Qui était Rachid Baba, le « Jean-Michel Jarre du raï » qui a posé les bases de la house arabe ?

Écrit par Trax Magazine
Le 02.10.2019, à 17h20
04 MIN LI-
RE
©D.R
Écrit par Trax Magazine
Producteur iconique du raï, Rachid Baba Ahmed a aussi joué un rôle de pionnier dans le domaine des musique électroniques jusqu’à son assassinat en 1995. Retour sur le destin tragique d’un génie des machines.

Le 15 février 1995, alors que le soleil vient de se coucher, la ville d’Oran est à la fête. En ce mois de Ramadan, chacun est en train de rompre le jeûne en famille. Partout, on s’apprête à déguster jusque tard dans la soirée des spécialités algériennes préparées pour l’occasion. Mais à 21h30, des détonations résonnent au milieu de la rue de Mostaganem, dans le quartier du pont Saint-Charles. Les riverains ont à peine le temps de se précipiter à leur fenêtre que s’éloigne déjà une voiture remplie d’hommes armés de fusils à canon sciés. Alors que le silence retombe sur la rue, on découvre au sol deux victimes au souffle coupé. Si le premier s’en sortira d’une blessure légère, le second décède par contre sur le coup. Il s’appelait Rachid Baba Ahmed, compositeur, producteur star et cible prioritaire de ceux que le chanteur kabyle Idir appelait « les chasseurs de lumière ». Il vient grossir la liste des victimes d’une longue vague d’assassinats initiés par les intégristes religieux contre les intellectuels, artistes, enseignants ou militants politiques. Après le dramaturge Abdelkader Alloula (pour qui il avait composé), le chanteur de raï Cheb Hasni (dont il avait lancé la carrière) ou l’acteur Azzeddine Medjoubi deux jours plus tôt, Rachid Baba Ahmed a été tué parce qu’il représentait une certaine idée de la jeunesse, de l’ouverture d’esprit et de la fête.

Il faut se rappeler la réaction qu’a entraînée sa mort partout dans le pays pour comprendre l’importance culturelle de Rachid Baba Ahmed en Algérie. À Tlemcen, sa ville d’origine, la nouvelle a fait l’effet d’une bourrasque. Mohamed Lamouri, chanteur de raï qui s’est fait connaître dans le métro parisien se rappelle encore de ce 15 février 1995, quand il était encore enfant à Tlemcen : « C’était en plein mois de Ramadan. Nous étions en train de dîner avec ma famille quand l’annonce de sa mort est passée à la télévision. On n’en revenait pas. Notre réflexe a été de sortir dans la rue. Nous avions besoin de voir Rachid et c’est là qu’on le croisait tout le temps. Tout le monde le connaissait ici. Les gens l’appelaient « Tonton Rachid ». Ce jour-là, il y avait une vraie tristesse un peu partout dans la ville. » Il faut dire qu’à Tlemcen, le producteur ne passait pas inaperçu. Avec sa jeep militaire, ses longs cigares, sa barbe et sa casquette kaki, Rachi Baba ressemblait davantage à un Fidel Castro algérien qu’à un producteur à la mode. Pourtant, via son énorme studio d’enregistrement, son label et sa très populaire émission télévisée baptisée Bled Music, le compositeur est à l’origine de bon nombre des plus grands succès du raï. Sans lui, des stars du genre comme Khaled, Cheb Sahraoui, Cheba Fadela ou Cheb Hasni n’auraient sans doute jamais connu un tel succès populaire. À jamais, Rachid Baba Ahmed restera donc le plus célèbre des producteurs de raï, celui qui a aussi composé le premier hit international du genre avec la chanson « N’sel Fik » de Fadela et Sahraoui (samplée la même année par les Allemands 49ers sur leur titre house « Die Walküre »). En hommage, le centre communal de Bab El Khemis à Tlemcen porte désormais son nom.

Mais dans son immense studio — l’un des mieux équipés d’Afrique — le producteur algérien voyait finalement bien plus loin que le raï, laissant libre cours à sa passion pour les synthétiseurs et les boîtes à rythmes. Au journal Libération, il expliquait d’ailleurs en 1989 que son style si singulier venait finalement du fait qu’il n’a jamais véritablement voulu produire du raï mais plutôt de la musique électronique : « À l’époque, le raï ne me disait absolument rien. Donc j’ai fait ça en musique synthétique, je m’inspirais de Jean-Michel Jarre. C’était très neuf. Les gens n’avaient jamais entendu ça auparavant. Tous les éditeurs de cassettes sont venus me voir à Tlemcen. Ils me disaient : « Rachid, mon frère, fais-moi ceci, fais-moi cela » ». À toute vitesse, le producteur enchaîne donc les morceaux pour un peu tout le monde. Mais quand il lui reste un peu de temps libre, Rachid Baba Ahmed s’essaie aussi à des formes nouvelles dont on a parfois tendance à oublier l’importance historique. Dans son coin, il joue avec ses machines et enregistre des quantités impressionnantes d’instrumentaux diffusées plus ou moins confidentiellement. Il remixe par exemple le célèbre « Like A Virgin » de Madonna, triture les sons de ses synthétiseurs sur des titres comme « Hanina » ou le superbe « Ma Hlali Noum » et s’amuse même à inventer la house raï music en sortant une cassette labellisée « spécial danse » sur laquelle il mêle rythmique house et samples de ses amis chanteurs de raï. « Il savait tout faire avec ses synthétiseurs », reprend Mohamed Lamouri. « C’est lui qui m’a donné envie d’apprendre à jouer de cet instrument. Rachid Baba, c’était le Mozart du synthétiseur. » Nul doute que s’il avait pu écrire son propre requiem, celui-ci aurait été bourré de kicks de 808 et de nappes synthétiques.

Pour ne pas connaitre le même sort que leur producteur, une bonne partie des protégés de Rachid Baba ont choisi d’émigrer jusqu’à Paris, à Barbès. L’histoire de ce quartier et du raï qui ne cessait d’y résonner dans les années 80 et 90 est à retrouver dans le numéro 225 de Trax Magazine, disponible en kiosques et sur le store en ligne.

Newsletter

Les actus à ne pas manquer toutes les semaines dans votre boîte mail

article suivant