Finistère : souvenirs du Calao, le mythique club de Combrit qui fit découvrir la house aux Bretons

Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©Fred Goarin
Le 04.05.2020, à 17h55
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©Fred Goarin
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Du milieu des années 1980 au début des années 2000, à une époque où les discothèques voisines ne juraient que par le Top 50, le Calao-Saintfont a répandu la musique électronique et la culture club en terres bretonnes.

Cet article est initialement paru en mars 2020 dans le numéro 229 de Trax Magazine, disponible sur le store en ligne.

Par Valentin Davodeau

Photos par Archives Calao

Des vitres brisées, un dancefloor saccagé et des portes ne tenant plus debout. Dehors, une piscine où se sont incrustées les herbes folles. Plus rien n’a plongé dans ce bassin depuis des années, si ce n’est quelques chaises gisant au fond. Longtemps tenues à l’écart du bâtiment, les ronces ont repris leurs droits et s’infiltrent par les fenêtres pour envahir la piste. Niché en pleine campagne au Sud du Finistère, à Combrit, le Calao sommeille dans la végétation. Le temps et les graffitis ont terni le lustre de sa grandeur révolue, transformant le lieu en un spot d’urbex prisé par les ados du coin qui viennent y chercher un peu d’aventure gratuite. Moins bien intentionnés, des cambrioleurs sont aussi venus dépouiller l’endroit, abandonnant derrière eux des câbles électriques dénudés et du mobilier fracassé. Depuis la fermeture officielle du lieu en 2002, les free parties ont aussi laissé sur les murs des traces de leurs passages clandestins. Des affiches trainent ici et là, tels des clins d’œil aux soirées passées. À le voir ainsi, on devine difficilement que ce bâtiment abandonné où logent maintenant des dizaines de chauve-souris a accueilli, durant trois décennies, un autre type d’oiseaux de nuit.

Sorti de terre en juillet 1976, le Calao n’est au départ qu’une grande maison d’architecte, bâtie au milieu d’un champ par Michel Raphalen, un Breton ancien gérant d’hôtel ayant décidé de se lancer dans l’aventure du clubbing. À l’image de son nom, emprunté à un oiseau exotique d’Asie du Sud-Est, l’endroit détonne au milieu des autres discothèques finistériennes, principalement des dancings en bord de mer ou d’humbles pentys, ces petites maisons traditionnelles bretonnes parfois transformées en lieux de vie nocturne. « Le Calao ne ressemblait à aucune autre boîte locale. C’était considéré par certains habitants comme un endroit un peu BCBG. Les marins-pêcheurs, qui gagnaient pourtant bien leur vie à l’époque, venaient par exemple peu au Calao, » explique Vincent Le Gall, co-réalisateur du documentaire L’épopée des discothèques en Pays bigouden. La clientèle, triée sur le volet, rassemble plutôt la jeune bourgeoisie de Bénodet – station balnéaire huppée des alentours – les commerçants de Quimper et les Parisiens en goguette pendant la saison estivale. Parfois, les surfeurs de La Torche, spot breton réputé, se greffent aussi aux soirées. Dans la fil d’attente devant la porte du club, les blazers, pull griffés ou noués sur les épaules, se mêlent aux coupes volumineuses et aux cheveux gaufrés encore en vogue dans les 70’s.

« Par rapport à ce qui existait à l’époque, cette boîte c’était 2001, l’Odyssée de l’espace. Quinze jours après l’ouverture, 1 000 personnes faisaient la queue pour rentrer, » confie Michel Raphalen, qui a géré le club pendant 27 ans. Il faut dire que les soirées du Calao ont un goût de folie. En plein milieu de la nuit, depuis la nacelle d’une grue, il est parfois possible de sauter à l’élastique. Une fois, une rampe de ski acrobatique est même mise en place pour atterrir directement dans le bassin d’une piscine, conçue à l’origine pour servir de point d’eau aux pompiers en cas d’incendie. De quoi donner des fêtes débridées aux concepts sans cesse renouvelés, que Michel Raphalen et le premier directeur du Calao Jean-Paul Le Gall n’hésitent pas à aller piocher à l’étranger. En 1978, ils traversent l’Atlantique et atterrissent au Studio 54 de New York. « Ce soir-là, sur la piste, j’ai entendu un morceau incroyable. C’était “Chase” de Giorgio Moroder, tiré de la bande-originale de Midnight Express. Le lendemain, j’ai acheté le disque et le samedi suivant, on le passait au Calao. Le film est sorti six mois après en France », se souvient Jean-Paul Le Gall. Entièrement composé au synthétiseur, le morceau amorce un virage électronique pour le Calao, lequel s’accélère en 1984 lorsque le club se dote d’un nouveau bâtiment de deux étages. S’ouvre alors le Saintfont, un second espace de plus de 1 000 m² renfermant une piscine à vagues éclairée par de la fibre optique et d’imposantes colonnes dorées surplombées par des voûtes en béton moulé.

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Calao
©Archives Calao

House en terres bigoudènes

« C’est au Saintfont que tout a commencé. Quand il a été créé, la house prenait son envol. J’ai tout de suite voulu importer ce son dans le club », raconte Madjid Belhamane, alias Mad’J, le premier DJ résident du sous-sol. Sans lui, le Calao serait sans doute resté dans son confort ronronnant de boîte bretonne un peu hype. Les débuts sont pourtant laborieux. « Le public ne comprenait pas ce qu’il se passait. Certaines personnes venaient me voir en me disant : “Mais c’est quoi cette musique de merde ?” On sortait tout juste de l’époque new wave, les gens n’étaient pas prêts, » précise Mad’J. À cette époque, aucun autre club du Finistère ne tente de faire entrer la house ou la techno entre ses murs. Pour le patron Michel Raphalen, c’est pourtant une évidence : « La musique électronique correspondait à l’état d’esprit du moment. On a donc simplement pris le train en marche. » Pour la programmation, Mad’J a carte blanche et doit parfois se confronter à la réalité géographique : « Il fallait faire venir les DJs jusque dans le Finistère, ce qui n’était pas toujours évident. » Même problématique pour dénicher les derniers disques des labels Trax Records ou Strictly Rhythm dans les environs de Combrit, petit bourg d’à peine 4 000 habitants. Quand il ne va pas à Londres, Mad’J enchaîne donc les allers-retours à Paris pour dévaliser les bacs des disquaires BPM, Techno Import et Rough Trade. Il en profite aussi pour passer ses soirées au Boy, club précurseur des soirées techno et house de la capitale, espérant pouvoir ramener dans sa Bretagne lointaine quelques-uns des artistes qu’il y croise.

Petit à petit, à force de persévérance et de passion, le Calao parvient à planter la graine house dans l’esprit des fêtards du Finistère. Autour de la boite de nuit, un noyau grandissant de clubbers commencent à se former, agrégé par la musique de Charles Schillings ou DJ Freddy, deux résidents du Queen invités sur place à plusieurs reprises. Dans la région, on vit alors une révolution musicale. Sur le dancefloor, les danseurs en platform shoes découvrent le poppers et font résonner dans la nuit le son des sifflets propres aux années rave. Souvent, c’est dans la piscine que se finissent les soirées, dans une atmosphère bon enfant. Pour la scène gay de l’époque, le Calao représente un espace libre de tout jugement. « Cette boîte, c’était l’acceptation de la différence. On aimait cet endroit parce que tout y était possible. C’était le monde de la nuit, donc un peu illusoire, mais pendant ces soirées, il y avait un véritable souffle de liberté, » raconte Fabrice, adepte du Calao dans les années 1990.

Chaque weekend, le club ferme ses portes à 5 h du matin, à une heure où « les gens sont collés au plafond, » sourit Nico Nucci, DJ résident au Saintfont de 1996 à 1999. Les soirées se prolongent ensuite tard dans la matinée, dans les bistrots de Quimper, ville située à quelques kilomètres. L’occasion d’y retrouver des jeunes de toutes la région. « On avait la sensation de faire parti d’un mouvement global, d’une grande famille avec des gens qui vivaient dans d’autres villes ou d’autres pays, alors qu’internet n’existait quasiment pas », souligne Nico Nucci. L’arrivée de l’ecstasy au Calao n’est évidemment pas étrangère à cette grande union mystique entre les clubbers venus d’un peu partout en Bretagne. Le week-end, des pilules multicolores circulent de main en main. Le dancefloor se gorge d’une énergie nouvelle. Jusqu’au mois de décembre 1995, où une fermeture administrative de six mois est imposée au club. Le Calao est impliqué de manière indirecte dans un trafic de drogue entre Paris et Quimper, en tant que lieu de revente. Coup dur pour les finances et la réputation de l’établissement.

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Paul Johnson
©Archives Calao

Astropolis partout

À quelques kilomètres du Calao, un autre pilier de la musique électronique en Bretagne fait son apparition au milieu des années 1990. Avant de devenir un événement incontournable de la région, Astropolis creuse son chemin dans le sillon de la rave, posant du son un peu partout dans l’Ouest de la France. C’est donc assez logiquement qu’un dialogue commence rapidement à se construire entre l’association à l’origine du festival et le Calao, dont la programmation ne cesse de s’affiner. « En parallèle de notre événement, on voulait développer des soirées dans la région », rembobine Gildas Rioualen, l’un des co-fondateurs d’Astropolis. « Parmi toutes les boîtes du Finistère, le Calao était un château. C’était le plus beau club de Bretagne. Mais il était très house, donc un peu borderline pour nous qui venions de la rave. Mais c’est à cet endroit que la musique électronique a débarqué dans le grand Ouest. On est donc allé frapper à la porte. » Ils la trouvent grande ouverte. Pour ses soirées au Calao, l’équipe d’Astropolis joue tantôt la carte du sur-mesure pour la clientèle du lieu, avec Guy-Man des Daft Punk ou Paul Johnson, tantôt celle de la radicalité avec The Horrorist, Manu Le Malin et Micropoint. Le point d’orgue est atteint en 2000, lorsque le Club accueille Richie Hawtin et Jeff Mills pour la soirée de clôture du festival. Pour rentrer, les ravers n’hésitent pas à escalader le mur d’enceinte du Calao, quitte à s’ouvrir les mains sur les tessons de verre anti-instrusion. « Le public était en transe. Il n’y avait que deux platines, dont une qui ne marchait pas très bien. Mais ça n’a posé aucun problème à Jeff Mills, qui a hypnotisé tout le monde avec son set », raconte Gildas Rioualen. Une soirée mémorable, à en oublier le parquet gondolé et les enceintes qui toussotent, symptômes de la santé déclinante du club et d’une fin qui approche. Mis à mal par un contrôle fiscal, l’oiseau exotique tire en effet le rideau le 31 juillet 2002.

Entre Astropolis et le Calao, la belle histoire aura duré jusqu’au bout. Et même un peu plus. Deux jours après la fermeture officielle, une dernière soirée aux airs de chant du cygne est annoncée par Astropolis dans le club, dans le cadre du festival. Face à l’afflux massif de festivaliers, la gendarmerie locale décide de fermer les yeux et de laisser le Calao accueillir son ultime fête. Gildas Rioualen s’en souvient comme si c’était hier. « C’était encore une édition d’anthologie, avec de nouveau Richie Hawtin, mais aussi Andrew Weatherall. Après la soirée, les flics sont venus pour sceller les portes définitivement. » Un an plus tard, le nouveau propriétaire, Tanguy Glémarec, ressuscite le Calao en choisissant de revenir aux origines du succès du club : la house. Fini le Saintfont, seul l’étage supérieur est utilisé. « Jusqu’au bout, on a accueilli 1 500 personnes à chaque soirée. Mais il manquait une étincelle, on courait après quelque chose qui n’existait plus, » souffle Tanguy Glémarec, qui fut également barman et DJ au Saintfont. Fin 2006, le Calao est engagé dans un projet de revente qui n’aboutira jamais. Il plonge alors dans un profond sommeil.

Des teufeurs et des fantômes

Depuis ce clap de fin, des teufs ont pris possession des lieux à deux reprises. La dernière, organisée par quatre collectifs, s’est déroulée en mai 2016. Graphiste et photographe, Julie Hascoët était présente sur place. Elle a édité un livre de photos sur cette free party : « C’était mythique. Quand tu organises une fête clandestine, tu permets au public de faire l’expérience d’un endroit. Celui-là était exceptionnel, avec sa piscine intérieure, sa piscine extérieure, ses différentes salles, et surtout son passé. Le Calao portait en lui une sorte de gloire déchue. » C’est peut-être ce qui a attiré Loran, ancien guitariste de Bérurier noir, qui a un temps voulu réaménager l’endroit pour en faire un cabaret punk, avant de finir par jeter l’éponge. Maintenant, c’est donc surtout sur les réseaux sociaux que le Calao continue son aventure. Sur un groupe Facebook créé par d’anciens clubbers nostalgiques, on s’échangent désormais photos, flyers, playlists et souvenirs de jeunesse. Depuis quatre ans, des soirées revival sont même organisées au Café local de Combrit, considéré comme le petit frère du Calao. Initiées par l’ancien DJ résident Nico Nucci, elles rassemblent des passionnés de la grande époque, mais aussi des jeunes venus goûter l’esprit de ce club dont on leur a tant parlé. Car désormais, l’histoire du Calao s’inscrit dans la légende. « Ça ne sera plus jamais une boîte de nuit », affirme le propriétaire Tanguy Glémarec, très sceptique sur la viabilité économique d’un projet de reprise. « L’établissement est trop imposant par rapport à l’endroit où il est situé. Je ne connais personne qui serait prêt à y mettre de l’argent », ajoute-t-il. Pour faire revivre le Calao, il ne reste donc plus que les souvenirs.

Trax 229, octobre 2020
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