Samples et plagiats : l’histoire mouvementée du nouveau morceau de Cerrone

Écrit par Jean Paul Deniaud
Le 27.01.2016, à 12h03
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©Valérie Hache / AFP
Écrit par Jean Paul Deniaud
« Funk Makossa » est le point de rencontre de deux tubes : « Soul Makossa » de Manu Dibango, enregistré et sorti au Cameroun en 1972, et le morceau « Kongas Fun », du premier groupe de Cerrone, Kongas, sorti lui en 1974. Une histoire de petits vols entre amis qui finit bien, où l’on croise Todd Terry et Michael Jackson, Rihanna et les Masters At Work…

L’histoire commence en 1972 au Cameroun. Le pays s’apprête à accueillir la huitième Coupe d’Afrique des Nations. Manu Dibango, artiste reconnu du pays, demande autorisation au gouvernement d’enregistrer l’hymne de la compétition. Le ministère des Sports lui octroie un million de francs CFA (soit 20 000 francs de l’époque, plus de 20 000€ aujourd’hui avec l’inflation).*

Il réalise la face A mais pour que le 45 tours soit comme prévu distribué gratuitement aux supporters, il lui faut une face B. L’artiste s’inspire de ses influences soul à la James Brown et d’un rythme traditionnel makossa : « Soul Makossa » est né. 

Manu Dibango – Soul Makossa (1972)

« Soul Makossa » ne fait pas grand bruit, jusqu’à ce que le morceau tombe entre les mains d’un certain David Mancuso, à New York. Le DJ organise alors des soirées privées très hype dans son appartement surnommé The Loft. Le disque, qui « reliait indéniablement les rituels de transe africains de Jin-Go-Lo-Ba (Drums Of Passion) d’Olatunji au groove de James Brown », selon le célèbre Peter Shapiro, passera rapidement de mains en mains. Et deviendra rapidement le grand succès populaire et international de son créateur, lui assurant quelques belles royalties.

Un certain Michael Jackson l’aura appris à ses dépend après la sortie de son album Thriller en 1982. Son titre « Wanna Be Startin’ Somethin’ » pompe sans ménagement le gimmick de Manu Dibango, sans le créditer nulle part. La justice tranche, et donne raison au musicien camerounais. 

Michael Jackson – Wanna Be Startin’ Somethin’ (1982)

Bien plus tard, Rihanna aussi samplera le gimmick, sur son titre « Don’t Stop The Music ». Après un dépôt de plainte du Camerounais, son nom est finalement crédité sur les repressages du disques, annulant cette fois-ci les dommages et intérêts…

Rihanna – Don’t Stop The Music (2007) (attention, ça pique) 


Cerrone, l’Africain

Autre lieu, à la même époque. Cerrone n’a que 20 ans quand sort le titre de Manu Dibango. Le déjà génial batteur, repéré à 18 ans par Eddie Barclay, s’occupe déjà de la programmation de plusieurs Club Med du sud de la France et joue au sein de son premier groupe, Kongas. Leur premier album, éponyme sorti en 1974, contient « Kongas Fun », un morceau qui ne cessera de le poursuivre, malgré lui, jusqu’à aujourd’hui.

Une rythmique explosive à la batterie qui retiendra l’attention d’un certain Todd Terry, 20 ans plus tard. En 1993, le producteur et DJ new-yorkais Todd Terry tombe sur ce disque des Kongas. En deux tours de passe-passe, il en capte la rythmique et la rejoue avec ses machines. Sous son alias House Of Gypsies, il signe le morceau « Sum Sigh Says ». Sans créditer Cerrone.

House Of Gypsies – Sum Sigh Say (1993)


Une rythmique en or pour la house

Ce dernier ne s’apercevra de « l’emprunt » de Todd Terry qu’après le remix par les deux monstres house Masters At Work, soit Kenny Dope et Little « Louie » Vega. Si la première version s’était assez peu vendue et était passée sous les radars du maître disco, le remix, signé « Masters Remix », est un gros hit club.

House Of Gypsies – Sum Sigh Say (The Masters Remix) (1994)

Les oreilles de Cerrone sifflent. Car si, à nouveau, aucun crédit n’est attribué au Français, cette fois-ci le disque est joué partout. Difficile de le louper. La solution se fera à la manière de bons gentlemen de la house. « J’ai croisé Louie Vega lors d’un voyage à New York », nous raconte Marc Cerrone, joint par téléphone. « Là, je me suis dit « Ah, le voilà le coquin ! ». Il était bien gêné, a totalement reconnu son erreur de ne pas m’avoir crédité, et m’a proposé que l’on fasse un morceau ensemble au prochain voyage. » Cordialement.

Chose promise, chose due. En 2006, Cerrone atterri de son vol Paris-New York. Il a à peine le temps de poser un pied sur le sol américain qu’une voiture avec chauffeur l’attend. Celle-ci est dépêchée par Louie Vega qui tient à n’avoir qu’une parole. « Je suis arrivé en studio, il avait tout préparé.» En sera tiré l’excellent EP Love Ritual Dance Ritual, sorti fin 2007 sur le label de Louie Vega. « J’étais fracassé de fatigue, mais nous sommes restés en studio jusqu’à 6h du mat’. Imagine l’état ! »

Cerrone VS Louie Vega – Love Ritual Dance Ritual (2007)

Le morceau reprend la fameuse rythmique du titre des Kongas, se voit accompagné du superbe chant africain de Nina Rodiguez, de chœurs, de claviers Rhodes… Ne restait plus qu’à y incorporer le « Soul Makossa » de Manu Dibango. Un véritable hasard qui survient à la demande du manager de Manu Dibango lui-même. Cerrone raconte : « Ils préparaient un album de remixes et m’ont demandé de proposer un morceau, j’ai fait une sorte de mash-up entre mon morceau avec Louie Vega et le « Soul Makossa » de Manu ». 

Cerrone – Funk Makossa (2016)

Le résultat est cette merveille dont le clip a fait le tour des sites de musique ces derniers jours. Sans créditer Louie Vega ! Lorsqu’on lui pose la question, Cerrone botte en touche : « Louie Vega est bien crédité dans les copyrights et sur la pochette du single vendu dans le commerce. » Information en effet vérifiée par nos soins. Mais alors, pourquoi ne pas l’avoir mentionné à la presse qui ne le voit indiqué nulle part et n’en a donc pas (ou peu) parlé ? Cerrone, qui n’était pas au courant, finit par s’en amuser : « Quand il en a fait un single qui a cartonné, ils ne m’ont pas crédité non plus ! » 

On passera l’éponge pour cette fois en écoutant l’excellent remix de Todd Edwards, présent lui aussi sur cet Afro EP à sortir mi-février. Un disque qui témoigne du retour d’un pape de la disco bleu-blanc-rouge très en forme, tout comme d’une belle leçon de culture house music.

*Cette histoire est racontée dans Le Quotidien de la Réunion par Sébastien Broquet, journaliste pour Trax.

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