Royaume-Uni : la roulette russe des fonds d’urgence à la culture met les clubs sur la sellette

Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©Printwork London
Le 23.11.2020, à 10h51
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Toi tu vis, toi tu vis, toi tu meurs… Alors qu’au Royaume-Uni, on conseille aux artistes via des campagnes de pubs de bien vouloir changer de métier, les institutions avec pignon sur rue reçoivent de jolis pactoles de la part du gouvernement. Deux poids deux mesures qui alimentent les rancoeurs.

Par Elsa Ferreira

Le premier uppercut est venu sous les traits d’une ballerine. Fatima est danseuse, portrait la publicité diffusée par le gouvernement anglais, mais son « prochain job pourrait être dans le cyber. (Elle ne le sait juste pas encore) ». Le ton est donné. Artistes, votre industrie est morte, pensez donc à vous recycler – le plus cyber sera le mieux. Sur la droite, jab ! Resident Advisor, site de vente de tickets et média resté sur le carreau depuis que tous les lives ont été annulés, annonce recevoir 750 000 livres du département d’art anglais. Boiler Room, compagnie essentiellement basée sur le streaming, annonce quelques jours plus tard une aide de 792 000 livres. Dans le même temps, des institutions clés de la scène électronique, entre autres les clubs Printwork, Egg London ou encore Studio 338, annoncent être reparties bredouilles de cette foire aux financements – 1,57 milliard à se partager, contre 5 milliards en France pour la culture et les médias, pour une industrie qui valait plus de 32 milliards de livres.

Les têtes de gondoles de l’underground  

Le manque de connaissance de terrain aurait-il amené les assesseurs à donner les plus grosses sommes aux noms les plus reconnaissables ? « Vous avez d’un côté un groupe de business qui n’a pas l’habitude de demander des bourses et de l’autre côté des personnes qui n’ont pas l’habitude d’évaluer nos business », résume Michael Kill, directeur de la Night Time Industry Association (NTIA), lobby du monde de la nuit. Les critères mis en place sont nombreux et pas toujours clairs. Les trois principaux sont financiers – comment l’argent sera utilisé pour survivre à la période – ; l’importance culturelle ; et la diversité et l’égalité – soit la prise en compte des communautés touchées ou des notions de « safe space ». « Nous avons des applications très solides qui ont échouées », regrette pourtant Kill, qui revoit tout le processus. Des erreurs ont été faites : le club Sundissential a par exemple reçu une aide du gouvernement alors qu’il était inactif depuis trois ans. « Il y en aura sûrement d’autres », prévoit Kill. 

Côté Boiler Room (BR) et Resident Advisor (RA), on défend ces sommes. « La majorité de cette bourse ira à produire des programmes et à payer les artistes », assure BR. Ces sommes iront à « des causes cruciales » et pour soutenir leur réseau de « créatifs freelance », fait-t-on savoir du côté de RA. 

Mais dans la communauté, la décision passe mal. Resident Advisor, principalement un portail de billetterie en ligne, d’abord. « Bien sûr nous avons besoin d’une façon rapide d’acheter des tickets si la scène revient en ligne », tranche sans détour Dave Clarke, pionnier de la techno en Angleterre et hardi pourfendeur de cette gestion de crise. « Mais cela est le dernier étage sur la pyramide des besoins et je suis sûr que les salles britanniques peuvent vendre leurs tickets elles-mêmes et garder la commission de ce qui est un simple portail web ». Il met au passage en question l’impact journalistique du volet média de RA et leur soutien à des « artistes ‘cool’ étrangers » plutôt qu’à la scène locale britannique. 

Boiler Room, quant à lui, fait face à un autre genre de critiques. On lui reproche son statut de « gardien autoproclamé du bon goût » et de « portier de l’underground » n’ayant pas toujours été bon payeur auprès des artistes. On lui reproche aussi d’avoir profité du Carnaval de Notting Hill, l’un des événements les plus importants de la culture noire britannique, pour recevoir des financements de ce même département des arts. Par ailleurs habitué des partenariats avec des compagnies à l’aura très capitaliste, certains sur Twitter se demandent où sont passés ces contrats. 

Techno Business

Cela faisait un moment que l’on entendait la grogne monter. L’un de ces signaux est la popularité du compte Twitter Business Teshno (6 000 followers depuis mars 2020), qui dénonce les concerts sauvages, surnommés « plague rave » (rave fléau), donnés au détriment de la santé du public – et donc, à terme, de la scène – souvent par des artistes populaires dont les cachets passés auraient dû les mettre à l’abri quelques mois. La chaîne soulève plus largement les dysfonctionnements de la scène techno et house, en particulier son invisibilisation des artistes noirs et sa misogynie rampante. 

Sans doute, les ressources auraient pues être mieux réparties. En Écosse, des bourses de 150 000 livres maximum ont été distribuées. « Peut-être aurait-on dû envisager un système similaire », regrette Kill. À défaut d’un tel mécanisme, les acteurs eux-mêmes auraient probablement dû se réguler. « Si certains sont des multi-multimillionnaires alors ils devraient piocher dans leurs propres poches (…) avoir un peu plus de tact et de respect pour la scène et ne pas candidater », soulève Clarke, référence à peine voilée à Lord Palumbo, propriétaire anobli du club londonien Ministry of Sound, dont la fortune est estimée à 350 millions de livres et dont le club à reçu 975 000 livres. Un reproche similaire a été fait lors d’une campagne de crowdfunding lancée par le Sub Club, club mythique de Glasgow dont l’un des propriétaires est le multimillionnaire Usman Khushi. « Nous ne voulons pas être dans une position où notre industrie implose », alerte Michael Kill de ces tensions grandissantes. « Mais nous devons reconnaître que ces business sont fermés depuis mars et sont donc très sensibles à ces engagements financiers. »  

« Personnellement, je pense que les salles, les promoteurs, les DJs/artistes qui n’ont pas d’autres revenus devraient être la priorité, plutôt que des labels ou des entreprises comme Boiler Room », partage Posthuman, producteur d’acid house et patron et fondateur du label Balkan Vinyl. « Les salles, et surtout celles qui n’ont pas l’option d’ouvrir sur le dehors ou de tenir des événements en distanciation sociale sont celles qui ont le plus besoin de se projeter : lorsque tout ça sera fini, c’est là que sera généré le retour de la musique live et tous les emplois liés ». Si Fatima a tenu bon. 

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