Rush Festival : 3 jours de fête électronique dans un incroyable site industriel et portuaire à Rouen

Écrit par Gil Colinmaire
Le 01.06.2019, à 01h45
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©Robin Letellier
Écrit par Gil Colinmaire
Du vendredi 24 au dimanche 26 mai dernier, Rouen a accueilli sur sa presqu’île Rollet, aux abords de la Seine, une nouvelle édition de son fameux Rush Festival, un événement qui s’est imposé depuis 2011 comme un incontournable des musiques indépendantes en Normandie. Organisé par l’équipe du 106, une SMAC installée sur un quai non loin de la presqu’île, dans un ancien hangar flanqué de deux impressionnantes grues portuaires, le Rush est surtout connu pour permettre à un large public – mélomanes ou curieux, avides de découvertes – d’accéder à une programmation pointue pour un (très) petit prix. 18€ le pass 3 jours (en plein tarif), pour un événement qui ne lésine pas pour autant sur les têtes d’affiche : difficile de faire mieux… Retour sur un week-end entre fête underground et rassemblement familial.


Sur les docks rive droite et leur agréable promenade qui, depuis le centre-ville de Rouen jusqu’à l’immense pont Gustave-Flaubert, permet de rejoindre le site du festival, le décor est déjà planté. Entrepôts en brique réhabilités en bars, clubs, bowling ou encore laser game : l’ambiance industrialo-portuaire, qui rappelle les hangars à bananes de l’île de Nantes, donne inévitablement des envies de soirées électroniques et de musiques underground. Et ça tombe bien car le Rush, qui depuis plusieurs éditions confie à un(e) artiste les clés de sa programmation, a nommé cette année comme curatrice, la DJ de techno française Chloé. On retrouve d’ailleurs, une fois passé l’entrée du festival, une sculpture faite de 50 cubes de bois (« Blocs ») réalisée par la plasticienne Noémie Goudal, qui fait écho à son travail pour la pochette du dernier album de la musicienne, Endless Revisions. Une forme surréaliste qui ne dénote finalement pas avec les imposants silos à céréales cylindriques que l’on aperçoit depuis la pointe de l’île, en toile de fond de la Grande Scène, après avoir traversé le site verdoyant du festival, en longeant l’espace couvert du Dancing et la petite scène intermédiaire du Haut-parleur.

© Marie-Hélène Labat

Deux lieux chaleureux qui accueillent les premiers concerts du vendredi en fin d’après-midi, mettant notamment à l’honneur la scène locale, avec le trio de folk rock rouennais Johnny and Rose, idéal pour une mise en jambe en douceur, assis dans l’herbe. On se relève ensuite, direction la Grande Scène, pour un premier live teinté d’électronique, proposé par le duo de Düsseldorf Die Wilde Jagd. Si la base de leur musique, portée par une batterie et une guitare aux boucles techniques, rappelle la transe scientifique des groupes de math rock – les virtuoses de Battles en tête –, les ajouts de synthés technoïdes et les relances progressives opérées aux percus pour relancer la machine (infernale), captivent à la manière d’un Factory Floor. Nous ne serons donc pas étonnés d’apprendre que le combo a justement été remixé par les Londoniens, sur leur titre “Geisterfahrer”. Chauffés à blanc par cette overdose d’énergie, qui fait démarrer la soirée sur les chapeaux de roue, on se téléporte le temps d’un concert côté Haut-parleur pour une performance des Anglais de Otzeki, qui oeuvrent quant à eux dans un groove entre post-dubstep et électro-pop nocturne à la The XX, aérée et ponctuée de basses ronronnantes.

Un intermède énergique, mais à la douceur bienvenue, avant une fin de soirée aux accents clubbing, inaugurée par la maîtresse de cérémonie Chloé – qui joue en même temps que la chanteuse de pop classieuse (et récemment productrice pour les grands Deerhunter) Cate Le Bon, au Dancing. Sur le stage principal, pas de murs et de toit pour se réchauffer et la température, avec la fraîcheur de la Seine toute proche, commence à baisser. A moins que ce ne soit le live froid et hypnotique de la productrice française, plongée pour l’occasion au coeur d’un décor polaire, sorte de banquise striée et modulaire, créée par le collectif Scale, sur laquelle viennent danser, au rythme des bpm, des faisceaux lumineux. Après une introduction sur un beat lent entre rythmique techno et basse quasi dub, ponctué de susurrations érotiques (« caress me »), pour un effet cinématographique digne d’un Nicolas Jaar, l’envie de se remuer se pointe insidieusement en nous. D’abord avec des basses plus appuyées, sur fonds de synthé flottant et onirique, puis par une couleur plus minimal sur le troisième morceau. Une jolie façon d’amener subtilement les corps à se mettre en mouvement. Une fois dans l’ambiance, la techno s’accélère, se fait de plus en plus « brutale ». Chloé, qui petit à petit élargit sa palette sonore, saccade sa musique d’onomatopées au micro ou frappe une cymbale, tandis que les lignes du mapping s’enroulent les unes sur les autres comme des courbes de niveaux. Finalement, la danse au milieu de la foule aura suffi à réchauffer tout le monde. Pas le temps de laisser la température retomber : on enchaîne dans la demi-heure qui suit avec le set musclé de Quentin Dupieux, alias Mr. Oizo. Lancé sur un simple, mais efficace, « Etes-vous prêts ? » et un son d’alarme, en guise d’intro, le DJ et cinéaste n’est pas là pour faire dans la dentelle. Enfin, c’est ce que l’on pourrait croire si l’on ne prêtait pas attention aux nombreux détails qui animent ses beats british pachydermiques de bass music, uk garage, drum’n’bass, trap ou autre future bass aux relents rave testostéronés. Chaque boucle rythmique trop simpliste apporte, sans prévenir, son lot de glitchs extatiques, pour une déstructuration futuriste en mode “marteau piqueur”. Sans parler des joyeux « Vous allez crever » ou « Vous êtes des animaux » en guise de breaks, qui font office – tout en maintenant l’adrénaline – de respirations malines, au milieu du chaos. Difficile d’aller se coucher après ça…

© Robin Letellier

Le lendemain, petite visite du centre historique de Rouen, et de sa cathédrale, avant de retourner l’après-midi sur notre chère presqu’île. Les images des vitraux et des fines ornementations de la façade encore en tête, on se dirige tout naturellement vers la performance aux ambiances gothiques – voire baroques, si l’on en croit ces quelques notes imitation clavecin et vocalises d’inspiration lyrique – de la prometteuse Léonie Pernet et de sa comparse, ouvrant le bal au Dancing. Avec une furie punk, la jeune chanteuse délivre une synthpop sombre et puissante, passant avec virtuosité du clavier à la batterie. Après des remerciements appuyés à leur amie Chloé, en guise d’adieu, direction la Grande Scène pour le live attendu du groupe néerlandais Weval. L’introduction toute en douceur et en mélancolie synthétique, laisse place finalement a un son, comme l’on pouvait s’y attendre, plus chaleureux, à grands coups de basses funky, de breaks et d’effets de flanger psychés, notamment sur le morceau-titre de leur nouvel album The Weight. Le live rappelle, dans ses meilleurs moments, les grooves dansants d’un Caribou. Souvent efficace, mais parfois en demi-teinte lorsque le rythme ralentit et se perd quelque peu en longueurs.

Côté Dancing, c’est plutôt l’accélération qui est de mise, avec, en début de soirée, le set survolté de Théo Muller. Tout y passe : rave teintée d’acid, techno glaciale avec kicks sans fioriture, ou sample de violons avec beat percutant façon hip-hop. Ça tabasse, et c’est peu de le dire. A la scène intermédiaire, même rapidité d’exécution avec Zombie Zombie mais dans un registre totalement opposé, assez proche de la transe électronique des Die Wilde Jagd, le côté kraut (avec ces sons rétro futuristes) en plus. Pour un peu de repos, il faudra attendre les beaux paysages ambient de l’Allemand Apparat qui, accompagné de son petit ensemble orchestral (violoncelle, violon, trombone et batterie), ne serait pas loin de propulser le public dans les contrées scandinaves du post-rock – on pense notamment, ci et là, à Sigur Ros. Le moment détente aura été de courte durée, puisque l’on poursuit notre seconde soirée avec l’impressionnante Kelly Lee Owens, visiblement toujours à la hauteur des attentes. Si la performance commence plutôt tranquillement, avec les morceaux les plus mélodiques de son répertoire (les captivants “Keep Walking“, “Lucid“), sa tenue trop légère pour rester statique en cette fraîche soirée, ne nous laisse pas dupes : la synthpop planante s’électrise progressivement pour finir par embrasser pleinement ses atours techno dans une seconde partie incroyable d’énergie et de maîtrise. Sans avoir à forcer sur la sono, Kelly parvient, rien que par la force des nuances et des rythmes savamment travaillés, mais aussi des superbes visuels futuristes qui l’accompagnent, à faire danser absolument tout le monde y compris elle-même. Sans conteste, le meilleur live du festival. Remontés à bloc, c’est à la Grande Scène que nous terminerons finalement cette folle nuit, à nouveau en compagnie de Chloé, de retour cette fois-ci sous sa casquette de DJ.
© Marie-Hélène Labat

L’artiste est également une des premières à se produire le dimanche, accompagnée pour sa dernière prestation de Vassilena Serafimova, une musicienne classique de marimba. Un duo qui s’était d’abord formé à l’occasion de la réinterprétation d’une œuvre de Steve Reich, duquel a fini par naître de nouvelles compositions, à travers un projet live et studio. Couplée à la douceur des percussions de l’artiste bulgare, la techno de Chloé prend des airs de minimal, avec un côté Pantha du Prince, qui viendra justement se produire au Rush, un peu plus tard dans la journée. Avant cela, dernier passage au Dancing avec le duo franco-chilien Nova Materia, sorte de post-punk technoïde, dérivant parfois vers des sonorités indus (“Nov Power“), et qui évoque notamment, par son énergie sombre et insidieuse, les hypnotiques Essaie Pas. Un belle introduction au son lourd de Beak> – l’autre groupe du grand Geoff Barrow, de Portishead sur la Grande Scène, qui assène, sur fond de gros riffs de guitare, quasi stoner, un rock électronique entre psyché et kraut. Renversant.

L’après-midi se terminera donc avec le tant attendu live de l’Allemand Pantha du Prince. Son look d’ermite, situé quelque part entre Jésus, un moine ou un bédouin, annonce la couleur : sa techno minimal, si elle est dansante, s’opère avec douceur, au tintement de ses clochettes et autres délicates percussions sorties tout droit d’un temple bouddhiste. Comme sur album, l’expérience est fascinante, et d’autant plus sereine que l’artiste ponctue sa performance d’étranges mimiques et pas de danse méditatifs – ses mains glissant dans l’air et sa bouche toujours en o, comme s’il s’apprêtait à siffler un quelconque chant des montagnes.

© Robin Letellier

Un peu de spiritualité – et l’un des meilleurs concerts vus durant ces trois jours – avant la baffe monumentale du live de clôture, confié à Kompromat, le nouveau duo de Rebeka Warrior (Sexy Sushi) et Vitalic. Si l’on pourra regretter que la performance prenne fin 30 min plus tôt que ce qui avait été annoncé, faute de nouveaux morceaux – le combo vient tout juste de sortir son premier album –, force est de constater que l’énergie punk de Rebeka, combinée à la maîtrise électro de Vitalic, forme un cocktail explosif. Rares sont les groupes, avec une telle débauche d’énergie et de décibels, qui parviennent à retenir notre attention – et nous faire sauter dans tous les sens – de bout en bout, sans jamais paraître poussifs ou monotones. Bref mais intense. Ce que l’on attend au final d’un closing de festival…

© Robin Letellier

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