Reportage : l’Atonal, cette grand-messe audiovisuelle et technoïde berlinoise

Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©Frankie Casillo
Le 13.09.2019, à 14h59
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©Frankie Casillo
Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©Frankie Casillo
Transportée par le cadre métallique gigantesque de la cathédrale du Kratfwerk berlinois, la grand-messe audiovisuelle et technoïde du festival Atonal a offert une édition 2019 aux allures encore plus sophistiquées, avec des projets aux esthétiques léchées et aux ouvertures stylistiques autant tournées vers les incidences chorégraphiques que vers les prochaines évolutions cybernétiques. Une ligne de conduite – ou de fuite, c’est selon – qui n’échappe cependant pas totalement à la logique motrice en filigrane du festival : conjuguer hypnose visuelle et musicale dans une même expérience dense et noueuse…quitte à ployer parfois sous la masse.

Par Laurent Catala

Il y a trois ans, dans la grande nef du Kraftwerk déjà, l’Italien Alessandro Cortini nous avait séduits avec la touche vintage des images super 8 puisées dans ses archives familiales qui nourrissait son Avanti en donnant une touche mélancolique accentuée à ses nappes électroniques orchestrales. Son Volume Massimo de 2019 adopte une approche toute différente. Images soignées, personnages chorégraphiés dans des poses sophistiquées évoquant autant le Persona de Bergman que les clips de Talk Talk donnent une rondeur nouvelle à ses modulations soniques vacillantes et sensibles. Même son de cloche minimaliste du côté du mentor de Skull Disco, Schackleton, dont le Tunes of Negation réduit considérablement la voilure autour d’une articulation musicale polyrythmique douce et sans images, en comparaison de l’audacieux exercice de live painting sonorisé de son projet Behind The Glass de 2017, avec la chanteuse Annika. Deux performances qui donnent à leur façon le ton de cette édition 2019 d’Atonal, sans doute davantage axée que ses prédécesseurs sur une certaine forme de dépouillement.

©Nicolina Claeson

Au rez-de-chaussée du gigantesque bâtiment campant aux abords de la Spree, les trois aquariums géants plastifiés – conçus par le scénographe et directeur artistique en charge de la spatialisation du festival Marcel Weber pour servir de scène aux séquences théâtralisées d’acteurs de la performance Nervous System 2020 et de réceptacles aux projections de pellicules digitalisées mutantes des Negative Space du vidéaste Pedro Maia – traduisent aisément ce choix d’une immersion plus globale dans l’architecture du lieu, avec des installations moins nombreuses et des choix artistiques forts (comme le remplacement des sessions foutraques fourbies de synthétiseurs modulaires du magasin berlinois Schneidesladen de la salle des machines par des projections de vidéos contemplatives et très typées art contemporain).

©Frankie Casillo

Alchimie audiovisuelle par immersion obsessionnelle : le brevet déposé Atonal

Rassurons-nous, l’alchimie audiovisuelle résultant des créations live AV reste la norme du festival et des jeux de lumière/fumées dantesques permis par les dimensions colossales de l’endroit – la performance du parisien Aho Ssan/Niamké Désiré, familier de l’IRCAM et du label Subtext s’avère de loin la plus intensive en termes de tourbillons stroboscopiques et de vibrations acousmatiques. Toujours est-il que là aussi la majorité des projets ont privilégié lors de cette édition une approche magistrale presque, avec une force plastique de plus en plus élaborée, à l’image du The Other de Samuel Kerridge, sorte de lecture technoïde avec récitante et mise en abyme multiécrans que Kerridge pervertit d’une rugosité toute en contrôle. Un choix de sophistication encore, quitte parfois à sombrer dans une certaine démesure (le nerveux ballet d’actrices un peu horripilant du Crow Without Mouth de Soho Rezanejad) ou dans une forme de préciosité artistique un peu kitsch, par exemple dans les impulsions ethno/noise manquant de réelles aspérités du Kistvaen de Roly Porter.

Pour autant, le festival sait garder une véritable constance, notamment dans la coloration musicale de ses pièces. La norme ambient/industrielle/noise garde sa prévalence dans les projets audiovisuels, délivrant un habile contrepoint sonore aux velléités plus dancefloors qui garnissent les célèbres autres espaces du festival (la stage Null du rez-de-chaussée, qui s’est ouvert cette année avec les sets de dBridge, ancien membre de Bad Company, et Tutu à des touches plus breakbeats/drum’n’bass, les clubs Ohm, Globes et Tresor, avec mention spéciale cette année au live techno organique, entre Drexciya, Model 500 et Sun Ra du trop méconnu producteur de Détroit Terrence Dixon, et aux retrouvailles avec le tandem Substance et Vainqueur de la dream team germanique techno/dub 90’s Chain Reaction).

©Nicolina Claeson

Musicalement, les performances de Helm et de Kali Malone, cette dernière magnifiquement rehaussée des parasitages granulaires hypnotiques de l’artiste visuel allemand Rainer Kholberger, se révèlent parmi les plus intenses, avec cette même utilisation de lignes de cordes et de drones acoustiques progressivement transportées dans des mystifications électroniques cathartiques. Une approche sombre et prégnante que magnifie également la rencontre des vocalises orientalisantes de la chanteuse kurde iranienne Hani Mojtahedy et de motifs à l’écran à la fois traditionnels et futuro/dystopiques — avec cette impression d’errer dans un champ céleste de villes en ruines — dans l’intrigant et fantomatique projet Nine-Sum Sorcery. Plus directes et portées par d’enivrantes fragrances EBM/industrielles, les Initiations de la nouvelle égérie afrofuturiste Nkisi se révèlent un must de puissance rhythmic/noise, tout autant que l’ambient-glitch du vétéran Vladislay Delay, accompagnée pour Rakka d’une AGF désormais préposée aux visuels, ou encore que les enluminures grésillantes découlant de la collaboration Anesthesis entre le terroriste auditif Shapednoise et l’incontournable voltigeur de flickers numériques Pedro Maia.

Mutations et tendances transhumanistes

Entre les lignes, ce type de projet révèle en substance la capacité d’Atonal à s’ouvrir continuellement à de nouvelles mutations. Un choix qui relève des gênes mêmes d’un festival pensé dans ses premières années — les années 80, dans un quartier de Kreuzberg symbolisant l’isolationnisme créatif du Berlin-Ouest d’alors — comme une manifestation avant-gardiste et post-industrielle, ontologiquement ouverte et évolutive donc. En 2019, cette ligne de conduite s’apparentant parfois à une ligne de fuite perdure. Comment penser autrement en observant les expérimentations et ouvertures vers d’autres contrées sonores (acoustiques, ethniques, folk et rock parfois même avec le live chamanique des Australiens My Disco par exemple) surgissant des pièces très sound art de Félicia Atkinson, ou des échappées percussives tendance Steve Reich du Ocean II Ocean de Cyprien Gaillard, fantastiquement servi par ces images de wagons du métro new-yorkais plongés dans la mer dans une nouvelle ivresse des profondeurs ?

©Frankie Casillo

Autre constance, plus récente mais tout aussi prégnante désormais, celle de l’attirance du festival pour des univers visuels de plus en plus nourris par les futures réalités de l’homme connecté de demain : l’attrait pour un transhumanisme vu par le prisme Atonal dans un nouveau registre multimédia obsessionnel. Plusieurs installations entrent cette année en résonance avec cette tendance cybernétique, que ce soit les processus alchimiques sous verre liant comme des sculptures vivantes pierres et métaux dans les dispositifs Reversion de Cécile Beau et Emma Loriaut, ou peut-être davantage du fait de son esthétique très jeu vidéo le bestiaire de personnages hybrides animés incarnant le No Man II de l’artiste chinois Ho Tzu Nyen : une galerie de personnages-cyborgs mutants transformés par l’artiste en une chorale spectrale.

Après la performance en mode intelligence artificielle d’Actress l’an dernier, le projet « Deceivers of The Moment Presence » du collectif américain Marshstepper joue ainsi la surenchère en liant imageries vidéo aux résolutions graphiques dignes des studios Pulsar avec une scénographie de jeu de plateau vidéo en mode Wii. Sur scène, deux danseurs incarnent les personnages animés aux gestes gauches, saisis à l’écran dans un environnement 3D qui paraît aussi instable que les incidences sonores et musicales leur servant de carburant : une étrange chorégraphie chaotique qui prend forme et se dessine comme une nouvelle génération d’avatars à la fois obscènes et obsédants.

La danse : le souffle vital d’Atonal

Difficile parfois de s’extirper de ce flux d’images et de sons hypnotisant, parvenant dans sa voracité extrême à envahir l’immensité d’un lieu qu’on imaginerait pourtant hors d’atteinte de n’importe quelle forme d’intrusion. La grande force d’Atonal réside bien entendu dans ce sentiment unique d’immersion massive, comme si l’espace tout entier devenait la machine infernale audiovisuelle du kraftwerk tout entier. Mais c’est sans doute là aussi son point de rupture potentiel. Car confronté à l’ampleur quasi atmosphérique des trois espaces délivrant des vues vertigineuses, on cède parfois justement à ce vertige noueux des sens mis à rude épreuve par l’enchaînement et la densité de la programmation.

C’est cette tendance un peu monolithique donc, parfaitement symbolisée par l’écran-écrin géant et ses allures d’autel, que la dernière performance du festival — le Existenz de Dave Sumner/Function — s’est fort opportunément amusée à remettre en question. N’utilisant les images que par séquences, dans des mises en scène délivrant des bandeaux d’incrustations visuelles aux allures de phishing consumériste — et par ailleurs signées entre autres par son ancien comparse de Sandwell District, Silent Sevant — la performance offre surtout l’occasion au New-Yorkais de faire ce que tout le monde attendait peut-être : donner un souffle dancefloor ultime à cet énorme balcon métallique du main floor du Kraftwerk afin de libérer toutes les énergies et tensions de cinq jours de festivités dans cette matrice ultra-dimensionnée. Un souffle vital, celui de la danse, pour transcender une énergie audiovisuelle foisonnante.

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