Reportage : À quoi ressemble une nuit en club dans la peau d’une fille ?

Écrit par Trax Magazine
Le 05.11.2019, à 17h37
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Alors que le club est censé être un espace d’évasion, propice aux rencontres, qu’en est-il aujourd’hui ? À l’heure où la parité derrière les platines est un combat, le dancefloor serait-il le premier endroit où repenser le rapport femmes-hommes, entre “frotteurs” et sexualisation du corps féminin ? D’un lieu branché de l’Ouest parisien à un after underground sous le périph’, notre journaliste s’était posé la question l’espace d’une (longue) nuit pour Trax Magazine

Cet article a initialement été publié en 2017 dans Trax n°204, disponible sur le store en ligne.

Par Pauline Verduzier

Entre les murs de béton, l’air se charge peu à peu de moiteur humaine. Ce soir de juin, dans le hangar de Nuits Fauves, sous la Cité de la Mode et du Design, les corps en jeans, t-shirts et débardeurs s’activent au son du duo allemand Extrawelt. Deux filles dansent ensemble. Un homme en pull blanc se glisse derrière elles, se colle un peu. Il se fait éconduire, s’éloigne, puis revient à la charge. Il faudra un surplus d’efforts et de fermeté de la part de ces dames pour qu’il finisse par renoncer. Je me dirige vers le bar. Un mec à ma droite m’informe qu’il est célibataire et qu’il a envie de passer un bon moment. Que répondre à cela ? J’en discute avec Anna, une cliente de 23 ans aux traits fins et aux lèvres peintes en rouge. Visiblement, le sujet l’inspire. « On a le devoir et le pouvoir de dire : “C’est mort” », lance-t-elle. « Le problème, c’est qu’avec les relous qui ont la trique avant même d’arriver, même si tu les brutalises en leur disant “je m’en fous de ta bite, je suis là pour le son”, ils sont choqués et te regardent comme une alien. Un jour, j’ai dû dire à un frotteur qu’il me dégoûtait et que j’étais lesbienne pour qu’il cesse enfin de me coller ». Ce discours n’étonne pas trop Tehiva, un type en chapeau de 28 ans posté un peu plus loin. Même s’il réprouve les harceleurs, lui estime que la drague est un « amuse-gueule », que « conquérir une proie » constitue un objectif, et que cela fait partie des choses qui permettent d’apprécier « la vie, la soirée, ce qui t’entoure ».

La femme, une valeur marchande

Frotteurs, harcèlement sexuel, voire agression quand des mains se retrouvent sur des fesses ou des seins sans l’accord de l’autre… Se désirer de façon sereine peut s’avérer complexe quand certains vous considèrent comme une vulgaire cible à atteindre. « Pour les filles, Paris est la pire ville. En termes de drague, c’est super agressif. Il n’y a pas de respect de l’espace individuel. Un “non” est perçu comme un “peut-être”, et un “peut-être” comme un “oui” », commente Edouard Rossetto, qui organise les soirées Belle Époque !, dont celle de ce soir-là. Comment en est-on arrivé là ? Avant d’entamer ma traversée nocturne, j’ai posé la question à Myrtille Picaud, docteure en sociologie à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS), qui a travaillé sur l’espace musical à Paris et Berlin. « Les fêtes restent un pourvoyeur de rencontres, notamment sexuelles », explique-t-elle. « La place des femmes y est parfois marchandée, par exemple dans des boîtes de nuit où l’entrée est gratuite pour elles. Plus généralement, dans les milieux musicaux ou nocturnes, les femmes sont souvent renvoyées à leur sexualisation ou à la figure de la groupie, tandis que la connaissance et l’appréciation de la musique restent l’apanage des hommes ».

Le nombre très réduit de lieux de fête lesbiens – dans un monde de la nuit dirigé par une majorité d’hommes – est, selon la chercheuse, révélateur. Elle m’explique aussi que tout cela est lié à l’histoire des villes et de leur vie nocturne, et notamment de la place qu’occupent les mouvements féministes ou LGBT – plus importante à Berlin. Là-bas, les rapports femmes-hommes prendraient des formes différentes. C’est en tout cas ce qu’a constaté mon amie Judith, journaliste exilée dans la capitale allemande depuis quelques mois. « Les mecs ne sont pas agressifs dans leur drague. Le plus souvent, ce ne sont pas des ennemis qui essaient d’endormir ta vigilance pour obtenir quelque chose. Je remarque qu’ils demandent : “Est-ce que ça va, est-ce que tu es OK avec ce qui se passe, dis-moi si tu ne te sens pas bien”, notamment au moment de rentrer ensemble. Ils ont raison car c’est le meilleur moyen de choper, à mon avis ! » À Paris, elle récoltait plutôt des : « Je t’offre un verre, tu peux au moins me rouler une pelle », « Tu vas au moins me branler, non ? » ou encore « Pourquoi tu me parles si t’as pas l’intention de coucher avec moi ? ». De ce côté-là, l’Hexagone ne lui manque pas. 

In da clubs

Il est 2 heures du matin, au Zig Zag, boîte posée à deux pas des Champs-Élysées. Changement de décor. Des mecs en chemise et en t-shirt blanc sont perchés en haut des escaliers qui donnent sur la large piste de danse, peuplée d’autres hommes et de jeunes femmes apprêtées qui s’agitent sur de l’EDM. Une fille aux longs cheveux blonds garnis de plumes me montre son truc à elle pour attirer ou repousser quelqu’un : un petit éventail noir et doré, objet aguicheur ou barrière symbolique selon la situation. Là, je rencontre Paolo, un Italien brun de 34 ans en chemise à fleurs, Parisien depuis dix ans. Il trouve qu’en France, les rapports sont méfiants et distants. Et regrette que les choses ne soient pas « plus fluides ». « Les femmes pensent tout de suite que tu as envie de les serrer, alors que tu peux très bien juste vouloir leur parler. On peut se parler sans se toucher… ou se toucher sans se parler. C’est elle qui décide ». Il lui est arrivé de repartir avec une fille au bout d’une heure. Mais la plupart du temps, il passe ses nuits de fête en tête-à-tête avec son pote de soirée. 

Plus loin, Zak et Alvin, deux garçons en chemise et casquette, trouvent que certaines filles « profitent » et « cherchent à se faire payer des verres ». Ils trouvent la nuit parisienne « vicieuse ». Eux ne draguent pas en soirée, car ils ne veulent pas « sortir avec une fille qui tape ». Dans le Uber, j’en parle avec Lucas, dealer de 23 ans avec une chaîne argentée autour du cou. Lui pense que les soirées techno sont bien différentes des « généralistes ». Il y fait des rencontres, parle musique et échange son Snapchat avec des filles qui lui achètent des ecsta au milieu de la foule en train de danser. « C’est la drogue de l’amour, du coup tout le monde est peace », dit-il. On le dépose en route et on file à Concrete, haut lieu de la scène clubbing parisienne. 

Sur le pont de la péniche, je rencontre Cédric, 26 ans, un mec musclé aux yeux bleus. Il m’aborde en me complimentant sur les miens, tout aussi bleus, et je lui demande s’il sait que cela peut être lourd pour une fille d’être abordée dans la rue, en allant acheter du pain ou en club. Il se braque : « T’es de la police ou quoi ? » On finit tout de même par se parler sereinement. Lui aussi estime que les soirées techno sont à part. « Les gens sont plus naturels. Que tu aies une Rolex ou pas, on s’en fout, c’est pas comme sur les Champs », où il lui est arrivé de claquer 5 000 euros en une nuit avec ses potes. Pete Vincent, l’un des fondateurs des lieux, s’est lancé dans Concrete parce qu’il n’aimait pas les boîtes. La vieille recette du clubbing paillettes-bouteilles-chemises, surtout. Il trouve que les choses ont changé ces dernières années, même si « la séduction à la française » (a.k.a le machisme ?) continue d’imprégner les lieux de perdition et qu’il entend encore des hommes parler de « chiner des meufs ». « Aujourd’hui, c’est quand même beaucoup plus poli et cool, les gens viennent pour la musique », estime-t-il. En cas de pépin, il assure que les vigiles sont là pour aider et que lui-même veille au grain. « Le manque de respect est rare ici », poursuit-il.

L’éthique de la drague

En sortant, je croise Anaïs, en robe résille blanc et bleu, pour qui ce discours ne change pas grand-chose à la réalité des rapaces. À tel point qu’elle se sent obligée de devenir une « connasse » pour les dissuader. « Je le vis comme une atteinte à mon bien-être, alors que je viens juste pour m’amuser », soupire-t-elle. Ce sentiment, visiblement très partagé, a fait l’objet d’un manifeste-fanzine pour des fêtes plus inclusives et bienveillantes. Baptisé Rave Ethics, il réunit diverses contributions de plusieurs pays, dont des guidelines pour « une drague respectueuse et des dancefloors plus sûrs » rédigée par une Québécoise, Éliane Thivierge. Elle y décrit les sensations d’une femme habituée de la scène électronique et des harceleurs qui a cessé de fermer les yeux en dansant, de peur que l’un d’eux n’en profite pour la surprendre. Une femme qui, allant voir un vigile, se voit rétorquer : « Dis-lui juste d’aller se faire foutre ». Conséquences listées par l’auteure : peur, angoisse, départ de soirée prématuré, agressivité. Solution ? Un guide sur « comment draguer une fille » avec ces quelques conseils avisés : être « visible » (autrement dit, ne pas arriver par-derrière), ne pas déranger quelqu’un qui prend un plaisir ostensible à danser seul(e), aider une fille bourrée plutôt que d’essayer de la choper, respecter les limites de l’autre (on peut se rouler des pelles toute la soirée sans forcément vouloir finir au lit), demander son consentement (« Je peux danser avec toi ? », « Je peux t’embrasser ? »), etc…

Du côté des organisateurs, la question du safe space (espace sûr) sans harcèlement ne rencontre pas un écho considérable. « Rien n’est fait, si ce n’est des consignes à la sécurité et au physio », admet Édouard Rossetto, des soirées Belle Époque !. L’idée de faire de la prévention autour du sujet du consentement lui paraît intéressante : pourquoi pas sous forme de vidéos ludiques à diffuser en amont d’un événement ou bien des t-shirts à slogan à porter sur place ? Il ne serait pas contre accueillir une association ou un happening de filles qui viendraient inverser les rôles et faire du rentre-dedans aux garçons. 

Le consentement est sexy

D’autres sont déjà sensibilisés à cet enjeu, comme Anne-Claire Gallet, qui organise, entre autres, les soirées queer Possession ou encore Flash Cocotte. Elle pense qu’il faut faire passer le message à la fois au public et aux exploitants des lieux. « Dans mes soirées, on applique une tolérance zéro sur tout ce qui peut être une violence, que ce soit à l’égard des pédés, des trans, des filles. Dès qu’on voit quelqu’un déraper, on n’hésite pas à le confronter et si la discussion n’est pas possible, je fais sortir la personne. Pour les soirées LGBT, on s’applique à encadrer pour que les gens puissent se lâcher, parce qu’on a travaillé avec l’équipe de sécu avant. Par exemple, je fais des soirées depuis dix ans au club la Java et on remet le sujet sur la table quasiment tous les mois pour redire qu’il faut traiter tout le monde à égalité, que les filles peuvent être bourrées et tituber et que ce n’est pas une raison pour les infantiliser ». Selon elle, l’enjeu du consentement pourrait éventuellement trouver sa place dans les kiosques dédiés à la prévention autour des IST ou de la drogue qui sont présents sur certaines soirées. 

J’ai justement un stand de prévention sous les yeux, et c’est vrai qu’une brochure sur le sujet pourrait se faire une place entre les capotes et le sérum physiologique. Il fait jour. J’ai fini par échouer au PériPate, cette fête clandestine nichée dans un hangar sous le périph, du côté de la porte de la Villette. Des femmes sont en soutien-gorge, parfois topless, les hommes torse nu. Je croise Nicolas, qui doit avoir chaud dans sa blouse de satin et ses chaussures compensées. Il est beau ou belle — peu importe — et aime bien l’ambiance de cet after où « personne ne va te juger, à poil ou pas à poil, mec ou meuf ». Plus loin, Anka et Lucrezia, 23 et 25 ans, apprécient de pouvoir venir habillées comme elles le veulent sans attirer les regards. « Ici, il n’y a pas beaucoup de sexisme, c’est libérateur ! » Aladdin Charni, le fondateur de ce lieu de joyeuse débauche, explique que l’ambiance vient du fait qu’il traite les gens comme « un public et non comme des clients ». Des ateliers sur le consentement devraient bientôt y voir le jour, animés par Florent Ruppert, le dessinateur de BD. Il vient du milieu Burner (les participants du festival Burning Man). « L’un des principes de Burning Man, c’est “le consentement est sexy”. Autrement dit, tu peux toucher les fesses ou embrasser, mais tu dois demander avant ». En complément de ce principe, ce gaillard de 38 ans au crâne lisse propose un exercice d’exploration sensorielle. Un groupe (consentant) est divisé en deux, les uns touchent les autres et ceux-ci doivent dire non quand cela ne leur plaît pas. Sur le chemin de la sortie, je croise un mec enroulé dans une sorte de robe de chambre, avec une perruque hirsute sur la tête. Il est avec sa copine, l’air fatigué, mais heureux. Plus loin, un homme agenouillé suce son partenaire. Ils se relèvent, rigolent, s’embrassent. Des couples se pelotent gentiment pendant que d’autres dansent, savourant, dans un dernier élan, les restes de volupté dominicale.

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