Reportage : dans l’ambiance feutrée des “sex parties” safe des soirées Drama

Écrit par Célia Laborie
Photo de couverture : ©Safia Bahmed Schwartz
Le 27.11.2019, à 18h05
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©Safia Bahmed Schwartz
Écrit par Célia Laborie
Photo de couverture : ©Safia Bahmed Schwartz
La devise des soirées Drama pourrait être « le cul, c’est politique ». À Paris, ces “sex parties” dépoussièrent le libertinage en offrant aux femmes cisgenres et aux personnes trans un moment pour explorer leurs sexualités, tout en éduquant au consentement. Reportage dans ces parties fines militantes.

Il fait encore jour dehors lorsque la fête démarre. Ambiance feutrée, dans un club du nord de Paris. Depuis la rue, on repère la bonne porte à la feuille A4 placardée dessus : une charte, rédigée par les organisatrices de la soirée, à l’attention des nouveaux. elles arrivant.e.s. Premières lignes : « Le racisme, le sexisme, la transphobie, la grossophobie, le validisme (discrimination à l’encontre des personnes atteintes d’un handicap, NDLR), l’agisme […] ne sont pas tolérés. » Le reste de la semaine, le Quai 17 est un club libertin classique. Mais ce dimanche, des lois particulières s’appliquent. Deux physionomistes s’assurent que chacun.e a compris les règles avant de s’avancer sur la moquette noire du couloir. À l’intérieur, installées autour de petites table en face du bar, quelques femmes s’essaient au speed dating. Pour lancer la conversation, elles peuvent piocher parmi des questions écrites sur des bouts de papier : « Avec ou sans BDSM ? », « Plutôt Netflix and chill ou à la Mut’ (pour la Mutinerie, bar lesbien du centre de Paris, NDLR) en train de danser ? ».

L’orgie de leurs rêves

Si pour l’instant, les convives ont gardé leurs vêtements, ielles sont venu·e·s dans l’espoir de se déshabiller rapidement. Car le speed dating n’est que le préambule de la “sex party” » Drama, sorte de mise à jour de la bonne vieille soirée libertine. « Ce n’est pas juste une soirée cul, c’est aussi un moment pour porter une certaine idée de la sexualité, inclusive et safe », précise Elsa, yeux bleus et coupe au bol. Ce soir, la productrice culturelle porte un mini-short et du scotch noir sur les tétons. Avec ses amies Gabrielle, Fatma, Aïcha et Ellie, elles ont créé l’orgie de leurs rêves.

Si j’ai le moindre problème, si je me sens agressé, je peux aller les voir les organisatrices, jamais elles ne remettront en cause ma parole. Quand on est trans, c’est tellement rare que c’est un soulagement immense.

Noam, jeune homme trans

Première particularité, peut-être la plus importante : les soirées Drama sont « en mixité choisie ». Seul·e·s sont invité·e·s les femmes cisgenres (dont le genre est en accord avec celui qu’on leur a assigné à la naissance) ainsi que les femmes et les hommes trans. Comprendre : vade retro les hommes cisgenres. Pourquoi ? « On a voulu créer un espace où l’on peut se soustraire à leur regard », explique Gabrielle, jeune femme trans aux yeux ourlés, verre de monster-vodka à la main. « Au quotidien en tant que femme, je me sens tout le temps sexualisée par ce regard-là. Alors je veux avoir au moins un endroit où je peux m’habiller comme je veux, me détendre sans avoir à subir cette oppression. » La développeuse vidéo de 26 ans porte ce qu’elle appelle en souriant sa « robe de salope », fleurie, très décolletée et ras les fesses. Jamais elle n’oserait la porter dans la rue.

En fermant leurs portes à certains, les organisatrices cherchent surtout à se protéger de la violence des rapports hommes-femmes. Chaque personne rencontrée au fil de la soirée parle d’expérience. Comme Fatma : « J’ai été une seule fois à une soirée libertine hétéro, il y a des années, avec ma copine de l’époque. J’ai eu l’impression d’être un bout de viande. Les mecs me prenaient le bras, me touchaient sans demander la permission. Trop souvent, les hommes cisgenres ont un problème avec le respect du consentement. »

Dans la lumière tamisée, on se regarde de loin. La nuit est jeune et tout le monde est encore un peu intimidé. Des ateliers créatifs sont prévus pour détendre l’atmosphère, tandis que les DJs tentent d’animer le dancefloor. Ici, pas d’injonction au sexe : chacun·e doit se sentir libre de passer la soirée à danser ou à discuter au fumoir. À 21 heures, Elsa tape des mains : « Ok, on va commencer un atelier de fabrication de harnais ! J’ai amené de l’élastique noir pour pantalon, des anneaux de tringles à rideau, des aiguilles et du fil. » Une quinzaine de curieu·x·ses se pressent pour choisir leur modèle. Les langues se délient, celles qui savent coudre en profitent pour impressionner les autres. Les mêmes questions reviennent au début des conversations : « Tu t’appelles comment ? Et quel pronom j’utilise pour parler de toi ? » Morgane, blonde trentenaire en fauteuil, s’est mise en binôme avec une liane à la coupe garçonne. Elle porte son T-shirt préféré, celui flanqué du slogan « STILL HERE, STILL QUEER ». Morgane est pansexuelle, mais il ne lui viendrait pas à l’esprit de se rendre dans une soirée libertine classique. « Je tiens à ma vie ! En tant qu’handicapée, j’ai eu trop souvent l’impression que les hommes me prenaient pour un objet, déplore-t-elle, soudainement en colère. Le milieu queer est beaucoupplus tolérant, empathique. Ici, j’ai l’impression que le fait que je sois en fauteuil n’a pas d’importance, je suis considérée comme une personne. » Petit à petit, les participant·e·s font tomber le haut pour mieux coudre autour de leurs poitrines. La chaleur monte. Morgane tombe sous le charme de cette ambiance « difficile à décrire, à la fois sexy et bienveillante ».

Tout intimistes qu’elles soient, les Drama sont le point de rencard de toute une communauté. Celle que l’on retrouve au bar la Mutinerie, aux soirées queer Shemale Trouble ou Wet For Me. Le genre de lieu où Noam, jeune homme trans plutôt timide, se sent assez en confiance pour draguer frontalement. « On sait qu’on est à peu près tous sur la même longueur d’onde au niveau de notre politisation. Si j’ai le moindre problème, si je me sens agressé, je peux aller les voir les organisatrices, jamais elles ne remettront en cause ma parole. Quand on est trans, c’est tellement rare que c’est un soulagement immense. »

Il faut arrêter de penser que demander la permission, ça casse le charme.

Amy, 29 ans

Verbaliser ses désirs

Minuit. Les backrooms commencent à se remplir. Dans cette petite pièce, une balançoire en velours est suspendue. Dans d’autres trônent simplement des lits king size. Et là, dans celle-ci, on trouve une table de gynécologue en son centre. Emone – c’est le nom d’emprunt qu’elle a choisi pour la soirée –, 19 ans et habituée des soirées BDSM, donne des coups de martinet à une petite brune attachée à une croix de Saint-André. Entre deux « shlack ! », on les entend se marrer. Emone fait les gros yeux : « Elle veut que j’y aille plus fort ! Qu’est-ce qu’elles sont difficiles maintenant ! »

Juste à côté du fumoir, une jeune femme au crâne rasé distribue les échantillons de lubrifiant, des gants en plastique et des fascicules d’information. Elle fait partie de l’association féministe FièrEs, venue faire de la prévention des risques. Personne n’est là pour surveiller les moments d’intimité, mais dans la charte, les organisatrices insistent sur un concept essentiel : le consentement. Elles enjoignent les participant·e·s à essayer de comprendre les sentiments et envies de leurs partenaires, et surtout à verbaliser leurs désirs. C’est une nouvelle idée des rapports de séduction qui se crée ici, à tâtons, comme dans un laboratoire.

Amy, 29 ans, observe les corps à demi nus qui se mélangent sur une table basse à côté du bar. Et s’interroge : « Comment m’incruster dans ce groupe de filles en étant sûre de ne pas gêner ? » Ça fait des mois qu’elle aimerait vivre sa première relation sexuelle avec une femme. Pour elle, ce soir, « c’est l’occasion ». Elle finit par enlever sa petite robe rouge et trouve le courage de se présenter. D’abord timide, elle se rapproche progressivement de l’une des femmes. Puis la fait jouir « deux ou trois fois », en découvrant avec amusement les précautions liées au respect du consentement : « La musique était très fort juste à côté, la fille était obligée de crier : « Est-ce que ça te dérange si ma pote se joint à nous ? Est-ce que je peux te toucher ici ? En fait, c’était plutôt drôle. Il faut arrêter de penser que demander la permission, ça casse le charme. »

Donner de l’écho à leurs valeurs et les répandre dans les clubs, c’est l’objectif des créatrices des soirées Drama. Au Quai 17, elles se disent fières de « reconquérir » un lieu habituellement dédié aux hétérosexuels pour offrir de l’espace aux personnes queer. Flavien, programmateur de l’établissement libertin, leur a laissé leur chance, en partie parce que les affaires ne sont plus très bonnes. « Le milieu libertin est en train de péricliter et ça, c’est à cause des prix exorbitants. Ce soir, les entrées sont à 10 euros et même gratuites pour les plus précaires. Mais d’habitude, c’est 110 euros pour un homme seul et 70 euros pour un couple ! Alors, de plus en plus d’habitué·e·s désertent les clubs pour organiser des soirées privées chez eux », déplore le trentenaire. Dans ce contexte, les soirées queer pourraient-elles prendre la relève ? Pour l’instant, elles restent très rares. À Paris, on compte deux autres options. Il y a la Playnight, ” sexparty safe et sexpostitive “, une référence depuis maintenant dix ans, et les soirées MeufsBiesGouiesTransInter organisées ponctuellement à La Mutinerie. Entre deux éditions, il faut souvent attendre des mois. Les libertins hétérosexuels ou gays ont eux l’embarras du choix chaque week-end, entre les établissements chics du 1er arrondissement et les nombreux saunas pour hommes. Si Elsa s’est donné pour mission, avec ses amies, d’inverser la tendance, c’est aussi pour combattre les clichés sur la sexualité féminine. Le regard volontaire, elle martèle : « La sexualité des mecs est perçue et prônée comme urgente, obligatoire. Une offre s’est créée pour eux parce qu’ils ont peut-être moins de mal à dire qu’ils ont envie de baiser, et même qu’ils en ont besoin. Maintenant, c’est à nous d’exprimer nos désirs. »

Ce dimanche, environ cent cinquante personnes se sont croisées dans les couloirs du Quai 17. Vers 2 heures du matin, Elsa prend la parole au micro : « C’est l’heure de la dernière baise, on ferme dans vingt-cinq minutes ! » Derniers baisers, dernières caresses, échange de numéros pour certain·e·s. On remet le pantalon, la robe et/ou le soutien-gorge. Amy s’apprête à rentrer à pied chez elle. Sur son visage, un sourire ravi : « Je me sens trop bien : j’ai découvert le sexe lesbien et la teuf safe. » Mais le passage au dehors est glacial. Il fait nuit noire, les quais de Seine sont presque vides. Amy aperçoit des silhouettes en train de se bagarrer dans la pénombre. Déjà, elle est nostalgique. « Pendant six heures, on était à poil, tranquilles, et voilà le retour à la réalité : un monde qui nous est hostile ».

*Certains prénoms ont été modifiés à la demande des intéressé·e·s

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