagir à vos directions. Le résultat final est une collaboration entre un être humain et une machine, c’est fabuleux !

Look Mum No Computer : Initialement, j’aime le fait que tu puisses créer toute sorte de sons avec les synthétiseurs modulaires. Toutefois, avec le recul, je réalise qu’il ne s’agit pas que de ça. Avec le synthé que je construis depuis des années, je suis parvenu à en faire une machine capable de jouer les notes que j’ai moi-même fabriquées avec mes câbles et mes modules. En fait, un synthétiseur modulaire est un peu comme un groupe : la composition est primordiale, les différents instruments couvrent un certain panel de sonorités, comme un guitariste qui aurait travaillé son jeu pour créer un son “signature” caractéristique du groupe. Je crois que c’est plus ou moins ce que j’ai réussi à faire avec mon modulaire.

Comment vous y êtes-vous mis pour la première fois ?

TA : J’avais en tête les lives de Yellow Magic Orchestra, avec un gros Moog Modular derrière qui me fascinait. J’ai vite voulu savoir comment ils sortaient des sons de ce truc qui ressemble à un vieux standard téléphonique (et ce n’est d’ailleurs pas un hasard, il me semble que les premiers étaient effectivement construit dans des vieux standards téléphoniques) et comme je suis un poil jusqu’au-boutiste, je suis allé voir Cyril et je suis reparti avec une case bien remplie !

LMNC : Je suis guitariste au départ, j’ai commencé à jouer en écoutant Nirvana et Metallica vers 12 ans. Je ne prêtais pas vraiment attention à la musique électronique, et je me rappelle avoir entendu Daft Punk pour la première fois et m’être dit « wow ces guitares sont incroyables ! » [rires] Autant dire que je n’y connaissais rien. À cette époque, je m’occupais en bidouillant et déconstruisant des jouets. Après quelque temp passé à étudier la technique et m’exercer sur des Gameboys, j’ai commencé à pas mal me débrouiller. J’ai passé beaucoup de temps à simplement bidouiller des jouets et voir quels sont ils faisaient après modifications, tout en continuant à faire de la musique. Plus tard, j’ai tenté de connecter des jouets entre eux et j’ai ainsi construit un seul et même grand “instrument” plutôt que plusieurs petits, ce qui m’a conduit à en fait faire du modulaire. Sur eBay, j’ai acheté un vieux Kong MS10 pour une bouchée de pain, l’ai réparé et ce fut le meilleur truc que je n’avais jamais entendu ! Il m’a ensuite servi de base pour mon synthé modulaire. J’ai ajouté un oscillateur, puis un autre filtre, et de fil en aiguille, sans m’en rendre compte, j’avais construit une réplique du MS20 Kosmonaut. Aujourd’hui, j’en suis à mon module numéro 2856. La plupart ne fonctionne plus mais bon, c’est dingue !

CC : J’ai plongé il y a 10 ans après avoir hésité pendant 2 ans. Investir dans un synthétiseur modulaire n’est pas anodin, surtout lorsqu’on a l’habitude de ne travailler qu’avec des logiciels gratuits ou piratés (comme c’était mon cas à l’époque). J’ai beaucoup pesé le pour et le contre, mais j’ai rapidement validé mon intérêt en découvrant la démo gratuite de l’éditeur du Nord Modular G2 de Clavia, un synthétiseur hybride très en avance sur son temps. Ce logiciel se trouve d’ailleurs toujours sur internet, mais il a depuis été surpassé par le logiciel gratuit VCV Rack, un excellent point de départ pour les débutants.

Si je devais aller à la boutique et commencer demain, quel conseil me donneriez-vous ?

TA : Je dirais que c’est intimidant mais qu’une fois qu’on a compris les basiques, ça l’est beaucoup moins! Que tout ne coûte pas forcément une fortune, et que malgré leur look très basique, les modules Dopefer ne sont pas forcement des sous-modules, loin de là !

CC : Il faut venir avec un plan, ou à minima, une direction dans laquelle vous souhaitez aller, car aujourd’hui on peut tout faire avec un modulaire : traitement sonore, boîte à rythme, sampleur, synthétiseur… il faut choisir par quel bout vous voulez commencer, vous aurez tout le loisir de le faire évoluer plus tard. Et puis bien sur, on va beaucoup discuter ! C’est normal de ne pas savoir par où commencer, on est aussi là pour aider les gens à trouver leur route dans cet immense labyrinthe.

LMNC : Pour commencer, il vaut mieux aller vers quelque chose de simple, avec peu de fonctions. Les machines qui sont capables de trop de choses sont juste sources de migraines. Les vieux synthés sont tops parce qu’ils vont souvent droit au but, et sont souvent plus grands en taille, ce qui est une bonne chose quand tu commences. Commencez donc par un vieux synthétiseur mono sans écran. Et si vous souhaitez qu’il fasse plus de trucs, ouvrez le et sortez le fer à souder. 

Ce qu’il ne faut pas faire?

TA: Probablement acheter sans avoir testé !

LMNC : Je recommanderais de ne pas suivre les conseils des mecs sur les forums et sur Facebook. J’ai le sentiment que suivre les conseils des autres mène bien souvent à encore plus de confusion.

CC : Avec les modulaires il n’y a pas de règle ! C’est ça qui est génial. Pas besoin de connaître le solfège, pas besoin de formater son corps, à partir du moment où vous avez une relation particulière avec la musique et les sons, vous pourrez vous amuser très rapidement. Bien entendu, avoir des connaissances préalables permet d’aller plus rapidement au but, et seule le talent permettra aux pratiquants de se démarquer de la masse, mais un synthétiseur modulaire peut également se concevoir comme une simple pratique récréative. Prendre du plaisir à créer des sons, c’est comme peindre, dessiner, écrire, tout le monde ne vise pas forcément les premières places.

Une petite astuce perso ?

LMNC : Comme je le disais plus haut, restez simple. On voit souvent des musiciens qui essaient d’en mettre plein la vue avec énormément de fonctionnalités sur leurs synthétiseurs. Il vaut mieux préférez la qualité, et réussir à créer LE son parfait, à la quantité.

TA : Elle n’est pas perso mais elle est importante : tout sort de tout et rentre dans tout, il n’y pas de mauvaise connexion ! Essayez, et essayez encore, vous allez découvrir plein de nouveaux sons… et ce sentiment d’avoir “hacké ” le module en faisant quelque chose qu’au départ on pensait interdit, est assez grisant. Patchez le module sur lui même, détournez, amusez-vous !

Quel est votre synthé modulaire préféré ? Pourquoi ?

TA :  Je suis tombé amoureux du Basilimus Iteras Alter de chez Noise Engineering. C’est un petit module ultra versatile et qui réagit très bien à toute sorte de modulations. Au départ créé comme un module plutôt orienté drums et déjà assez versatile (avec de bonnes modulations et avec ce seul module, vous pouvez créer une grosse caisse caisse claire et un hi hat en même temps). Je l’utilise personnellement comme mon module de basse principale, il fait de grosses grosses basses !

LMNC : Personellement, je préfère les gros synthés et modules. Cependant, ils sont souvent plus chers. Je dirais que mon synthé modulaire préféré est le KOSMO. Il est grand et simple, et me permet de faire de beaux sons. Je ne suis pas très fan de la tendance du moment, à faire essayer de rentrer un maximum de choses dans un petit setup. Je ne trouve pas ça très bénéfique pour la créativité. J’aime aussi beaucoup le Prophet 600 et n’importe quel modèle de Roland Juno.

CC : Par définition, un synthétiseur modulaire n’est jamais figé, puisque l’on peut toujours rajouter des modules supplémentaires, il est donc impossible d’avoir une préférence sur un ensemble, qui n’existe pas. En revanche, on peut avoir des préférences pour des modules, mais ça, ça serait beaucoup trop long à écrire ici, je vous invite à suivre notre chaîne YouTube où l’on aborde ces questions, et à passer à la boutique pour que l’on puisse vous montrer les modules les plus intéressants du moment. Après le confinement bien sur !

Pouvez-vous donner 3 grandes références qui vous inspirent en synthé modulaire ?

TA : Look Mum No Computer, évidemment. Il me donne envie de me mettre au DIY, alors que changer une ampoule reste bien compliqué pour moi ! Colin Benders, parce qu’il fait des choses assez ouvertes, et Alessandro Cortini, pas très original j’imagine mais j’aime beaucoup ce qu’il fait.

LMNC : Le site Internet de Music From Outer Space est incroyable. Ray Wilson était un mec génial, pas totalement défini par ses machines. Et puis, je dois dire que Kavinsky et son album Outrun ont vraiment été l’élément déclencheur pour moi.

CC : Richard Devine est à la fois un grand technicien et un excellent musicien, il représente le côté IDM des synthétiseurs modulaires, à écouter si vous aimez Aphex Twin, Squarepusher, Autechre… Si vous êtes plutôt attiré par les mélodies, Colin Benders devrait répondre à vos attentes. De notre côté, on essaye aussi de mettre en avant les artistes français qu’on apprécie, on organise régulièrement des concerts à la boutique, vous pourrez les voir en replay sur notre chaine YouTube.

Votre plus grande fierté avec ces machines ?

TA : Je suis parti en tournée avec, et je peux te dire que faire des lives avec un système modulaire complet, c’est des surprises tous les soirs ! Il faut être sur de soi ! Et puis oh, avec mon pote Greg Kozo on a quand même sorti 4 beaux maxi juste fait avec un système modulaire.

LMNC : Le sentiment de communauté. Quand tu te lances, tu réalises à quel point c’est amusant et gratifiant. Ce n’est vraiment pas compliqué, en réalité il ne s’agit que de connecter des câbles à de trous et observer le bruit que ça fait. Je ne peux pas parler au nom des “gens sérieux du synthétiseur modulaire”, mais pour moi c’est vraiment la liberté de faire de la musique exactement comme je le souhaite. C’est comme avoir un groupe dans une boîte que tu as fabriqué, et le faire évoluer comme Iron Maiden l’a fait : virer des membres, en rajouter, les façonner, etc.

L’album Midnight Resistance de TheToxic Avenger sortira le 29 mai prochain. Les conseils de Cyril Colom et la boutique Modularsquare sont à retrouver au 47 rue Sedaine, dans le 11ème arrondissement de Paris.

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