Regina Demina : entretien 100% pole dance avec la queen de la mélancolie sur barre

Écrit par Cécile Giraud
Photo de couverture : ©Raphaël Lugassy
Le 29.09.2021, à 18h12
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©Raphaël Lugassy
Écrit par Cécile Giraud
Photo de couverture : ©Raphaël Lugassy
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Ce mois-ci, Trax célèbre la danse. Pour l’occasion, on a donné rendez-vous en plein Pigalle à l’artiste transmedia Regina Demina pour nous parler de pole dance. Une pratique ultra gainée que l’on prend plaisir à retrouver dans ses créations mélancoliques et sensuelles.

Comment as-tu découvert le pole dance ?

Je suis partie très tôt de chez moi. En arrivant à Paris, c’était la galère, donc c’est clairement l’appât du gain qui m’a appelée. J’avais besoin de travailler donc je suis devenue strip-teaseuse. C’est comme ça que je me suis mise au pole dance. Je trouvais ça ultra hypnotique. J’avais un appartement en sous loc’ avec mon amoureuse de l’époque. On y avait installé une barre, mais une barre nulle… Genre que les daronnes achètent pour faire un show à leur mari. Pour s’entraîner, une la tenait et l’autre grimpait dessus… C’était si dangereux. 

C’est une discipline très difficile. Tu as mis combien de temps à avoir ce niveau ?

Je ne sais pas trop. Tout dépend comment tu t’entraînes, c’est comme partout. Si tu travailles à des hauts niveaux de compèt’, c’est sûr que les filles, elles ont des physiques de gymnastes, tu peux pas faire autrement. Il faut de la force pour te porter, des épaules et des dorsaux développés. C’est un corps que je trouve beau et intéressant mais moi je me sens pas forcément bien dans une enveloppe si musculeuse. Quand j’ai démarré, je dansais toutes les nuits donc je m’entraînais un max. C’était mon gagne-pain, pas une activité qui se pratique comme ça, une fois pas semaine. 

Le pole dance fait partie des sous-cultures qui ont été ré-appropriées par la classe bourgeoise et la mode.

Regina Demina

Et du coup, quand tu arrives à un bon niveau, le but c’est de faire croire que tu flottes alors que tu es gainée à mort !

Oui, exactement. Beaucoup de disciplines sportives font cet effet. Tu regardes un match de foot, tu as l’impression que le mec fait ce qu’il veut avec le ballon. Moi, tu me mets sur un terrain, je prie pour que la balle n’arrive pas sur moi. Là, j’ai arrêté de m’entraîner ces 8 derniers mois à cause d’un covid long et d’une blessure à l’épaule. En reprenant, je vois que mon corps a une mémoire, je fais des trucs sans réfléchir, c’est naturel. Je trouve que ça ressemble un peu au skate, en fait ! Les figures sont marquées dans ton corps. 

Tu ressens quoi quand tu es sur la barre ? 

Je trouve que c’est grisant de féminité. La sensibilité que demande l’exercice, je l’aime quoi. J’aime aussi la recherche d’impro qu’il y a autour.

Est-ce qu’on peut parler d’une forme d’empowerment ? 

Oui, mais j’ai mis du temps à l’analyser de cette façon. J’ai commencé à faire du pole dance parce qu’il fallait que je bouffe. C’est cool, des artistes le pratiquent de plus en plus. Mais c’est différent quand tu le pratiques dans un club, où il y a de la concurrence, tu danses pour des hommes… Les filles avec qui tu traînes sont des amitiés vacillantes à cause du rapport à l’argent. Donc il y a une forme d’empowerment dans le fait d’assumer une sensualité. Mais ni plus ni moins que quand tu es autonome en tant que fille artiste et que tu ne dois plus rien à personne. 

Au final, ce serait quoi ta définition du pole dance ?

Je le vois vraiment comme un art et un gagne-pain. Je peux faire un parallèle avec le hip hop ou le voguing. C’est la danse du peuple. Maintenant, des personnes se paient des cours particuliers à 60 euros, et tant mieux ! Mais je pense que c’est important de remettre les choses dans leur contexte. Le pole dance fait partie des sous-cultures qui ont été ré-appropriées par la classe bourgeoise et la mode. C’est à ce moment-là qu’on en entend parler, qu’on le glorifie et qu’on l’amène ailleurs. Alors que pour moi, c’est un outil qui permet aux strip-teaseuses de faire des belles figures (rires). 

Toi justement, de quelle manière tu l’amènes dans ton art ? 

Ma manière de créer est à la fois très intime et distanciée. On m’a beaucoup remis dans la gueule le fait que je pratique le pole dance. Donc ma meilleure défense, c’est de l’injecter moi même dans mon travail. J’essaie toujours de sublimer la pratique pour que ce soit plus nuancé. Combien de fois on m’a prise par surprise… des boîtes de prod qui m’appellent pour faire un film ou un clip, puis finalement c’est juste pour faire du nu. Les gens prennent cette pratique pour un acquis. Parce que j’ai été strip-teaseuse, les gens pensent que je peux tout accepter sans qu’on en parle avant. Tout peut être intéressant et peut donner matière à jeu et fiction. Mais comme tout contrat, ça se discute et ça se cadre en amont. C’est une question de délicatesse et de respect.

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©Regina Demina

C’est une question de contrôle en fait… 

Oui, voilà ! Une fois, je me suis retrouvée sur deux tournages différents, avec deux costumières différentes qui m’ont sorti la même tenue pétée achetée à Pigalle. C’est pour ça que je contrôle vachement mon esthétique, je suis maniaque. Je vais être toujours plus intéressante et nuancée que tous les clichés qu’on va m’accoler. Après j’adore les archétypes féminins, j’adore les clichés. Mais si je le fais moi-même, je vais empêcher que d’autres fantasment à ma place pauvrement.

On peut dire que ta musique est un peu comme le pole dance. Tu chantes des paroles mélancoliques mais d’une manière qui ne nous donne pas envie de nous jeter du 5ème. Le pole dance, quand on regarde, ça a l’air fluide et facile mais en réalité, c’est très dur. En plus, tu danses sur la barre en chantant des paroles tristes. Est ce qu’on peut dire que tu es l’inventrice de la “sad pole dance” ? 

Je suis contente que tu vois les choses de cette manière. On me reprochait de ne pas assez sourire quand je pratiquais. Ça, en plus du fait que je ne mettais pas mes lentilles pour ne pas voir le public me regarder (bonjour le déni), ça devait rajouter à la mélancolie. Je suis mélancolique par essence donc c’est une bonne analyse ! 

Dreamcore, le Nouvel EP de Regina Demina sortira début 2022. En attendant, le titre “Un Daydream” s’écoute sur toutes les plateformes d’écoute et se matte sans relâche avec le Club Avant Scène de Rock en Seine. Enfin, pour découvrir ou redécouvrir sa BO du défilé Céline, c’est par ici.

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