Reportage : Ces écoles de musiques qui enseignent la musique électronique

Écrit par Trax Magazine
Le 24.04.2018, à 14h44
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Écrit par Trax Magazine
Dans les masterclass et les workshops, les écoles et les associations, au bahut ou au Conservatoire, des hordes de mini-producteurs fabriquent le son de demain, formés par des experts et des profs. Reportage dans ces nouveaux lieux d’apprentissage de la musique électronique.

Par Marjolaine Casteigt

Il est 9 heures du matin. Dans le mini-bus qui roule sous le soleil du Luberon, les ados du pôle jeunesse de la Gare de Coustellet sont survoltés. Non, ils n’ont pas piscine mais vont suivre un stage MAO pendant les vacances. Les animateurs les conduisent au Conservatoire d’Apt où, durant trois journées, ils apprendront les rudiments de la création sur Ableton Live, avec du matériel de pro et des gars passionnés. L’animateur de la Gare, chargé de deux synthés sous le bras, pousse d’une main la grande porte du Conservatoire, et la troupe le suit avec le reste du matériel analogique ramené pour l’occasion. Nico est musicien sous l’alias Bis Repetita. « J’ai commencé à l’âge de 6 ans par la batterie et la guitare, j’ai eu des groupes et maintenant je fais de la techno en solo et des ateliers avec les minots. » Paul est le deuxième anim’. Il organise lui aussi des stages pour les enfants à Roussillon au centre Lou Pasquié.

« J’ai appris la MAO en autodidacte, et après des années de galère, je prend vraiment du plaisir à transmettre », raconte-t-il.

À peine arrivés dans la grande salle qu’ils vont occuper, les jeunes sont déjà en train de bidouiller du son avec ce qui leur tombe sous la main. Le jeune Maël s’empare de la batterie. À 17 ans, il est multi-instrumentiste, s’intéresse à la MAO, mais n’a pas tellement l’ambition d’en faire carrière. « C’est juste pour m’amuser », explique cet amateur de trance et de psytrance qui produit pourtant ses propres tracks. « J’aime bien ce style, c’est propre, ça galope ! » Pendant ce temps, ces enfants de l’électro, qui ont tous entre 12 et 17 ans, disposent les tables, installent plusieurs postes informatiques et font connaissance. « J’ai apporté des casques et des instruments en plus d’Ableton. Vous pouvez toucher ! », lance Nico. « Aujourd’hui, on va travailler avec les VST ! », recadre Paul. Pierre, l’un des apprentis, s’empresse d’expliquer le terme : « Les VST, ce son des options qui s’ajoutent au logiciel et qui permettent de moduler des sons à notre guise. » Peu à peu, les nappes et les kicks s’entremêlent et forment maintenant un brouhaha expérimental pas si désagréable. Chacun se plonge dans les tréfonds de son inspiration. Pierre, à peine 14 ans, a déjà fait six ans de piano en autodidacte et se lance depuis peu dans la MAO. « J’ai une quarantaine de sons à mon actif, certains sont encore très brouillons, d’autres sont plus travaillés. Quand ça me plaît, j’aime bien les partager », explique-t-il, la capuche enfoncée sur ses cheveux blonds. Comme tous ses collègues du stage, il utilise les outils à sa disposition avec une facilité déconcertante.

Faire tomber les murs du Conservatoire

Le Conservatoire abrite depuis quelques temps l’antichambre de la nouvelle création. Et pour cause, dans cette noble institution, les enseignements se sont progressivement adaptés aux technologies qui les font émerger. La notion pédagogique de « formation musicale assistée par ordinateur » a remplacé le solfège. « Ça veut dire qu’on intègre des logiciels spécifiques pour apprendre à lire une partition ou à développer l’audition, travailler la création musicale et écrire des partitions », éclaire Benoît Tarjabayle, professeur au Conservatoire de Paris 14e. Il travaille au sein du département d’informatique musicale monté il y a tout juste cinq ans. Sans surprise, le pianiste et compositeur est un fin connaisseur de la musique contemporaine et des musiques électroniques. Pour ses cours, Benoît a ainsi bénéficié du programme Push for Education lancé en 2015 par Ableton pour doter les structures qui développent des initiatives d’éducation nationale s’adressant au 10-18 ans du contrôleur à pads Push première génération et de licences Live. Les élèves de Benoît utilisent donc ces outils complexes au même titre que n’importe quel autre instrument, « pour un travail de création rythmique et, dans un deuxième temps, pour la création musicale ».

Son objectif : « faire tomber les murs entre les différentes esthétiques. » Au concours de fin d’études, et dans un même programme, on peut voir les jeunes présenter un concerto de Vivaldi puis une création sur Live. En fait, il semble que l’institution se soit surtout adaptée au public. « Les élèves étudiaient au conservatoire des musiques souvent déconnectées de celles qu’ils écoutaient dans leur vie de tous les jours. Aujourd’hui, on fait se rencontrer des mondes », assure Benoît Tarjabayle, qui insiste sur l’interdisciplinarité rendue possible avec la danse, l’art dramatique et les instruments classiques. Les jeunes compositeurs commencent même à se distinguer de leurs aînés.

« De nouvelles esthétiques apparaissent. Clairement, ils arrivent avec des idées que l’on aurait pas entendues il y a dix ou même cinq ans sur le plan de l’agencement des sons et des proposition. »

Au fait, faut-il nécessairement être instrumentistes pour comprendre la MAO et réussit à manier ces fabuleux outils ? « Pas forcément », répond le professeur, qui considère les produits Ableton comme des instruments à part entière. « Et surtout, il n’y a pas de clivage entre les deux pratiques. »

Live et Push à l’école, la nouvelle classe

Qui aurait cru que des lycéens pourraient un jour troquer le vieux piano du fond de la classe contre un contrôleur à pads ? L’enseignement des musiques électroniques pousse aussi à la porte de l’Éducation nationale grâce à des professeurs motivés qui souhaitent intégrer des outils nouveaux et à l’initiative d’Ableton qui soutient ces projets pédagogiques. Professeur d’éducation musicale au lycée Gambetta de Tourcoing, Nicolas Dhont prépare certains élèves au bac de musique, une option dire « lourde » avec un coefficient de 8. En 2016, il commence à travailler avec des ordinateurs équipés du logiciel allemand et il obtient aussi un Push. En classe, selon lui, « l’utilisation de ces outils permet de rendre la pratique de la musique plus conviviale, de faire ses gammes sans les fausses notes. » Bilan de l’opération avec ses élèves de la seconde à la terminale : « Nous sommes dans la phase de découverte et j’ai déjà des travaux excellents ! » Que l’on soit musicien ou juste doué en informatique, « l’électronique dans l’enseignement de la musique, c’est un super complément pour aborder la composition », résume-t-il.

Dans l’académie de Lille, on semble avoir saisi les enjeux des nouvelles technologies dans la musique. Ableton est en quelque sorte devenu un partenaire officiel, dotant bientôt un groupe d’enseignants du secondaire (collège et lycée) de 120 unités du précieux contrôleur. Avec ça, les élèves ne risquent pas de sécher les cours. En revanche, si l’on a pas la chance d’être dans la classe de Monsieur Dhont, il existe d’autres options pour des sessions de rattrapage en MAO. Alors que de nombreux festivals intègrent dans leur programme des ateliers pour enfants ou de prestigieuses masterclass pour les plus grands, des écoles à taille humaine et des associations locale proposent aussi des cours pour s’initier à la production ou au DJing. Et ça fonctionne, comme Fastlane à Montpellier, Neuvième Ruche à Caen, ou bien l‘Ecole du Mix du côté d’Avignon. Dans ces nouveaux lieux d’apprentissage, de grands noms se déplacent et prennent plaisir à enseigner des techniques devenues très pointues. Terminé le dur labeur de l’autodidacte enfermé dans la chambre/studio. Avec les progrès en matière de logiciels – l’avis des artistes sur l’avant et l’après Ableton Live est unanime – et la démocratisation du partage de l’information via les réseaux, le bedroom producer fait désormais partie d’une vaste communauté et est invité à sortir de sa bulle pour progresser et contribuer à cet élan créatif devenu global.

Trois écoles pour démarrer ou se perfectionner

L’École du Mix (Avignon)

À Avignon, l’École du Mix fête ses six ans. Son fondateur Jérémy Olive est un producteur apprécié et un féru de House façon Chicago. « J’ai répondu à une demande avec cette école. Les gens me demandaient tout le temps : “tu ne veux pas m’apprendre ?” », explique-t-il. Il fait partie de cette génération qui a dompté la musique à force de bidouiller tout seul dans sa chambre et de collaborer avec d’autres artistes.
Sa recette : des cours particuliers de MAO et de DJing pour un accompagnement « Je trie quand même les élèves », précise-t-il. Il est donc inutile de se pointer pour flatter son ego ou espérer devenir une star des platines : Jérémy est exigeant. En une demi-journée d’initiation, il balaye l’essentiel. Dans son petit studio, tout y passe. Le matériel d’abord : le clavier Midi, le pad, l’expandeur, les enceintes de monitoring, la panoplie de boîtes à rythme, la carte son… En quelques minutes, on comprend mieux mais les choses ne tardent pas à se corser. Jérémy poursuit avec les rudiments du logiciel Ableton Live : la piste audio, le clip, le kick, le pattern, l’attaque, le decay, le low cut, le high cut. On prend la mesure du vaste terrain de jeu que représente l’outil pour un jeune créateur. En six ans seulement, l’École du Mix est devenue une pépinière d’artistes locaux qui forment aujourd’hui le collectif du même nom.

Neuvième Ruche (Caen)

Antoine Besuelle a créé Neuvième Ruche en 2015. Au départ, il fait une école de son. Puis il devient technicien et régisseur d’une Smac. Neuvième Ruche est une jeune projet associatif, mais la structure a déjà accueilli la crème de la crème. Jacques, Superpoze, Bambounou, Chapelier Fou, ou encore Antigone ne sont prêtés au jeu de la masterclass. La motivation d’Antoine : « J’ai aussi fait du son et j’aurais aimé rencontrer mes artistes préférés quand j’avais des blocages. » Il décrit son public avec beaucoup d’enthousiasme. « Ce sont des jeunes entre 17 et 25 ans, très curieux et déjà très connaisseurs, certains se produisent déjà dans le coin, on a une pléiade de jeunes artistes qui déboulent et qui apprennent vite ! » L’atout de la Neuvième Ruche, des tarifs très avantageux et des artistes actuels. Il faut compter 700€ pour un workshop de trois jours avec un artiste de renom et 50€ pour une journée d’initiation à la MAO. « C’est clairement un boulot de passionné et je souhaite surtout pérenniser la structure. » Quant aux producteurs, ils sont heureux de rencontrer leur public dans d’autres circonstances. « Au départ, ils ont peut-être quelques appréhensions et au bout de trois heures de masterclass ils réalisent que c’est déjà fini ! »

Fastlane (Montpellier)

Pour découvrir les deux studios de l’école Fastlane à Montpellier, il faut s’enfoncer dans le sous-sol voûté d’une maisonnette cachée dans une rue piétonne, pas très loin d’un excellent bar à bières. Derrière des rideaux noirs, on y découvre l’antre de la création électronique par excellence. Autour des Push et des ordinateurs clignotant, un joyeux groupe d’humains dansent en rythme, concentrés. L’énergie créative est débordante. Freddy, le patron, lance des consignes depuis l’écran qui projette le séquenceur et la symphonie repart. « Freddy Frogs » ne sort pas de nulle part. Avant de s’installer en France, il a collaboré avec quelques grands noms de la scène londonienne où il a fait ses armes en qualité d’ingénieur, de producteur et de prof, à la Point Blank Music School. Il est aussi l’ambassadeur d’Ableton à Montpellier. En même temps que l’école, il a monté le premier Ableton User Group de la ville et a ainsi rassemblé la communauté locale.
Il fait partie du cercle très restreint des formateurs officiels de la firme allemande. Depuis 2015, le lieu accueille des artistes, en plus des cours et des rencontres. On y croise souvent Simon alias Crystal Distortion. Le producteur le plus underground de sa génération partage son savoir-faire lors de workshops. L’ambiance est cool, les jeunes sont comme à la maison. Le développement d’un véritable processus créatif est certainement le point fort de Fastlane. La méthode de Freddy : accompagner à la création pure, peu importe le genre, à l’aide du « meilleur instrument au monde et dans l’univers, Ableton Live et son Push. »

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