Reportage en Palestine, où une partie de la jeunesse décide de lutter à coups de BPM

Écrit par Thémis Belkhadra
Photo de couverture : ©Adlan Mansri
Le 15.11.2018, à 10h45
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©Adlan Mansri
Écrit par Thémis Belkhadra
Photo de couverture : ©Adlan Mansri
Les combats ne se mènent pas qu’avec des armes. En Palestine, une nouvelle génération entend prouver que son cœur culturel bat aussi fort que tous les autres. À l’occasion de la sortie le 13 novembre du documentaire Palestine Underground réalisé par Boiler Room, Trax publie ici un reportage à propos de cette lutte pacifique et musicale que livre la jeunesse palestinienne, rédigé en 2015.


Article paru dans le numéro 194 de Trax Magazine, publié à l’été 2015.

À 10 km au sud de Jérusalem, en Cisjordanie, Beyt Jala a des allures de village auvergnat. Avec sa colline, ses fleurs et son église, la vie pourrait y être paisible… si Najib n’y était pas installé. DJ et producteur psytrance connu sous le nom de Nataraja3D, il occupe – avec sa femme et ses deux filles – une grande villa de pierres ocre dans le village. Son jardin offre une vue imprenable sur les vallées. « Cette maison a vu naître toute la famille, j’ai décidé d’y revenir récemment pour mes filles », raconte-t-il, le regard rivé sur l’horizon. Né à Jérusalem d’une mère palestinienne d’Israël, Najib a hérité du « bon passeport », celui qui facilite les déplacements mais n’améliore pas pour autant les conditions de vie. C’est dans les années 2000, avec Ruslan Mukarker, son frère d’armes, qu’il a découvert la « rave » : « La toute première fois, on était en train de faire la fête en mettant du son depuis l’autoradio d’une caisse. Et là, on rencontre un mec qui nous parle de rave. C’était un Palestinien qui vivait en Israël, il disait avoir pas mal de connexions, on l’a suivi » raconte-t-il pendant que sa fille de 4 ans lui réclame un câlin. « Je suis tombé amoureux tout de suite. J’ai dansé comme un malade pendant cinq jours et je n’ai pas revu mes potes avant la fin de la rave. » Depuis, Najib a installé son studio au sous-sol. Au centre d’un salon oriental, permettant à toute la famille de se réunir pour assister à la création de ses prochains tracks, Nataraja3D combine rythmes effrénés et mélodies orientales traditionnelles. 


Najib fait partie de ces nouveaux guerriers de la cause palestinienne. Une guerre identitaire qui passe par la musique. Comme lui, c’est par la rave que toute une communauté de Palestiniens d’Israël et de Cisjordanie se construit en marge du conflit pour s’évader quelques moments et retrouver une fierté trop longtemps mise à mal. Au rythme d’explosions venant cette fois des enceintes. Depuis son jardin, Najib a assisté à la construction d’un nouveau mur de séparation, quelques centaines de mètres plus loin. Haut d’une dizaine de mètres et plus gris que le ciel de Paris, il rappelle à Najib les difficultés qu’il peut rencontrer ici. Malgré une popularité croissante et le développement d’une scène électronique palestinienne, le producteur rêve d’ailleurs. Des États-Unis par exemple, que les Palestiniens ne portent pourtant pas dans leur cœur : « Je n’ai que faire de la politique, des théories du complot et de toute cette merde. J’ai seulement envie d’avoir une maison dans un endroit tranquille, où je pourrais élever mes filles dans de bonnes conditions et prendre ma carrière plus au sérieux », tranche-t-il, avant de laisser traîner un long silence. Aujourd’hui, les conditions de vie que le conflit impose aux Palestiniens – entre terreur, insécurité, discrimination, précarité et atteintes régulières aux libertés fondamentales – les poussent pour la plupart à fuir, abandonnant terres et propriétés. Selon le Bureau central palestinien des statistiques, près de deux tiers des Palestiniens sont aujourd’hui des réfugiés éparpillés dans les pays voisins. La Palestine actuelle n’est pas l’endroit dont rêvent les parents pour leurs enfants.

Gatecrasher les festivals israéliens

Alors que le soleil se couche, Ruslan, le binôme de Najib, pousse le portillon du jardin. Crâne rasé et épaules carrées, il raconte sans quitter son large sourire que son bar, le Taboo, fut le premier à jouer de la techno en Palestine. Il a consacré sa vie à l’acquisition et à la gestion du lieu. Au bout de la grande avenue de la ville, le Taboo se cache derrière de hauts feuillages. Les murs rouges, le mobilier boisé, une lumière timidement tamisée et des basses sauvages enveloppent une atmosphère chaude et confortable. Une cinquantaine de superbes masques tribaux habillent le mur près du comptoir. Samir le perroquet trône fièrement entre la caisse et le contrôleur MIDI. Ruslan Mukarker invite souvent des DJ’s locaux pour faire danser les jeunes Palestiniens avides de musique électronique.

Ce soir, deux jeunes garçons trinquent au comptoir, une femme déambule en riant de groupe en groupe et un homme au look rasta sirote un cocktail près du staff. C’est Daniel Mukarker, le cousin de Ruslan. À 21 ans, après des études de design artisanal de bijoux pendant deux ans, il ne trouve pas d’emploi dans les environs. Daniel soigne sa morosité à la rave et à la psytrance. « Ça fait six ans maintenant que je pars en Israël illégalement pour faire la teuf. Je n’ai pas le choix : il n’y a rien de tel ici », commente-t-il en trinquant. Seules deux montagnes le séparent de Jérusalem mais son chemin jusqu’aux enceintes est un vrai périple : « Il faut prendre le minibus jusqu’à Jérusalem et croiser les doigts pour ne pas être arrêté au checkpoint », un trou dans le mur ultra-surveillé, passage obligatoire entre Israël et la Palestine. « Une fois en territoire israélien, il faut faire attention à tout le monde. Quand on voit un soldat, on se cache et on attend pour courir dans une autre rue : un putain de film d’action ! » L’avantage de Daniel, son apparence : « La plupart du temps, mes dreads me sauvent, les soldats n’imaginent pas une seconde qu’un Palestinien puisse en porter. »

Il se souvient du T.I.P Festival l’an passé et des leçons qu’il en avait tiré avec dérision : « J’ai passé une soirée incroyable, vraiment ! Mais à la sortie, j’avais perdu tout mon argent et mon ticket de bus pour le retour. Comme un con, je suis allé voir les policiers à la sortie en pensant qu’ils m’aideraient, ils avaient l’air sympa. Ils ont juste hurlé de rire et m’ont foutu en prison. J’y suis resté une semaine. » Malgré tout, Daniel, lumineux, s’efforce d’adopter une attitude pacifique : « Je me suis fait des potes israéliens en festival mais sur un gros événement, tu peux aussi tomber sur des gens mauvais, trop influencés par le conflit et les médias. »

« Lors du festival israélien Global Warming, on nous a refusé l’entrée “pour des raisons de sécurité”, à Najib et moi, parce qu’on était Arabes, renchérit Ruslan. Les gens dans ces fêtes nous voient comme des aliens… Alors que le racisme n’est pas censé exister dans la communauté psytrance. » Face aux discriminations, il préfère s’élever : « Un jour, un groupe de racistes s’est mis à nous insulter. Mec, j’ai rigolé un bon coup et j’ai passé mon chemin. On ne va pas du tout en rave pour ça, le but, c’est de se libérer l’esprit. » Pour éviter ce genre de situations, Daniel préférera toujours se faire passer pour un touriste indien auprès des raveurs israéliens. Mais depuis trois ans, avec l’arrivée du Mukti Gathering, les choses ont changé pour lui : « C’est le premier festival psytrance palestinien… Un délire ! Ce sont les gars du Jazar Crew qui l’organisent. Là-bas, tu peux vraiment être toi-même et rencontrer les Palestiniens les plus tarés du coin ! »

De l’autre côté du checkpoint

Rendez-vous est pris avec le Jazar Crew, de l’autre côté de la frontière. Après une petite heure de route, l’immense checkpoint de Qalandiya – qui sépare la banlieue de Ramallah de Jérusalem – se dévoile au bout d’une file de voitures. Face au mur haut comme six hommes, gardés par des miradors et des dizaines de soldats lourdement armés, les regards se croisent dans le bus. Notre groupe compte autant de personnes âgées et d’enfants que d’hommes et de femmes empruntant ce chemin chaque jour pour travailler. Tous sont rompus à la manœuvre mais pas moins blasés par l’exercice. Il faut descendre du bus et passer au travers de hauts tourniquets en acier pour trouver un soldat qui ne fouillera aucun sac, mais attachera une attention toute particulière aux papiers de chacun d’entre nous. « D’où venez-vous ? », envoie-t-il sèchement, notre passeport français entre les mains. « Vous n’aviez rien à faire là-bas, restez en Israël. » Si de grandes œuvres de street-art couvraient le mur de séparation en Cisjordanie, ce sont des publicités qui l’habillent de l’autre côté.

Quelques heures plus tard : Haïfa. La deuxième plus grande ville d’Israël se dresse sur le flanc d’une montagne face à la mer Méditerranée. Parmi les 300 000 habitants, la cité portuaire abrite 30 000 Arabes israéliens. Une proportion qui n’a pas empêché le Jazar Crew, premier collectif rave palestinien, d’y naître. Leur quartier général se trouve au Kabareet, un bar/restaurant/salle de spectacles dont ils sont propriétaires, bien caché dans une ruelle sombre. Le Kabareet réunit une communauté d’amis qui se connaissent depuis toujours : personne ne passe la porte sans embrasser Ayed, Tahar ou l’un des propriétaires du lieu. L’oppression, le conflit, les problèmes ? Rien de tout cela ne semble passer le seuil de ce repaire pirate, où l’on entend indifféremment rap US, jazz, musiques traditionnelles et électroniques. Il y a quelques semaines, le Kabareet hébergeait même le premier festival de cinéma indépendant arabe en Israël, le HIFF.

Dans cette cave merveilleuse, sous sa voûte en pierre ornée de vieux lustres et d’un mobilier XXe siècle, l’atmosphère est bien plus authentique que dans les clubs à l’européenne de Tel Aviv. Des tableaux d’acteurs et d’actrices égyptiens s’affichent sur le mur, près du bar où s’agglutinent des dizaines de personnes. Certains dansent, d’autres rient ou tapent dans leurs mains. « Quand ils ont ouvert le Kabareet en novembre dernier, j’étais comme une folle », se souvient Safa, habituée de longue date, qui laisse sa clope se consumer lentement. « On avait enfin un endroit où l’on se sent à notre place, où l’on n’a pas à prouver quoi que ce soit à quiconque. » Las d’avoir à montrer patte blanche sans pour autant être intégrés, les Palestiniens d’Israël trouvent au Kabareet un refuge, aussi loin de l’occupation que des traditions, où ils peuvent interagir sans être jugés.

La rave à la palestinienne

Cette même motivation était à l’origine de la création du Jazar Crew, il y a six ans : offrir un espace de liberté à la communauté palestinienne. « Avec Rojeh et Riyadh, on voulait avoir nos fêtes, nos scènes, notre propre identité », explique Ayed Fadel, l’un des fondateurs du collectif et figure emblématique de Haïfa. « On était les rats de la ville depuis tout petits, puis on est partis, chacun dans notre coin. On a découvert plein de choses : la techno, la trance, les drogues… » poursuit-il. Après s’être rendus à l’Ozora Festival ou au Boom, avoir étudié à New York, Berlin ou en Australie, Ayed, Rojeh et Riyadh se sont retrouvés à Haïfa avec l’idée de prolonger ces expériences personnelles. En Israël, les amis participent au DOOF, au Groove Attack, ces grands événements électroniques organisés par les Israéliens : « On a vite compris que nous n’étions pas les bienvenus là-bas, assène Ayed. On devait changer de nom, se faire passer pour des Israéliens. Toute une prise de tête pour seulement faire la fête… » C’est alors que Jazar Crew s’impose. « On a vite oublié ce délire et on s’est mis à organiser nos propres événements, pour les faire à notre manière. »

« On a commencé par le dubstep et la drum’n’bass. On connaissait le reste mais c’était trop tôt », poursuit Ayed. La tech-house, la techno brute de Berlin puis la psytrance viendront par la suite compléter l’esthétique de leurs soirées à Haïfa, la plupart du temps près du port, dans des salles louées à des propriétaires israéliens. Une communauté underground palestinienne soudée prend peu à peu forme. Car plus qu’un collectif, le Jazar Crew est comme une famille cristallisant, après six ans d’existence, les espoirs d’une génération. Ayed l’explique avec une certaine fierté : « Avec ces soirées, les gens se sont mis à changer profondément et à faire abstraction de toute la négativité qui les entoure. Les raves permettent de se réunir, de sourire et de partager une énergie positive, ce qui n’est pas toujours facile ici. » S’il est impossible pour les jeunes Palestiniens d’oublier l’occupation, les fêtes et le Kabareet leur permettent de faire le vide et de prendre plaisir à vivre. « Nos terres sont occupées, on ne peut pas laisser notre esprit l’être également. »

Le premier rassemblement électronique palestinien a vu le jour en 2012. Au Mukti Gathering, les raveurs s’étaient réunis autour du Jazar Crew pour deux jours de teuf, le son à fond, en plein air, dans le nord d’Israël : « On avait organisé ça pendant Kippour car on pensait que la police ne travaillerait pas. » Ce furent finalement des officiers arabes qui mettront fin aux festivités. Trois ans plus tard, le collectif fait face à la même répression. « Cette année, on a dû changer de lieu trois fois », poursuit Ayed. Après avoir été renvoyés par le propriétaire du premier lieu, les quelque 500 festivaliers se déportent en bordure d’un autre village. « On a à peine eu le temps de jouer les premiers sets que la police est arrivée. » À la surprise générale, les officiers partent une première fois. Pour revenir quelques minutes plus tard, bien plus nombreux. Plusieurs membres du Jazar Crew sont arrêtés. Mais pas Ayed qui, caché dans la forêt, va mettre tout mettre en œuvre pour rapatrier l’ensemble du festival à Haïfa. Quelques heures après, le son retentissait dans un club du port.

« Nous sommes ici. Besoin d’aide ? »

« Tu vois ces tours là-haut ? », demande Ayed en pointant les buildings surplombant la montagne, alors que nous nous dirigeons chez lui au petit matin. « Voilà Israël. Et ces maisons bâties à la main, ces pierres, ces oliviers et ces rues pavées sont des vestiges d’une Palestine qui ne peut être cachée. » À Haïfa, comme à Tel Aviv ou Jérusalem, l’appropriation du territoire se dessine au travers de l’architecture et du contraste entre les modestes bâtisses arabes et les hautes tours d’inspiration occidentales.

Au sommet d’une ruelle abrupte, une centaine de mains rouges peintes sur la façade beige trahit le QG d’Ayed. Une inscription « Nous sommes ici. Besoin d’aide ? » accueille les visiteurs. À l’intérieur de cette petite demeure tranquille, des tonnes de CD s’empilent à côté d’un poster d’Aphex Twin, d’un magnifique tableau d’art visionnaire et d’une guirlande de bracelets de festivals. Plus à gauche, un portrait de lui trône au-dessus d’un vieux transistor. Autour d’un café serré et sous un soleil de plomb, Ayed dévoile son histoire personnelle : le combat de son grand-père et des autres pour protéger leur village, puis la défaite et le déplacement de sa famille à Haïfa. « Les autres ont dû partir à Gaza, à Ramallah, d’autres encore ont été déportés en Syrie, en Jordanie, en Egypte. » En 1948, lors de la proclamation d’Israël, 80 % des Palestiniens furent forcés à fuir. Ayed est un descendant des 20 % restants, qui, en 1967, furent intégrés à l’Etat et forcés d’accepter la nationalité israélienne : « Je n’ai d’israélien que le passeport, mon identité sera toujours palestinienne. » Aujourd’hui encore, une grande partie des Palestiniens d’Israël se plaignent d’être considérés comme des citoyens de seconde zone. « Petit, j’étais un gamin de la rue, il m’arrivait souvent de me battre. J’avais une espèce de rage à cause de ces choses qui se passaient autour de moi. » Ses rencontres avec le monde, le dancefloor et les substances lui font comprendre plus tard que son combat se fera par la culture et non par les armes, qui ne semblent de toutes façons rien résoudre.

Les confidences d’Ayed sont interrompues par l’arrivée de Jebus. Personnage haut en couleur, à seulement 23 ans Jebus Khoury est déjà l’un des producteurs les plus talentueux de la scène palestinienne. Sous de longues dreads noires, il cache un sourire enfantin, propre à ceux qui ont trouvé dans l’art une manière de vivre sans frein. « J’ai commencé la musique par la production hip-hop, je touchais un peu mais c’est en découvrant l’électronica que je m’y suis vraiment mis à fond. » Aujourd’hui, entre Strange Blotter (son projet solo) et AboJar (celui qu’il partage avec la voix de Jowan Safadi), le jeune rasta arabe n’a plus beaucoup de temps pour lui. « En tant qu’artiste palestinien, et donc de la minorité, on est très limités. On ne joue jamais face à d’immenses foules comme les DJ’s israéliens. On ne peut pas jouer n’importe où, seulement à Haïfa, Jérusalem, Tel Aviv ou Ramallah quand l’organisation est palestinienne, comme Mukti. » Il faut alors choisir : se produire en tant qu’artiste palestinien ou « Arabe israélien ». Jebus appelle cela la « normalisation » : « Si je joue sous le nom d’Arabe israélien, tous les pays arabes vont me boycotter, et à l’inverse, en tant que Palestinien, je peux faire une croix sur les gros évents israéliens. On est baisés des deux côtés, c’est ridicule. » Sans le Jazar Crew et le Mukti Gathering, ces jeunes artistes palestiniens n’auraient peut-être aucune scène où se produire.

Ramallah

À Ramallah, capitale grouillante de l’Autorité Palestinienne, les soucis sont tout autres. En sus de l’occupation israélienne, ralentissant l’économie, Ramallah reste marquée par quelques opinions traditionalistes. Mais pas à La Grotta, un lieu où les différences sont acceptées. Connu pour abriter les meilleures jams de la capitale, ce petit coin caché dans la vieille ville cache une belle communauté : des jeunes venus s’encanailler, des avocats, des types haut placés, des bénévoles européennes, des artistes… C’est ici qu’on croise Odai, un gars âgé de la trentaine qui impose autant par son physique que par les convictions qu’il exprime.

Odai est aujourd’hui l’unique organisateur de soirées clubs en Cisjordanie. Il travaille seul depuis plus de six ans et ne connaît aucune concurrence, ce qui ne lui facilite pas la tâche. « Nous n’avons pas d’assez bons techniciens, ni le bon matériel… La police nous force à fermer à minuit et le pire, c’est que peu de personnes ici comprennent notre musique. Donc les voisins se plaignent. » Il travaille depuis plusieurs années en collaboration avec le Jazar Crew : « J’adore bosser avec eux, on est en train de construire quelque chose, une pure scène underground palestinienne », dit-il les yeux brillants. « On ne fait pas ça pour le fric ou pour être célèbre, on fait ça parce qu’on aime ça et parce que c’est la meilleure façon de connecter des êtres issus de cultures différentes. »

Depuis le mois de mars, Odai et le Jazar travaillent sur un projet de pont culturel entre Haïfa et Ramallah : « La plupart des gens ici ne peuvent pas se rendre à Haïfa, ils ratent tous les événements du Jazar. Ayed et moi avons donc décidé de dupliquer les événements du Kabareet. » À chaque fois qu’un headliner se produit à Haïfa, le Jazar le transfère à Ramallah, où Odai s’occupe de le programmer. « On a commencé avec Richard Bredicz de Sigma Records. Il s’est produit au Kabareet puis il est venu ici, jouer devant 320 personnes, ce qui est un assez bon chiffre pour Ramallah. » D’autres ont depuis traversé la frontière comme le rappeur Heems, le producteur Jon Kennedy ou le crew du label allemand Kolibré.

Dans ses soirées, Odai mixe, sous le nom d’El-Odz, de la techno avec des sons orientaux, du dub et des musiques plus psyché. À Ramallah, il s’affiche sur tous les line-up : « Voir mon nom sous celui de Richard Bredicz, c’était le plus beau jour de ma vie ! Un jour, les mecs de Haïfa m’ont demandé de venir jouer pour l’anniversaire de notre pote Juliano, l’ingé-son attitré de Haïfa. J’ai demandé une permission mais on me l’a refusée. » Pas de quoi refroidir Odai, habitué à ce type de problèmes : « Je suis alors parti à Qalandiya trouver un gars qui fait traverser des gens sans permis. » En échange d’une trentaine d’euros, l’homme accepte de poser une chaise contre le mur, côté Israël. Après qu‘Odai a atteint le sommet du mur, chargé de ses 110 kg de matos, le passeur lui lance : « Vas-y, descends maintenant ! » Odai se lance et brise son ordinateur et sa jambe au terme d’une chute de plusieurs mètres. « J’ai chopé un taxi, j’y suis allé, j’ai joué mon set et j’ai dansé comme un putain de taré ! » Une anecdote qui en dit long sur la volonté qui anime les Palestiniens lorsqu’il s’agit de faire la fête. Ce soir, la Grotta est pleine à craquer. Sous les voûtes de pierres ornées de calligraphies, toute une communauté arabe vit, s’amuse, partage et s’épanouit. Au fond de la salle, un gars joue du oud pendant que deux jeunes filles s’adonnent à un jeu d’alcool. Comme au Kabareet ou au Taboo, ici, au plus près de cette communauté créative et affranchie, on a fait le choix de prendre sans demander. Loin de la politique, loin des checkpoints, des soldats et des attentats.

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