Rencontre avec Momo, l’agent de sécurité que vous voudriez croiser en soirée

Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©Guillaume Blot
Le 18.05.2022, à 15h22
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©Guillaume Blot
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Enfant de Belleville, fan de foot et de Gala, Momo est responsable de la sécurité à la Prairie du Canal à Bobigny. Boule à zéro, barbe peignée et brassard orange autour du biceps, il est du genre à remplir les salles plutôt qu’à les vider.

Par Victor Branquart
Photos, Guillaume Blot

Bagarreur Momo ? Pas spécialement. Il préfère anticiper, cerner le problème et le désamorcer. Momo a le tact et la tchatche. Cela dit, faut pas déconner non plus… «Si on me cherche, on me trouve » lâche-t-il, petit sourire en coin. « J’ai grandi dans un quartier populaire où il fallait savoir se défendre » raconte ce gamin de Belleville débarqué en 1992 dans « le coin le plus cosmopolite de Paris : toutes les religions et toutes les ethnies sont représentées ici. C’est un très beau quartier ! » Momo vit toujours dans l’appartement familial, avec sa mère, à la Cité Saint-Chaumont ou Cité Blanche, et son célèbre immeuble à la façade carrelée et aux balcons orange. À 36 ans, il parle de déménager, de « prendre son envol » comme il dit. Pas question toutefois de quitter Belleville.

Retour en 1986. Alors que François Mitterrand entame la fin de son premier mandat de président de la République, Momo naît dans le 14e arrondissement de Paris. Il grandit jusqu’à ses six ans dans le 18e et se frotte au Barbès de la fin des années 1980 où son père a tenu deux bars. Ses parents, arrivés en France en 1977, sont originaires d’Oran, « le petit Paris » comme disent parfois les Algériens. Enfant, le jeune Mohamed entrevoit le monde de la nuit depuis le flipper calé dans un coin du rade de son père. En grandissant, comme beaucoup de gosses de son âge et de sa génération, il se passionne pour le foot. Il y joue des heures et des heures dans la cour de son immeuble bellevillois, improvisant une cage avec la barrière du parking. Plutôt doué, le jeune meneur de jeu est même détecté par le FC Nantes au début des années 2000 dont il intègre le centre de formation pendant quelques mois. Contrairement à d’autres, lui ne s’est pas « fait les croisés ». Il aurait aimé continuer « mais à l’époque les jeunes en formation dans les clubs n’avaient pas de salaire, raconte-t-il. En tant qu’aîné je devais m’occuper de la maison, trouver un boulot stable. »

En tant qu’aîné, je devais m’occuper de la maison, trouver un boulot stable.

Momo

En 2009, Momo a 23 ans et a rangé le maillot. Il est rentré à Paris et décroche son premier boulot en tant qu’agent de sécurité. Direction le Super U de la Place du 8 mai 1945, à la Courneuve : neufs caisses à surveiller, juste devant la bouche de métro de la ligne 7. « Là-bas, il suffit que tu clignes d’un œil pour louper un voleur. C’est le ghetto, tout le monde vole », raconte-t-il, presque nostalgique. À la même période, son beau-frère bosse lui aussi « dans la sécurité », pour la RATP. Il lui vend les avantages du poste : travail de nuit, trois vacations de 12h hebdomadaires et du temps libre en journée pour aller tâter du ballon avec ses potes. Rapidement, le jeune homme fait ses preuves dans le métro parisien et les trois vacations se transforment vite en quatre voire cinq.

Le bon plan ne dure qu’un temps. Quelques mois plus tard, changement d’ambiance, Momo enchaîne quelques missions dans l’administration et enfile le « costume cravate, style Men in Black ». Le travail est « plus cool », tout comme les horaires, qui lui laissent le temps d’inscrire son nom au palmarès des meilleurs buteurs au babyfoot du bar le 9B, boulevard de la Villette. Sur place, un « collègue » lui propose de bosser avec lui quelques soirées dans le mois. « J’ai dit ok, en plus c’était juste à côté de la maison », se souvient-il.  En 2012, Momo décroche son diplôme d’agent d’accueil, de prévention et sécurité (AAPS) et intègre officiellement le monde de la nuit parisienne, ses soirées, ses embrouilles, sa faune et sa musique.

La tête plutôt que les bras

Mars 2022, 11h00, terrasse des Folies de Belleville. Momo reçoit à domicile. Il commande un Orangina qu’il sirote à la paille, salue une vieille connaissance – « un athlète » précise-t-il – physique à la Usain Bolt. Pantalon à poches, baskets et longue doudoune noire au-dessus d’un sweat vert, Momo est en tenue de travail. Ces temps-ci, il bosse pour Monmarché.fr et s’occupe d’une partie de leurs livraisons matinales dans Paris, en camion ou en scooter. C’est encore la période creuse. La saison des soirées et des festivals, qui s’étale d’avril à octobre, n’a pas encore débuté mais la plupart des weekends de Momo sont déjà tous bookés. À tel point que durant les mois d’été « j’ai à peine le temps de voir madame » plaisante-t-il. Tout passe mieux avec le sourire. 

Depuis 2017, le Bellevillois a notamment rejoint la Prairie du Canal, à Bobigny, dont il assure la sécurité des Open Air. Il a hâte de ressortir le brassard, de renfiler le polo « sécurité » et de revoir la tête des fêtards qu’il connaît bien. D’autant que Momo est « plus du genre à remplir la salle qu’à la vider ». Sa technique : bonne humeur, prévention, communication. « L’agent de sécurité est la première et la dernière personne que l’on voit en soirée. S’il y a un problème avec les clients, ils vont garder ça en tête ».

Quand il voit que quelqu’un peut poser problème, Momo temporise et parlotte, tente le dialogue, histoire de cerner le personnage : « Je lui fait comprendre qu’on est là tous ensemble, dans un bon esprit et qu’il a la possibilité non seulement de passer une bonne soirée mais aussi de repartir content ». Dès leur première collaboration, c’est exactement ce qui a plu à Swen, cofondateur de l’association La Sauge qui gère, entre autres, la ferme urbaine de la Prairie du Canal : « Momo représente bien l’esprit qu’on veut donner au lieu. Avec son équipe, il fait un peu la sécurité en famille et il est doué pour créer du lien, un esprit et un conditionnement très positif. Ceux qui viennent régulièrement le connaissent bien, c’est le loup blanc ici ! »

Je suis plus du genre à remplir la salle qu’à la vider

Momo

À la Prairie du Canal, c’est Momo lui-même qui compose son équipe parmi la quinzaine d’agents qu’il sollicite selon les soirées et évènements. Aucun Golgoths parmi eux. « Je préfère prendre des gens qui travaillent avec leur tête plutôt qu’avec leurs bras. L’idée est de faire redescendre les problèmes avant qu’ils ne deviennent trop importants ». Forcément, Momo n’est pas de ceux qui se tournent les pouces pendant que les autres charbonnent pour lui. Il a d’ailleurs ses petits trucs, ses techniques bien à lui. À commencer par une vraie passion pour la prise de parole en public. « C’est simple, Momo prend le micro à la fin de chaque événement », précise Swen. Il met un point d’honneur à remercier les DJ, les organisateurs, les participants, les collègues. « Momo a aussi une petite tendance à couper la sono quand ça s’excite un peu trop, histoire que tout le monde redescende, raconte Swen en se marrant. Ou alors, quand il juge que ça manque un peu d’ambiance, il part carrément en mode kermesse… il fait s’asseoir et sauter le public ». Tant pis pour les DJ, parfois un peu déstabilisés, Momo est au service de l’ambiance autant que de la sécurité.

Freed From Desire

Parmi ses faits d’armes, il y a cette soirée organisée par le collectif la Créole, dans le troisième arrondissement de Paris, à l’occasion de la fête de la musique 2021. « On était deux pour faire la sécurité, raconte Momo. On attendait 400 personnes et il y en a eu 1800 ! ». Ce soir-là, il envoie sa spéciale – le débranchage de sono – tandis qu’un peu plus tôt il ouvrait la foule en deux pour faire passer une voiture avant de boucler la rue pour la soirée. Pas peu fier de son coup, il se retrouve alors au milieu des fêtards. « Le DJ a renvoyé la musique, tout le monde m’a chauffé, j’ai dansé », se rappelle l’ambianceur. Quelques petits pas vite fait, couronnés de succès et acclamés par la foule en délire, histoire de relancer les hostilités. Le même mois, toujours avec La Créole, il n’avait pas pu résister au titre de closing : « Freed From Desire » de Gala. « J’adore ce morceau ! Une vidéo de ce moment avait d’ailleurs tournée sur Instagram, précise Momo. Gala en personne nous a remercié DJ Lazy Flow et moi. J’étais très ému. »

S’il lui a fallu un peu temps avant d’apprécier les musiques électroniques – « j’ai grandi avec Skyrock, la funk et le R’n’B » – au fil des années et au grès des boulots, Momo a progressivement appris les codes des soirées et du monde de la nuit. Il a bossé quelques fois à Lille, dont il ne garde pas de très bon souvenirs : « trop de gens bourrés là-bas ». À Marseille aussi : « Plus calme mais j’ai déjà dû sortir le taser ». Ou encore quelques fois à l’entrée de boîtes de nuit sur les Champs Élysées : « Là-bas tout le monde ne pense qu’à l’argent. Notre boulot c’est de faire rentrer ceux qui vont dépenser le plus. Les méthodes des agents de sécurité sont différentes aussi : il frappent vite et parlent moins ». Depuis deux ans, lors du Macki Music Festival, il s’occupe aussi de la sécurité et de l’encadrement des navettes qui circulent entre Paris et Carrières-sur-Seine. À l’aller, il briefe les festivaliers. Au retour, il chante avec eux. On le retrouve aussi de temps en temps lors de soirées orientales ou de mariages… « Je peux tout faire ! » clame-t-il.

Permis poids lourds

Dernièrement Momo a suivi une formation complémentaire afin de prévenir les violences sexistes lors des soirées. Il a aussi recruté deux filles dans son équipe. « C’est encore rare dans ce milieu, mais on en a de plus en plus besoin, insiste-t-il, pour prévenir des comportements violents et certaines agressions vis-à-vis des femmes. Mais aussi pour accéder à des drogues que des meufs peuvent cacher sur elles ». Il faut dire que le phénomène du GHB l’inquiète pas mal ces derniers temps. Ses équipes et lui essaient de se tenir informés sur le sujet, d’être plus vigilants durant les soirées, « mais à part appeler les pompiers, on ne sait pas encore très bien réagir face à des personnes droguées au GHB ». En attendant, Momo est catégorique : « Si on tombe là-dessus au moment de la vérification à l’entrée, tu restes dehors ». Depuis son poste d’observation, Momo voit le monde et les gens évoluer. « De nouveaux artistes font leur place, la scène et les soirées changent, avec de plus en plus d’artistes féminines et de mixité », analyse-t-il. Tout n’a pas changé pourtant, comme ces collègues qui lui racontent s’être fait insulter de « bamboula » : « Je trouve ça dingue… On est en 2022, c’est fini les années 1980 ! On ne peut plus prendre ce genre de choses à la légère ».

Parfois, lui aussi pense à faire évoluer son métier, vers un peu plus de stabilité. La sécurité rapprochée l’a tenté pendant un temps, avant que le prix de la formation, « de 5000 à 6500€ en France », ne le refroidisse. Pendant la crise sanitaire, orphelin de la nuit, il s’est résolu à passer un diplôme de sûreté aéroportuaire. Momo est pragmatique, il se dit qu’en cas de besoin il pourrait l’utiliser, et peut-être contrôler quelques stars et fêtards qui lui diront : « Mais qu’est-ce que tu fais là ? C’est en soirée qu’on te voit d’habitude ! ». Multiplier les casquettes, voilà l’idée. Cela dit, la musique et le contact avec les gens lui manqueraient trop. Alors il tempère illico : « Il y en a qui ont le permis poids lourds, mais tu ne les verras jamais en conduire un de toute leur vie ! ».

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