Rencontre avec Mehdi, ancien légionnaire devenu physio du festival Positive Education

Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©Guillaume Blot
Le 06.07.2021, à 08h16
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©Guillaume Blot
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Formé aux explosifs quand il était Légionnaire, Mehdi désamorce désormais les tensions devant les portes du Disorder et du festival Positive Education à Saint-Étienne. Avec son sourire communicatif, sa casquette Shark’s Tattoo et sa légendaire veste rouge de ski.

Par Guillaume Blot

Le rendez-vous est pris à la Cité du Design de Saint-Étienne. Pas trop tôt, à 11h, pour laisser dormir un peu ceux qui travaillent la nuit. Mehdi arrive dans le coin habillé en noir mais les yeux solaires. En marchant jusqu’à la Fabuleuse Cantine, il reconnait qu’il vit désormais le jour. On comprend que les seules mandales qu’il ait pu donner depuis mars 2020 sont sur sa Playstation 5. « Ça fait plus d’un an que je n’ai pas géré la porte du Disorder ou celle des autres soirées pour lesquelles on m’appelait. C’est frustrant mais financièrement, avec le chômage partiel, ça va je m’en sors » rassure-t-il. On se pose, en même temps qu’il montre une veste de moniteur de ski siglée Courchevel : « Ça, c’est ma doudoune fétiche du Positive Education, je viens de passer la chercher chez mon beau-frère au Café des Sports. Tu veux que je te raconte comment je l’ai eue ? » propose-t-il, rigolard. Et en avant les histoires.

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La sienne commence en 1972 dans le quartier Montreynaud à Saint-Étienne, qu’il quittera à la majorité pour embrasser une carrière de flic à Montereau, en Seine-et-Marne. « Je n’y suis resté qu’un an. J’en avais déjà marre de la manière dont on traitait différemment les Arabes, les Asiatiques, les Noirs. Ma mère en a pleuré » lâche-t-il. Puis direction la Légion Étrangère à 20 ans, où il se forme au déminage, spécialité montagne. Cinq ans dont il gardera en souvenir cette fameuse combi’ de ski. « Un soir, à Pra Loup, je sauve le mariage et la vie d’un mec qui était, disons, dans une position inconfortable. Il me propose ce que je veux pour garder le silence. Je sais qu’il est moniteur de ski, et que les monos ça plait pas mal aux meufs. Alors je lui demande de me filer sa veste. Et voilà, » se marre-t-il en la montrant, avant de poursuivre : « Elle est technique, je l’aime bien, et surtout elle me permet d’être super reconnaissable au Positive Education ! »

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Après quelques boulots dans la sécu’ privée entre Sainté et Lyon, Mehdi suit en 2000 sa copine de l’époque à Annemasse. Il débute en Haute-Savoie, d’abord comme vigile au supermarché Champion de Cluses, où il y déjoue un braquage en se ruant, un homard congelé à la main, sur un lascar armé qui, surpris, détale aussitôt. Puis il commence à en pincer pour la nuit, et se retrouve portier à la discothèque du casino de la ville. Et au royaume des cartes, rebelote : il empêche là aussi un casse de se produire, en refusant d’ouvrir la porte à un homme menaçant pourtant l’un de ses collègues avec un fusil à pompe. « J’ai réussi à garder mon sang-froid, et éviter de faire couler celui des 600 personnes qui dansaient à l’intérieur. Je suis le seul à avoir jamais empêché un braquage dans ce casino. Le directeur m’a même fait un gros chèque pour me remercier », sourit-il les yeux malicieux.

Jeu d’arcade

S’il arrive à déjouer certains coups, Mehdi en prend quand même. « Là, on m’a planté un couteau dans la main » dit-il en montrant sa paluche droite, qu’il fait ensuite craquer : « Tu entends ? ». Le cours d’anatomie se poursuit vers sa moustache avant de s’arrêter au-dessus de son arcade, où il dissèque l’événement : « Ça, c’était au Macumba de Saint-Julien-en-Genevois où il m’arrivait parfois de bosser. Un soir, deux gros costauds se mettent à insulter une serveuse. Mes collègues leur demandent de dégager. “On partira pas tant qu’on aura pas fini notre bouteille”. Là, je me saisis de leur ‘teille de vodka, et la vide d’un trait sur le sol. Les deux commencent à se chauffer, je me prépare à leur rentrer dans le lard, mais je me mets à patiner sur l’alcool, et bam, je glisse et rebondis sur mon arcade. J’y ai vu tellement rouge quand je me suis relevé que les mecs ont taillé aussitôt ! ». Un CSC sans grave conséquence, qui le lance toutefois sur ce qui va, en 2008, le marquer à vie.

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Accident de motoneige

Milieu des années 2000, Mehdi cogne parfois, gagne bien sa vie et plait aux filles alors « qu’ado (il) galérait ». Il embrasse à pleine bouche sa trentaine, même s’il doit parfois la fermer quand ses patrons lui demandent de laisser à la porte les potentiels-fauteurs-de-trouble-à-la-peau-colorée. Et puis arrive l’accident de motoneige, en 2008, qui le laisse alité pendant quatre mois. « Là mon pote, j’ai eu le temps de réfléchir à ma vie, et de prendre conscience que j’étais en train de me perdre avec la thune, les bastons, les soi-disants amis qui sont en réalité des gratteurs, et surtout la discrimination à laquelle je participais malgré moi » énumère-t-il gravement. Il se laisse tenter par une dernière pige à rallonge au Petit Palace à Genève, et lâche tout en 2013. Une tentative de business avec la création d’une agence matrimoniale à Budapest plus tard, notre homme décide de revenir se caler à Saint-Étienne.

Positive Education : édition zéro

Décembre 2014, Mehdi sent son smartphone vibrer, décroche. À l’autre bout du fil, un pote lui demande s’il peut le remplacer pour assurer la sécurité d’une fête. En galère de boulot, il accepte. Peut-être le meilleur “okey” de toute sa nouvelle vie. Sans le savoir, il prend part à l’une des premières fêtes Positive Education de l’histoire. Charles Di Falco, fondateur du festival s’en souvient : « On a eu un vrai coup de coeur pour Mehdi. On lui a demandé de revenir pour les suivantes, dont l’édition zéro du Positive Education. Je me souviens notamment qu’à sa première soirée comme responsable sécu’, il connaissait quasiment les prénoms des 300 personnes qui étaient là ! ». Une prouesse que confirme Julien Haro, à la régie des débuts de Positive Education, et aujourd’hui patron de Mehdi au Disorder : « Il a été notre priorité absolue quand on a ouvert notre club. C’est un amour. Je me rappelle qu’une fois, il m’avait demandé de surveiller la porte parce qu’il devait aller chercher un truc dans sa voiture. Qu’est-ce que c’était ? Des pains au chocolat qu’il avait achetés pour filer aux festivaliers ! ». Un amour bilatéral, à en croire Mehdi : « J’ai tout de suite kiffé Positive Education et les personnes du projet. On me faisait enfin totalement confiance à la porte, je pouvais faire rentrer tout ceux vraiment dans le mood, peu importe la couleur de peau ou les orientations ! »

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Engagé contre les discriminations

Ses combats ont ainsi changé. (Presque) fini la bagarre, Mehdi se bat surtout désormais contre toutes les discriminations, à son échelle : « Le racisme, l’homophobie, la transphobie, la grossophobie, et j’en passe d’autres dégueulasses ! C’est ce qui peut me mettre hors de moi aujourd’hui, que des potes gays se fassent taper dessus gratos dans la rue par exemple, je peux devenir fou ! » s’émeut-il. Que ce soit au festival Positive Education, au club F2 ou plus récemment au Disorder qui l’emploie depuis mai 2019, Mehdi met un poing d’honneur à (dé)gommer les préjugés, même les plus tenaces : « Je me souviens d’une soirée gay au F2, où un lascar se pointe à ma porte. Je le taquine un peu pour voir s’il est sûr de vouloir rentrer. Et là il me répond : “Mais oui, en plus j’ai mis mon petit string rouge à papillons”. Comme je ne sais pas s’il se fout de ma gueule, je lui rétorque : “Chiche de me montrer ?”. Je le fais rentrer dans le hall, il baisse légèrement son pantalon, et je vois qu’il dit vrai. Eh bah je lui ai même offert l’entrée ! ».

“Non-binaire, c’est Mehdi qui gère”

Des principes élémentaires qu’il s’évertue à transmettre à ses équipes : « Quand je suis Responsable Accueil en soirée, comme au Positive Education, je briefe bien ma team en leur disant de respecter les fêtards, de ne pas les juger. Mais il m’arrive parfois d’avoir des brebis galeuses » se désole-t-il. Comme lorsqu’un fêtard du Positive Education, après avoir lancé un « t’es beau » à un vigile qui lui plaisait, s’était vu rétorquer en échange un « moi je vais t’enculer tu vas voir !”. La suite, simple dans la bouche de Mehdi : « J’ai dégagé le vigile ! ». Simple comme la manière aussi dont il a géré la fouille d’une personne non-binaire à l’entrée d’un récent Positive Education : « Je lui ai demandé comme il·elle voulait être fouillé·e, ça s’est fait dans le respect, il y avait de la confiance mutuelle ».

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Un professionnalisme que Mehdi n’usurpe pas : « Je suis toujours à fond pendant les soirées. Je suis un passionné, vraiment. Ni alcool, ni drogue pendant le service, je ne tourne qu’au café. Et quand j’ai un coup de pompe, il y a souvent Youssef, mon bras droit, qui n’est pas loin pour me remplacer. » Et quand on lui demande s’il a déjà quitté son poste pour aller danser un peu, la réponse est sans équivoque : « Rah j’avoue que ça me démange souvent, surtout quand il y a un Manu le Malin qui envoie du costaud. Mais non, les gens comptent sur moi. Y’a juste peut-être en after où je relâche mon attention, et encore ».

After-suprise

Et c’est justement lors d’un after qu’il reçoit, selon lui, son plus beau cadeau : « En 2017, des jeunes me proposent de passer chez eux après une fête. J’y vais, j’enlève mes pompes à l’entrée, et au moment d’arriver dans le salon, il y’a presque vingt personnes qui se mettent à crier mon prénom. Ça m’a tellement touché ! ». Il aurait pu citer les 500 Francs Suisses reçus à l’entrée par un journaliste de Canal+ trop bourré pour rentrer au Petit Palace de Genève il y a 10 ans, mais non. Les amis avant tout. « C’est un métier dangereux, j’ai souvent risqué ma vie. Mais ça vaut le coup de le faire pour des potes, » philosophe Mehdi, en mâchant son burger falafel, qu’il peine à terminer. « Tu m’en veux pas si je ne le finis pas ? Je fais des ulcères depuis peu, le stress a priori. Le toubib me dit qu’il n’y a qu’une solution : changer de métier. Mais impossible, je préfère avoir mal au ventre que de trouver un autre taf aujourd’hui. » Après 21 ans de sécu’, difficile pour Mehdi de changer de casquette. Et encore plus de veste de ski.

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