Rencontre avec Eric Serra, le loup multipass de Luc Besson

Écrit par Jean Paul Deniaud
Le 15.12.2015, à 16h01
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Écrit par Jean Paul Deniaud
Le Grand Bleu, Nikita, Léon, Le Cinquième Élément, Arthur et les Minimoys, Lucy… Depuis le début des années 80, des centaines de millions de spectateurs ont grandi puis amené leurs enfants devant les films populaires de Luc Besson. Et autant se sont laissés captiver, souvent sans le savoir, par les innovations musicales du compositeur de leurs bandes originales, le solitaire et touche à tout, Éric Serra.

Collectionneur de Victoires de la musique, de Césars ou de disques d’or, ce complet autodidacte, et qui est aussi le bassiste privilégié de Jacques Higelin depuis plus de trente ans, a bercé les oreilles du monde entier avec des sonorités électroniques alors souvent cantonnées aux salles de concert et aux clubs.

Un réel héritage dans l’inconscient musical populaire qui ne l’empêche pas de retracer, avec l’enthousiasme intact d’un gosse, ses premières compos sur ordinateur, son obsession pour le sampling, ou l’enregistrement hallucinant du chant de la diva dans Le Cinquième Élément. Retour en enfance.



Ça te surprend qu’un magazine de musiques électroniques s’intéresse à toi ?


Hmm… Pourquoi ça me surprendrait ?

Parce que les magazines de musiques électroniques en France ne t’ont jamais interviewé.

Eh bien, c’est plus ça qui me surprend ! (rires) Ça me surprend parce que j’étais parmi les premiers à faire de la musique électronique en France. Donc je suis ravi que vous vous en soyez aperçu.

Notre couverture d’octobre, c’était Jean-­Michel Jarre, qui, lui, est souvent sollicité. Comment expliques-­tu cette différence de médiatisation ?

Peut­-être parce que Jean­-Michel Jarre n’a fait que ça, et, pour le coup, c’est vraiment l’un des premiers. Il a toujours été très médiatique. Moi, j’ai commencé par de la musique plus rock, en groupe.

“J’étais sur un Mac SE, avec un petit écran qui doit faire 20cm de côté, en noir et blanc. J’ai fait toute la musique du Grand Bleu avec ça !”

La BO de Subway était très pop/rock. Pour Nikita, c’était très électro. Ensuite, j’ai commencé à tout mélanger, c’est ce qui me passionne le plus. Aujourd’hui, c’est de l’électro avec de l’ethnique, du symphonique, de la pop… 


Qu’est­-ce qui t’as amené à te tourner vers les instruments électroniques ?

C’est dû à mon goût pour la science-­fiction et pour les mathématiques ! (rires) Ce n’est pas une blague ! Quand j’étais gosse, j’étais fan de SF et j’avais la chance d’être naturellement doué en maths. Quand les ordinateurs personnels sont apparus, j’ai été l’un des premiers à en acheter parce que pour moi, c’était de la science-­fiction, ça m’amusait. A l’époque, quand tu allumais l’ordi, il n’y avait pas de système intégré, d’icônes à cliquer. Tu avais un petit curseur vert sur un écran noir et il fallait vraiment écrire en langage BASIC. C’était des maths. J’ai commencé par reconstruire un jeu Pacman, en partant de rien. J’ai programmé les bestioles, les circuits, le fait de pas pouvoir traverser les murs…

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Tu avais quel âge ?

Oh, je n’étais plus un gosse, j’avais une vingtaine d’années. Et j’étais déjà musicien professionnel, instrumentiste. Mon tout premier ordinateur c’était un Texas Instruments TI 99. Ça ne servait absolument à rien sauf si tu étais vraiment programmeur. Ensuite, j’ai acheté l’Apple IIe. C’était déjà beaucoup plus puissant et intéressant, surtout quand est sortie l’une des premières interfaces MIDI qui permettait de connecter l’ordinateur à un synthé. Le jouet devenait encore plus fantastique, il combinait mes passions pour la SF et les maths avec la principale, la musique. C’était fait pour moi ! Par contre, comme c’était très expérimental, c’était ridicule. Tu faisais une partie de piano et au bout d’une minute, la mémoire était pleine, c’était très limité. Mais c’est avec ça que j’ai fait toutes les maquettes de la BO du film Subway. Et ça m’a permis d’amorcer une autre façon de composer.

Musicalement, quelles possibilités as-­tu découvert ?

D’abord celle de pouvoir enregistrer virtuellement, c’était surréaliste pour l’époque. Jouer quelque chose que ton ordi rejoue ensuite, alors que ce n’était physiquement enregistré nulle part, c’était déjà mystérieux et fantastique. Un an plus tard, je suis passé à des choses beaucoup plus sérieuses, notamment le premier Macintosh et les vrais logiciels de musique. Le premier, c’était Performer de MOTU. J’ai fait toute la musique du Grand Bleu avec ça ! J’étais sur un Mac SE, avec un petit écran qui doit faire 20 cm de côté, en noir et blanc. Soudain, tu n’avais plus un seul canal MIDI mais plusieurs, et un nombre de pistes presque illimité. Ça permettait de faire des choses incroyables.

Le Grand Bleu, OST


Et dans ton set­up de l’époque, il n’y avait pas de boîtes à rythme, ce genre de choses ?

Pour Le Grand Bleu, j’avais un clavier-­maître, le Yamaha DX7, Performer 1 avec un MAC SE, et mon gros synthé Yamaha TX816, qui était mon trésor, un truc assez cher que j’avais pu me payer grâce aux droits de Subway. La plupart des sons du Grand Bleu viennent de ça, contrairement à ce que beaucoup de gens ont dit à l’époque. Ils pensaient que c’était du Roland D­50, qui est sorti à peu près un an plus tard. Mais effectivement, dans toute la génération qui a suivi, D­50 et les autres, il y avait beaucoup de sons qui ressemblaient à ceux du Grand Bleu.

Tu crois que tu as eu une influence là-dessus ?

Ou alors c’était dans l’air du temps. Mais il y avait plein de sons que j’avais créés avec le TX816 qui se sont comme par hasard retrouvés dans les présets du D-50. Ce set-up me permettait de travailler tout seul, ce qui était assez nouveau et ludique. Après, j’en ai eu – et j’en ai toujours – marre de travailler en solo. Mais à l’époque c’était hallucinant de pouvoir faire tout ça tout seul. Quasiment à la même époque, les samplers sont arrivés, et c’était magique : on pouvait jouer avec n’importe quel son. J’ai fabriqué plein de sons en samplant vraiment n’importe quoi. À chaque fois que je passais à côté d’un objet, je tapais dessus pour voir comment ça sonnait. Je samplais des centaines et des centaines de choses, ce qui me permettait d’être certain que personne ne pourrait avoir les mêmes. Je me suis constitué des banques de sons uniques, que j’utilise toujours. Parce que je suis sûr que personne ne les a, ils sont à moi !

À l’époque, il y avait aussi beaucoup d’expérimentations. Tu écoutais ce qui se passait autour, Tangerine Dream, Art of Noise, Jean-Michel Jarre, le krautrock… ?

Oui, c’était super bien produit. Ça mettait la barre haute. Mais je ne me sentais pas membre d’une confrérie électronique. C’est peut-être pour ça que je n’ai jamais joué sur ce tableau, y compris au niveau de ma médiatisation. Je n’ai jamais voulu représenter l’électro… Rock & Folk m’avait surnommé le pape du New Age, qui était donc électronique. Ça m’avait fait marrer parce que je ne savais même pas ce que ça voulait dire ! J’aime bien explorer plein de choses. Parallèlement, j’étais aussi dans le classique, la musique ethnique, toujours dans le rock et jazz-rock. L’électro m’amusait beaucoup mais ce n’était pas ma seule passion. C’était une facette parmi d’autres.

“Je suis un autodidacte, je n’ai pas eu de formation classique, ni de formation du tout d’ailleurs.”

C’était plus un moyen qu’une finalité…

Oui. Ça a été une finalité au tout début parce que ça m’amusait vraiment. Quand je travaillais sur la musique de Nikita, j’avais programmé des parties de basse de manière hyper réaliste, qui ressemblaient un peu à de la contrebasse. Je m’amusais à programmer jusqu’aux bruits des doigts sur les cordes. Je suis bassiste, ça m’aurait pris cinq ou dix minutes à enregistrer avec une basse, mais j’ai passé six heures sur l’ordinateur pour obtenir le rendu le plus réaliste possible. Juste parce que ça me faisait marrer !

Nikita, OST


Tu as commencé avec le premier court-métrage de Besson, L’Avant-dernier, en 1981, à une période où les BO électroniques étaient rares. Mais comme le disait Jarre, le cinéma a mis longtemps à comprendre l’intérêt des instrumentations électroniques pour ses BO, qui se cantonnait souvent aux orchestres symphoniques à la John Williams. Ta musique était avant-gardiste pour l’époque !

C’est vrai. D’ailleurs, au début, pour Le Grand Bleu, Luc m’avait demandé de faire un score symphonique à la John Williams. C’était pile notre génération, on était fans de tous ces Star Wars, Indiana Jones, avec du gros symphonique. Je me suis donc plongé dans l’écoute de cette musique, parce que je n’avais pas cette culture. Je suis un autodidacte, je n’ai pas eu de formation classique, ni de formation du tout d’ailleurs. Au dernier moment, alors que j’allais me mettre à écrire, Luc a changé d’avis. Il m’a dit : « J’ai réfléchi, et c’est con mais ce n’est pas notre culture. On devrait faire quelque chose qui nous correspond. » On a alors basculé vers quelque chose plutôt pop, rock, jazz-rock etc. Mais ces deux ans où j’étais plongé dans la musique symphonique avaient totalement changé ma façon de composer et de construire la musique. Tout ça, combiné aux ordinateurs – qui étaient devenus suffisamment performants–, puis à ce côté ludique et aux samplers, ça a donné la musique du Grand Bleu. C’était assez nouveau pour l’époque et c’est ce qui a contribué au succès de la BO.

Tu composes toujours la musique après le montage ?

Oui, je travaille toujours en m’inspirant directement des images. Du sur-mesure ! Sauf lorsqu’il y a des scènes de musique, comme le concert de Subway ou celui de la diva dans le Cinquième Élément, je suis obligé d’écrire en amont.

Tu te décris comme autodidacte et solitaire. Tu n’as jamais eu envie de collaborer avec d’autres musiciens électroniques ?

J’avoue que je n’ai jamais cherché à le déclencher. Jouer de la musique, c’est ma passion principale, avec un groupe et si possible avec du public. Par contre, composer, c’est pour moi quelque chose qui est très solitaire, depuis toujours. Dans l’idée, j’aimerais beaucoup parce que c’est un peu lourd d’être toute la journée seul dans mon studio. J’y pense souvent, j’aimerais être avec quelqu’un, ne serait-ce que pour rebondir l’un sur l’autre et pouvoir raconter des conneries de temps en temps pour se détendre. C’est quelque chose qui me fascine, comme les Daft Punk, qui travaillent à deux ou plus, mais je ne sais pas comment on peut écrire à deux. Je ne trouve pas ça absurde, mais j’ai tellement toujours travaillé seul que je ne saurais même pas comment faire !

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Article paru dans TRAX#188 (Jeff Mills, décembre 2015 / janvier 2016).

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