Qu’est-ce que ça fait d’être trans en club ?

Écrit par Trax Magazine
Le 16.08.2019, à 15h22
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Écrit par Trax Magazine
Membre de Salut C’est Cool et DJ, Martin Gugger s’interrogeait sur le fait d’être trans dans la nuit, sur la scène et en tant que danseur dans le numéro 207 de Trax. Suite à ses critiques à propos d’un extrait de l’article sur les soirées trans Shemale Trouble (Trax #205) il fut décidé de le laisser prendre la parole librement. Ce qu’il fit, en inventant une discussion fictive, tirée de ses échanges sur la question avec ses ami.e.s artistes, danseurs ou noctambules trans.

Initialement publié dans le Trax numéro 207, cet article est à retrouver sur le store en ligne


Par Martin Gugger. 

« Ah désolé je suis en retard ! » – « Pas grave on parlait d’autre chose t’inquiète ». Donc j’arrive à table, je glisse des bisous à tout le monde et j’enlève mes quinze couches d’habits pour être confort. Ça met du temps et c’est un peu gênant. « Mais en fait j’ai pas trop bien compris pourquoi tu nous as réuni-e-s là ? Tu veux nous faire écouter un morceau ? » On se connaît pas bien pourtant, il y a quelque chose d’entendu entre nous qui fait qu’on peut avoir des discussions profondes sur nos questionnements. À cette table, on s’identifie tous.tes dans un genre qui n’est pas celui du spectre binaire garçon-fille majoritaire.

La plupart des gens appellent ça être trans. Je leur demande qu’est-ce que ça veut dire, pour elleux, être trans en soirée. J’écoute les histoires qu’ils/elles me racontent. Ce sont des témoignages qui font rager. Mégenrage, discriminations aux toilettes, menaces, agressions, attouchements, irrespect ou juste cassage de délire.

« On rencontre pas ces problèmes en soirée queer. » – « Euh, si, quand même, ça peut arriver… » « Si, OK mais dans des soirées LGBT alors. Enfin, « LGBT » (il fait des gros guillemets avec ses doigts en mettant l’emphase sur le G de gay). » – « Moi avec mon passing, je peux pas aller dans des soirées gouines sinon on veut me draguer alors que je suis un garçon. » – « Dans les espaces trans-initiés, il n’y a jamais de problème. Les toilettes sont mixtes comme à la maison. Mais c’est clairement pas la norme. Je ne vais plus du tout aux soirées straight. » – « Moi non plus. On s’en prend tellement plein la gueule des cis hétéros qu’on ne veut plus être confronté-e-s à ça. On ne veut plus être patient-e-s et devoir constamment éduquer les personnes. Du coup, on ne fait plus la fête avec les gens cis. » –  « Quand je sors dans des soirées queer, au moins, personne ne me questionne sur mon identité. On parle d’autres choses. » –  « Mais le problème, c’est que presque toutes les soirées queer commencent à se ressembler et les gens qui les fréquentent aussi. » – « Oui, moi je sors beaucoup dans ce milieu et tu y vois toujours les mêmes gens. Mais j’aime bien retrouver ces gens parce que dans les soirées hétéros, y a pas autant de personnes belles et cool. » –  « Mais quand même, j’ai l’impression que la nuit parisienne, même si elle est très uniformisée est en train de bouger. Le problème, c’est que plein de gays ou hétéros s’approprient le terme queer pour en faire des soirées trash. » –  « Hahaha, y a aussi les soirées dites « venez comme vous êtes » qui sont en fait des soirées hétéros. » –  « Où au final tu passes ton temps à expliquer qui tu es et à te justifier et tu peux plus profiter de la musique ! Ça te ramène toujours au fait que t’es différent-e. » –  « Ça m’est arrivé de danser face contre le mur en regardant mes pieds pour pas me faire agresser. » –  « Si je vais à une soirée pas queer, je ne m’habille pas pareil, sinon les mecs me mettent la main au cul. Dans la communauté trans ou queer un décolleté, c’est pas mal interprété

Au fur et à mesure des oppositions entre soirées queer et straight comme si c’était les gentils et les méchants, je me demande ce que ça veut dire. Est-ce qu’une soirée non-queer est forcément straight ? Est-ce que les concerts que je donne avec mon groupe sont fatalement des soirées straight, et que les queer qui viennent me voir auront des problèmes ? Un gros doute me saisit et j’ai l’impression d’être un vendu. De ne pas assumer mon statut de garçon trans et d’abandonner mes pair-e-s. Il y a clairement une inégalité selon le fait qu’on puisse au premier regard nous assigner à un genre ou non. S’il y a le moindre doute sur la question, on est plus sujet aux embrouilles. Une copine me disait, le jour où on arrêtera de devoir se justifier n’est pas arrivé. Elle disait c’est pas pour ce siècle. 

« Du coup, c’est nécessaire d’avoir une scène trans accessible et locale pour qu’on arrête de nous valider seulement quand on est une jolie mannequin qui représente une grande marque. » –  « C’est vrai qu’on s’en fout un peu de la meuf trans qui est belle et qui ressemble à une meuf cis. Notre réalité est ailleurs. Mais il faut de la banalisation. Souvent les gens ont peur de ce qu’ils/elles ne connaissent pas. » –  « On veut juste faire la fête. On se met en cercle en allumant des bougies dans nos soirées. » – « C’est pour ça d’ailleurs que les straight commencent à nous regarder de plus près » –  « Ouais, si tu fais une soirée queer on va venir. On va payer nos places. Et on sera présent-e-s, on va danser, consommer… » – « J’ai un peu peur aussi de cette notion de queer, de safe, qu’il faudrait définir vraiment parce que je sens que ce mot va finir aussi par être normatif. Tout le monde en parle mais personne ne sait de quoi il s’agit exactement. » – « Et d’ailleurs ce n’est pas si safe que ça les soirées queer. Il y a beaucoup de slut-shaming dans le milieu et c’est pas totalement bienveillant. J’ai déjà vu des garçons trans être misogynes et reproduire des schémas patriarcaux avec leurs copines. On se juge quand on couche avec plein de personnes différentes. Il y a encore du travail à faire pour que tout le monde se sente bien et inclus-e, du travail au niveau du respect. » 

« On ne contrôle pas ce que disent les gens. On fait la fête pour se déchaîner et on peut prendre des drogues, se bourrer la gueule… C’est normal. Même les queer qui ont bu peuvent raconter n’importe quoi. » –  « Il faut trouver l’équilibre entre respect et fun. Des fois, dans les espaces dits safe, mes amis straight ne peuvent pas rentrer si je ne les accompagne pas. Il ne faut pas diaboliser les straight non plus. » –  « Oui moi, quand j’étais à Concrete, j’ai réussi à bien danser et à embrasser qui je voulais, à être torse nu sans qu’on ne me dise rien. Au départ en y allant, j’étais moins à l’aise mais au final, c’était plutôt une bonne expérience. »« C’est vrai que les soirées queer au niveau de la musique, c’est pas toujours ça… » –  « J’ai l’impression que la musique, c’est pas toujours important, ce qui compte, c’est qu’on puisse danser comme on veut et se déchaîner. »  –  « Mais quand même, dans certains espaces dit queer, ils passent que de la musique pop commerciale. Pour se sentir touché-e par cette musique on doit systématiquement changer les mots. J’écoute pas que du Peaches moi, j’aimerais bien que ça varie ! » – « Mais vous arrivez à trouver des artistes trans à booker ? », je demande aux organisat-eur-rice-s. – « En fait y a pas beaucoup de DJ’s trans. Du coup, nos soirées mélangent à la fois les genres des personnes et les genres musicaux. » « Les soirées trans ne doivent pas mourir. C’est trop important qu’elles existent. » –   « Je te vois souvent aux soirées mais on s’est jamais parlé ! » –  «Oui c’est vrai je te regarde quand je te vois. Toi tu bosses comme une ouf à organiser alors en retour, je paie ma place et je danse comme un ouf pour te soutenir. » –  « C’est une manière chevaleresque de voir les choses. » –  « Oui mais j’ai vu le déclin de soirées queer à Londres. Des soirées trop cool un peu comme certaines qu’on peut faire ici à Paris, mais qui se sont tassées à force de devoir toujours tout expliquer auprès du staff… » –  «… C’est vrai que quand on organise une soirée queer, les lieux dans lesquels on les organise ne sont pas forcément safe. On insiste bien auprès des agent-e-s de sécu, des serveu-r-se-s, ne genrez pas les personnes, ne dites pas Monsieur Madame que vous ayiez un doute ou non. On répète ça systématiquement à tout le monde. » –  «… Oui et du coup, à Londres, les orgas en ont eu marre de faire ça. Ça empiétait sur la fête. Les gens venaient moins, puis c’est mort. Il ne faut surtout pas que ça arrive à Paris. » – « J’aimerais bien donner des cours de DJing aux artistes trans. »

Donc, appel à projet : si vous êtes trans, téléchargez Traktor please et partagez ce que vous faites parce que je suis sûr que vous avez de bons goûts musicaux.

LEXIQUE

Trans : personne qui ne s’identifie pas dans le genre qui lui a été assigné à la naissance. Exemple : quand je suis né, on a dit à mes parents que j’étais une fille mais en réalité, je suis un garçon. On peut être trans de plein de manières différentes. On peut avoir recours à des transformations physiques ou pas. Dans cet article il y a des garçons trans, des filles trans, et des personnes trans sans genre déterminé qui parlent.
Mégenrage : j’enrage quand tu m’appelles Mademoiselle. Non, moi c’est Monsieur, c’est tout.
Queer : mot qui veut tout dire et rien dire mais qui désigne la plupart du temps une personne qui challenge le schéma patriarcal selon lequel un garçon et une fille doivent se marier, rester un garçon et une fille pour toujours, avoir des enfants, un animal de compagnie et un monospace que le garçon conduira en priorité pendant que la fille fera la vaisselle.
Passing : la façon dont on exprime son genre au monde. Si on a un mauvais passing, on se fait souvent mégenrer. C’est très frustrant car le passing change d’un jour à l’autre sans aucune explication rationnelle.
Cis : contraire de trans, c’est-à-dire personne qui s’identifie dans le genre qui lui a été assigné à la naissance. Exemple : si tu es née et qu’on a dit à tes parents que tu étais une fille et qu’aujourd’hui, tu as l’impression que tu es toujours une fille, alors tu es cis. Ça peut changer du jour au lendemain et sans prévenir alors fais attention.
Safe : un espace safe est un endroit où tu peux supposément être qui tu veux comme tu veux sans subir d’insulte ou d’agression.
Slut-shaming : non-respect de ta vie sexuelle si elle est débridée. On te fait croire que le sexe c’est sale et que c’est mal d’avoir beaucoup de relations sexuelles. Ça peut passer par des menaces, des agressions, de la violence physique aussi.
Ces définitions sont de moi, ce n’est pas le CNRTL, donc si quelqu’un-e n’est pas d’accord avec ça, vous pouvez m’écrire pour me gronder.

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