Summer of italo-disco #1 : Mais au fait c’est quoi l’Italo-disco ?

Écrit par Trax Magazine
Le 07.07.2016, à 15h26
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Écrit par Trax Magazine
Tout l’été, Trax vous propose une série sur ce style démodé et pourtant indémodable, qui a influencé la culture dance et club et l’ensemble des musiques électroniques. A la fin des années 70, au sortir d’une période disco fondatrice qui s’est répandue partout dans le monde, les synthétiseurs font leur apparition. De nouvelles machines dont les Italiens vont se saisir pour créer un style inimitable, mélodique et puissant. Kitsch, pop, commercial : de cette période nous sont parvenus quelques tubes entêtants, qui ont enflammé les clubs, et les campings. Pourtant, de nombreuses productions artisanales, obscures, tantôt joyeuses et entrainantes, tantôt dark, de très grande qualité, malgré leur apparente simplicité, vont changer le paysage musical de la dance music. Trax vous emmène au pays du synthé et du vocal à tue-tête, de la basse funky, du clap redoublé et du kick cosmique. Les grands producteurs, les labels, les starlettes, les vidéoclips, les oubliés ou bien les héritiers actuels : huit épisodes d’une série qui fleure bon la folie et la liberté des 80s. Forza Italo ! Par Benjamin König

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Mais, au fait, c’est quoi l’italo ?

C’est bien le problème avec cette musique : personne ne sait exactement ce que c’est. Ou plutôt, chacun y accole un adjectif différent. Puissant ou cheesy, vocal ou dub, kitsch ou fondateur. Mais tout le monde est d’accord : c’est un style bien particulier.  Nous qui faisions des expérimentations personnelles, nous ne pensions pas que nous étions en train de créer un genre musical : c’est dix ou quinze ans après qu’on a commencé à employer la définition d’italo-disco. 

Ces mots sont de Manlio Cangelli, un des producteurs les plus importants, avec près de 60 titres écrits ou arrangés pour lui ou pour d’autres, dont quelques titres parmi les plus marquants. J’ai réalisé mon premier disco mix en 1983, sous le nom de Scotch : le titre est ” Penguin’s Invasion “. Je l’ai joué tout seul : claviers, drum machines, etc.”

Scotch – Penguins Invasion :

Disco mix : voilà qui nous met sur une piste. Ces transalpins n’avaient pas d’autre idée, en réalité, que de reprendre ce qui se faisait dans les ” discoteche ” de l’époque : la disco.  Je crois que dans le passé l’italo n’avait pas de nom particulier, se remémore Alex Valentini, auteur d’un seul track obscur en 1985, récemment redécouvert et réédité : “Beautiful Life”. C’était seulement cette période de transition de la disco – qui était plus jouée ” live ” – à la musique électronique, ou une personne seule, à l’aide de synthétiseurs et de rythmes digitaux, était en mesure de produire de véritables morceaux.  Avec, donc, quelques sons de machines en plus, à la façon d’un Giorgio Moroder, italien lui aussi, mais déjà une star émigrée depuis longtemps en Allemagne.

Alex Valentini – Beautiful Life :

Moroder : le fameux producteur aux claviers entêtants de ” I Feel Love “, c’est lui. Mais ça n’est pas encore de l’italo :  En fait, l’italo est de la disco matinée d’électro et de new wave, faite par des Italiens dans les années 80 “, analyse David Blot, le célèbre journaliste musical. Une sorte de chaînon manquant entre la disco américaine et les débuts de l’électro, voire de la house. Entre les deux, la frontière est ténue. Et l’évolution se fait très rapidement : entre 1976 et 1979, on passe de la disco italienne à l’italo disco, ce qui est sensiblement différent.

A la recherche du premier titre

Dans l’ombre de Moroder, de nombreux Italiens s’adonnent corps et âmes à la dance music de l’époque. Un grand chanteur-compositeur italien, Lucio Battisti, produit en 1976 un album fondateur dans la disco italienne :  La batteria, il contrabasso, eccetera, basé, comme son nom l’indique, sur la section rythmique, et dont le titre phare pose de nombreuses bases : ” Il veliero ” (Le voilier). Puis, deux frères vont changer le cours des choses : Carmelo et Michelangelo La Bionda. Ils font des titres disco depuis des années sous le pseudo de Disco Delivery (DD Sound).

Il Veliero – Luci Battisti :

Fin 1979, ils sortent un son jamais entendu, qui attaque par des synthés futuristes – on est alors en pleine période cosmique et science-fiction. Des instrus novatrices, une voix au vocoder, des space-lasers en veux-tu en voilà : nombreux sont les musicologues à s’accorder sur le fait que ” I Wanna be your Lover ” est sans doute le premier ” vrai ” track d’Italo.

I Wanna Be Your Lover – La Bionda :

A peine quelques mois plus tard sort un LP devenu mythique : Kano, du groupe éponyme. Derrière Kano se cachent trois producteurs de génie : Luciano Ninzatti, Matteo Bonsanto et Stefano Pulga. Le premier titre de l’album est une claque pour toute la génération : ” It’s a war ” connait un succès énorme, et pas seulement en Italie : il se classe n°2 des charts US durant cinq semaines. Il se murmure qu’à Detroit, quelques futurs grands producteurs de techno ont beaucoup écouté ces sons novateurs venus d’Europe…

It’s A War – Kano :

Tous les ingrédients sont là : encore ces lasers (merci Star Wars et toute la Sci-Fi), des claps numérisés, un rythme binaire, downtempo, couplé à une ligne de basse hyper funky : une puissance à faire danser un mort. Autre album fondateur : Déjà-Vu, de Klein & Mbo, avec son titre qui va faire le tour du monde : ” Dirty Talk “, remixé des dizaines de fois. Composé conjointement par le regretté Mario Boncaldo, Davide Piatto et Tony Carrasco – un New-Yorkais d’origine italienne –, il marque le paysage électronique. En écoutant ” The MBO Theme ” ou ” Wonderful “, ce qui saute aux oreilles est l’incroyable modernité du son, à mi-chemin entre électro US naissante et italo. Une rythmique unique.

Dirty Talk – Klein & MBO :

Poum-Tchi, Poum-Tchi

Et puis, d’un coup, des synthés. En mélodies, en nappes, dans tous les sens : des synthés.  J’ai toujours été passionné par les synthétiseurs, témoigne Manlio Cangelli. J’ai commencé en 76/77, j’ai toujours eu plusieurs synthés très beaux et je savais bien les utiliser.  Ce multi-instrumentiste, qui a étudié le violon et le piano, a commencé à jouer dans des rock bands.  A 20 ans, dans le milieu musical de Milan, on a commencé à parler de ma façon de jouer et de programmer les synthés et les batteries électroniques. J’avais les instruments pour la scène : le Rhodes 88, le Yamaha CP80, le Mellotron, le Minimoog, et des instruments pour le studio à la maison : Oberheim DMX, Drumulator, Roland TR-808, Linn Deum. Sans oublier les séquenceurs comme l’Elka Synthex, le Roland JX-3P, le Yamaha DX-7. C’était un métier extrêmement couteux ! 

Voilà qui tord le cou à une légende tenace qui veut que les Italiens ont utilisé des synthés car ils n’avaient pas les sous pour se payer des ” vrais ” musiciens… Petit à petit, de nouveaux éléments apparaissent : séries de drums énervés et kicks cosmiques affinés, comme dans la cartouche intersidérale ” Plastic Doll “, de Dharma, dont la version instrumentale remixée est encore entendue dans de nombreux sets. Un titre que l’on doit aussi aux trois lurons de Kano.

Plastic Doll (Instrumental) – Dharma :

De fait, une des caractéristiques de l’italo tient dans le fait que les producteurs vont utiliser une pléthore d’alias, de noms de groupe qui ne servent souvent qu’une seule fois. Un bon exemple : le duo composé de Francesco Rago et Gigi Farina (Jean-Louis Farine, lui-même), qui en 1982 sortent coup sur coup trois tracks exceptionnels : ” The Man From Colours ” sous le nom de Wanexa, Life with you (Expansives) et ” Robot is systematic ” (‘Lectric Workers). Rago-Farina, un couple légendaire qui tourne encore un peu partout en Europe, avec des héritiers actuels tel que I-F.

The Man From Colours – Wanexa :

Sabrina, Fred Ventura ou Vivien Vee ?

Ah mais oui, on oublie une chose. L’italo, pour le grand public, est resté ce style ultra-pop, cheesy, commercial. C’est l’autre versant, comme le reflet du miroir. On ne peut pas lui donner tort, au grand public : pour tous les enfants nés sous Giscard, les premiers émois sexuels surviennent à la vue de Sabrina faisant blobloter ses nichons sur le bord d’une piscine : oui, le tube de l’été 87 ” Boys, boys, boys “, c’est de l’italo (vraiment besoin d’un lien ?).

Boys Boys – Sabrina :

Faut dire que le style tirait sur sa fin, surexploité, mal produit. Tué par l’industrie, en un mot. Les starlettes et autres vedettes en carton sont propulsées sur le devant de la scène – beaucoup resteront à quai. Certains noms sont restés célèbres : Ken Laszlo, Ryan Paris, Valérie Dore ou Gazebo. Des voix criardes qui cachent pourtant une sacrée tripotée de véritables chanteurs et chanteuses. Oui, l’italo peut être une vraie chanson, qui raconte une histoire d’amour à l’italienne. Ecoutez par exemple ce titre beau et mélancolique : ” E poi “, de Patrizia Saronni (si vous tombez sur le 45 tours, foncez, il est introuvable et vaut 200 euros).

E Poi – Patrizia Saronni :

Comme il est de notoriété publique que les lecteurs de Trax ont un cœur d’artichaut, je vous ai traduit les paroles ci-dessous. D’autres voix ont marqué le style, notamment Fred Ventura ou Vivien Vee, l’égérie du grand pianiste Claudio Simonetti : par exemple ” Blue Disease “. Des starlettes de la télé – on les appelle en Italie ” le veline “, terme intraduisible qui signifie une starlette un peu décérébrée qui use de ses charmes pour gravir les échelons. Une michetonneuse avec un peu de talent, en somme, comme Patrizia Pellegrino, avec ce track excellent, ” Musica spaziale “.

Blue Disease – Vivien Vee :

Paroles de E Poi :

N’as-tu jamais escaladé une montagne ?
Quand la neige tombe et mouille,
Le visage rouge un peu ridé
Te semble différent, à mille mètres
Le vent décide de la vie
Et les vents m’ont portée loin
Là où les montagnes sont obscures et pleines de peurs
Et le soleil réchauffe vraiment
Et moi je suis vraie, pourquoi ?
Pour toi…
Parce que, parce que l’esprit est le ciment du monde
Et moi, avec toi, je voudrais démolir ce monstre du mal

Et puis recommencer depuis nous, comme depuis cette année-là, seulement la joie Et de nouveau nous deux, je ne te laisserai jamais, je t’emmènerai
A travers les nuages, veux-tu ?
Doucement je te frotterai le visage, te réchaufferai le nez
A cette hauteur tu peux toucher le ciel
Et puis planer vers la mer
Allongés dans un sac de couchage,
Nous pourrons alors penser,
La Lune bercera tes rêves
Et les rêves rêveront encore
Là où les montagnes sont obscures et pleines de peurs
Et si tu regardes d’en haut
Notre ville ressemble à un oiseau
Et puis recommencer depuis nous, comme depuis cette année-là, seulement la joie Et de nouveau nous deux, je ne te laisserai jamais, je t’emmènerai,
A travers les nuages, veux-tu ?
Doucement je frotterai ton visage, te réchaufferai le nez
Et puis recommencer depuis nous, comme depuis cette année-là, seulement la joie Et de nouveau nous deux, je ne te laisserai jamais, je t’emmènerai
A travers les nuages, veux-tu ?
Douce fleur qui cherche l’amour, qui cherche l’amour, l’amour, l’amour…

Finito l’italo ?

Reste la question de l’héritage. Oubliée, ringarde, l’italo est revenue en force depuis huit-dix ans, et les spécialistes se rendent compte que ce qui ne semblait qu’un sous-style pop a a été à l’origine de  bien des musiques électroniques. Les grands producteurs de le techno de Détroit le reconnaissent bien volontiers : à leur culture Motown, ils ont ajouté les éléments européens : l’électro de Kraftwerk mais également l’italo.  A Détroit, l’italo-disco était simplement connue sous le nom de progressive , écrit Dan Sicko dans son ouvrage Techno Rebels. De grands DJ’s et producteurs actuels se réclament de son influence, des labels de réédition ou de productions nouvelles émergent.

The 1000 Year Storm – Rude 66 :

Marcello Giordani, dont le blog Italo Deviance fait référence, Rude 66 avec “The 1000 years storm”, I-F, Kid Machine, The DMX Crew, sans oublier un Danois du nom de Flemming Dalum, surnommé The King of the cut (rendez-vous dans un prochain article). Les Nordiques et Européens de l’est sont des fous furieux de ce style : écoutez donc ce track sorti en 2014 par un duo d’Ukrainiens et intitulé ” Italo-Record “.

Italo-Record – Electroton :

Une farandole de passionnés, une petite communauté de puristes, y compris en France, bien entendu. Ils se retrouvent un peu dans ce mot d’ordre défini par Alex Valentini :  Pour qui la vit aujourd’hui et pour qui, sous quelque forme que ce soit, y travaille et y participe, l’italo n’est pas seulement une façon de faire de la musique, mais un style de vie propre, dans lequel se nouent des amitiés nouvelles, émergent des connaissances, en écoutant, analysant, collectionnant, mais aussi critiquant les disques qui ont été produits par des artistes qui se reconnaissent dans ce genre.  Un peu comme dans tout mouvement culturel, direz-vous. Et vous n’auriez pas tort.

Retrouvez tous les morceaux de cet article en une seule playlist :

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