Qui se cache derrière Manifesto XXI, ce magazine queer devenu le porte-voix des cultures LGBT+

Écrit par Cécile Giraud
Le 30.04.2019, à 18h26
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©Marie Rouge
Écrit par Cécile Giraud
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Vendredi 3 Mai, le magazine Manifesto XXI fêtera ses cinq ans au Petit Bain. Loin des fast medias mainstream, il est devenu la tribune online de contenus fédérateurs, contre un cynisme journalistique assourdissant. Cet anniversaire, c’est l’occasion de revenir sur des années de luttes sociales avec Costanza Spina, la fondatrice d’un média qui donne la parole à une majorité silencieuse queer en quête d’inclusivité.

Pouvez-vous me raconter la naissance de Manifesto XXI ?

Manifesto XXI est né en 2014 quand j’étais en dernière année de Science Po à Rennes. C’était mon projet de fin d’étude avec Delphine Barthier, (qui n’est plus dans le magazine, ndlr). À l’époque, le boom des fast médias numériques comme Konbini, faisait que les contenus étaient assez putassiers. Mais on avait envie que le long format trouve sa place sur internet et que des idées importantes y circulent. Aussi, en tant que femme homosexuelle, je ne connaissais pas de médias représentant les cultures queer. Donc, j’ai voulu créer un magazine engagé, sans oublier le côté artistique. 

« Notre priorité était de créer une communauté autour de nous »

Cinq ans après, comment il fonctionne ?

Des rentrées d’argent commencent à arriver grâce aux partenaires, comme la Gaîté Lyrique et La Java. Mais pour l’instant, tous les contributeurs·trices sont bénévoles. Avec Apolline Bazin et Bérénice Cloteaux-Foucault, les rédactrices en chef adjointes, on ne se verse pas de salaires. Je pense la même chose qu’Anais Carayon, de Brain Magazine : si on avait créé Manifesto avec un business plan clair, la nature même du projet n’aurait pas été la même. Notre priorité était vraiment de créer une communauté autour de nous, de communiquer des idées, et de fédérer un public.

Est-ce que vous visez un lectorat particulier ?

Si on regarde les chiffres, c’est 40% d’hommes et 60% de femmes. Je pense que le lectorat de Manifesto est très queer, mais je n’ai jamais essayé de viser qui que ce soit. Dès qu’on va aborder des sujets comme la bienveillance et la valorisation des corps différents, on va attirer un public complètement ignoré par d’autres médias. Mais ça ne fait pas de Manifesto un média queer de niche car, pour moi, le queer n’est pas une niche aujourd’hui. Le lectorat est en grande partie à notre image : un groupe de personnes qui ont été traitées d’outsiders en raison de leurs identités et de leurs idées, mais qui ont fait un choix de vie assez punk. Et l’exutoire qu’est Manifesto permet de faire un fuck à plein de choses.

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Comment vous sentez-vous, au bout de 5 ans de Manifesto XXI ?

Je me sens fatiguée. On mène des luttes quotidiennes pour affronter le monde des médias tout en motivant les journalistes autour de nous. Et si tu es tout·e seul·e et que tu as moins de 25 ans, c’est très dur. Quand Bérénice et Apolline sont venues m’épauler, ça m’a vraiment soulagée. Ces 5 années très punks laissent la place à l’idée de faire de Manifesto notre métier. J’ai encore beaucoup d’énergie malgré cette fatigue. Je suis dans une équipe de personnes qui n’ont pas peur, qui se sont toujours battues pour ce qu’elles ont, pour mener leur vie à part.

Ce serait quoi, le grand challenge aujourd’hui ?

On a la chance de pouvoir faire absolument ce qu’on veut de ce média, qui compte tout de même 30 000 lecteurs par mois. Les gens sont heureux de pouvoir s’exprimer et d’écrire des choses qui les gratifient. Donc, le plus grand challenge serait de rémunérer nos journalistes. Je suis par ailleurs très heureuse de travailler avec des gens qui n’ont pas fait d’école de journalisme, car le formatage m’angoisse. Je préfère mille fois travailler avec des gens complètement cramés qui t’amènent au bout de la nuit dans des aventures pas possibles plutôt que de travailler avec des gens tout propres. Il faut faire plus de place à des visions du monde différentes, à des personnes lesbiennes, à des handicapés·ées, à des femmes, à des fils·filles d’immigrés·ées, cette majorité silencieuse que tout le monde tait.

« Si on oublie la presse, on va vers le fascisme et l’effondrement culturel »


Comment serait accueilli Manifesto XXI dans votre pays d’origine, l’Italie ?

Dans les années 90 en Sicile, où je suis née, il y a eu une guerre de mafia très violente qui a ravagé le pays. Les jeunes du Sud de l’Italie sont vraiment abandonnés à eux-mêmes, ils doivent faire face à un héritage de violence et d’injustice, d’omerta et d’abandon. La médiacratie berlusconienne n’a rien arrangé à l’affaire. Je pense que les jeunes italiens auraient vraiment besoin d’un média comme Manifesto. Dans le Sud de l’Italie, on a besoin de justice, de reconnaissance et de culture. Peut-être un jour…

Ça a dû vous faire bizarre en arrivant en France…

Oui, c’est ici que j’ai découvert l’importance de la presse ! J’ai toujours cette phrase de Victor Hugo, en tête :  « le journal est la prière du matin de l’homme moderne ». Ça veut dire que le matin, les gens se lèvent et lisent le journal. Rien à voir avec l’Italie. Mais si on oublie la presse, on va vers le fascisme et l’effondrement culturel. Pour toutes ses raisons, Manifesto fonctionnerait en Italie. Ça serait mon but ultime : amener dans mon pays ce que j’ai appris en France.

« On veut créer des mini sociétés où le corps féminin est mis en valeur et protégé »


En France, quel chemin reste-t-il à parcourir dans les luttes que vous menez ?

Je pense que le grand combat de tous les mouvements féministes c’est de proposer une vision de la connaissance issue d’un oeil queer. Il faudrait donner des responsabilités et un réel pouvoir économique à tous·tes ceux·celles qui tentent de défendre cette ligne. Aussi, on parle de plus en plus des safe spaces. Avec les soirées Manifesto, par exemple, on souhaite créer des espaces « secure » pour que tous les corps puissent faire la fête dans des lieux où il n’y a plus d’agressions, plus de rapports de dominations. C’est à des mini sociétés de nuit, où le corps féminin est mis en valeur et protégé.

Pouvez-vous m’en dire plus sur la soirée du 3 mai ?

Cette soirée, ça va être un peu le coeur de notre avenir on souhaite créer un vrai pôle club. Donc les soirées sont engagées, avec l’idée clé d’un espace safe, la défense des artistes indépendants, porteurs d’esthétiques nouvelles. En gros, on va faire vivre nos contenus.

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Comment faites-vous votre programmation ?


Ce sont des artistes qu’on aime beaucoup et qui sont parmi nos meilleures découvertes récentes. J’aime les soirées où on est transcendés, donc on parlerait presque de rituel chamanique ! Calling Marian, Regina Demina, Vikken… ce casting de gens va créer cet effet là. En tout cas je l’espère...


Vendredi 3 mai, les 5 ans de Manifesto XXI s’annoncent tout bonnement magiques. Affiche de l’évènement à l’appui, le Petit Bain accueillera sorcières et creepy sisters en tout genre. L’occasion de se faire tirer les cartes, tatouer par Equis, maquiller par Jeanne Meens et se saper avec Maison Clothes Vintage tout en se déhanchant sur l’envoûtant·e Regina Demina, le lyrisme minimaliste de Nelson Beer, le duo techno aux frontières de la trap La Crampe, la techno aérienne de Calling Marian, l’obsédante minimal de Mila Dietrich, le violent perfomer Vikken, la mélancolie charnelle de Sônge, la spiritual rave de Vödka Banane et, enfin, les « sortilèges technoïdes » de Cassie Raptor.


Toutes les informations sont à retrouver sur la page Facebook de l’évènement. 

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