Spatsz, moitié du mythique duo cold wave français KaS Product, est décédé

Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©D.R
Le 05.02.2019, à 12h55
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Spatsz, de son vrai nom Daniel Favre, membre du mythique duo de cold wave français KaS Product, s’est éteint le soir du vendredi 1er février. Aux côtés de Mona Soyoc – qui a exprimé ses adieux dans un post sur Facebook – il fut l’auteur des excellents Try Out en 1980 et By Pass, considérés comme pionniers de la cold wave en France. Et qui présageaient déjà l’arrivée de l’électroclash. Trax publie ici une interview parue dans son numéro de novembre 2012 (#160).

Par Hervé Lucien

1980 : au moment où Joy Division bascule dans la légende, à Nancy, KaS Product revendique l’usage des synthés monophoniques et d’une boîte à rythmes primaire. Le duo, baigné d’urgence et de nihilisme, se démarque du romantisme pop d’Elli et Jacno : Mona Soyoc la féline chanteuse et Spatsz l’ancien infirmer psy incarnent un « frenchy but chic » aride et sexy, leur dégaine noir et cuir hante les imaginaires « növö ». Évaporé en 1988, reformé en 2005 grâce au soutien des Eurockéennes de Belfort, la paire synthétique venait se mêler en 2012 au revival incarné par Lescop ou Yan Wagner. Phénomène annoncé depuis des mois par les compilations sur lesquelles KaS Product trônait comme figure tutélaire (celle de Tigersushi lui avait même emprunté le titre “So Young But So Cold”, chanson reprise par ailleurs par Nouvelle Vague). Avant une tournée européenne, le duo fouillait dans ses souvenirs pour évoquer cette exception française née dans la région des hauts-fourneaux.

Au moment de votre reformation en 2005, ça vous a pris un boulot dingue de sonner « comme à l’époque »

Spatsz : Lorsqu’on s’est reformés, le défi était d’abord de reproduire avec la technologie actuelle ce qu’on avait fait dans les années 80, ce qui a été fastidieux. On n’avait donc plus aucun repère technique de l’ancien répertoire. À l’époque tous les réglages étaient ajustés à la main, on a tourné comme ça pendant des années ! Entre les morceaux, on lançait un magnéto qui nous permettait de placer un instrumental d’une minute pour changer les sons, on n’a jamais utilisé de séquenceurs, il n’y avait aucun préset, car c’est arrivé plus tard, vers 1983/84.

Mona Soyoc : Aujourd’hui sur scène, on n’essaie pas forcément d’avoir le son qu’on avait dans les années 80, on cherche à restituer des climats, les amplifier, les colorer différemment, mais l’énergie de Kas Product est toujours là.

Ce qui frappe, c’est le côté précurseur de votre formation à deux. Qu’est-ce qui vous a donné l’idée de proposer cette formule radicale à l’époque ?

MS : La formule s’est imposée d’elle- même, on a d’abord invité des copains musiciens qui prenaient des substances illicites… Le saxophoniste s’endormait sur son instrument ! On louait un garage pour répéter et on s’est dit : « Merde, en plus, ça nous coûte de l’argent ». On a donc décidé de se rapatrier dans notre appartement pour faire de la musique comme on voulait, quand on voulait.

S : On n’a cherché à imiter personne. En restituant dans le contexte, on était plutôt des pionniers. À l’époque, jouer avec des machines n’était pas commun, on a même eu des concerts où on était obligés de se protéger : le public rock ne comprenait pas. Pour lui, « c’était pas de la musique ».


Chaque concert était une sorte de combat ?

MS : Notre premier, c’était carrément derrière un grillage. Il y avait un peu de provoc’ de notre part, c’est sûr, mais c’était aussi une forme de protection.

Le son de KaS Product répond aussi à l’humeur d’une époque…

MS : Mon arrivée à Nancy a été un choc culturel. La génération précédente avait connu ce qu’elle appelait l’occupation « des Boches » ! L’ostracisme face à la différence était la règle : je n’avais jamais rencontré ça auparavant. Et puis j’ai fait la connaissance de Spatsz, une personnalité atypique qui utilisait la création comme moyen de rester sain d’esprit. Pour ce qui est du son de Kas Product, on avait vraiment des préférences en matière de synthés : Spatsz et moi aimions le son des Korg monophoniques ou duophoniques, plus ronds et chauds. Après est arrivé le DX7 que je détestais…

S : Dans les années 80, la région de Nancy était encore très industrialisée et les hauts-fourneaux rougeoyaient dans la vallée de la Moselle. Juste en face d’où nous répétions, une énorme centrale électrique fonctionnait nuit et jour. La musique nous permettait de couvrir les sons venus de l’extérieur ou de les imiter, pour nous échapper de cet environnement oppressant. Les hivers sont glaciaux en Lorraine, nous passions nos journées à expérimenter et à enregistrer. L’extérieur nous semblait hostile, nous nous concentrions sur notre projet qui relevait d’un travail de fourmi. En plus nous étions toujours habillés de noir !


De quel œil vous avez vu la sortie d’une compilation titrée So Young But So Cold par le label Tigersushi ? Là, on n’est pas uniquement dans la nostalgie mais dans le revival de votre état d’esprit chez des artistes très actuels, comme Yan Wagner ou Lescop…

MS : On se dit qu’on avait raison. La démarche de KaS Product, c’’était une volonté de se démarquer. On avait ce côté expérimental, avec des synthés, des petits objets, une guitare de supermarché branchée sur un ampli de chaîne stéréo…

S : Ça me fait réaliser qu’on n’a pas de regrets. Si on a arrêté, c’est justement parce que des pressions extérieures nous poussaient à aller vers des objectifs artistiques qui ne correspondaient plus à nos aspirations initiales. Ces groupes dont tu parles, on a même joué sur scène avec eux, et ça devrait être à nouveau le cas bientôt. Ça fait plaisir de voir qu’il y a des musiciens qui prennent des risques comme on l’a fait nous à notre époque.

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