Que sont devenus les straight edge, ces punks qui disaient non à l’alcool, la drogue et au sexe

Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©DR
Le 12.01.2022, à 11h02
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Ne pas fumer, ni boire d’alcool, ni prendre de drogue d’aucune sorte. Voire, pour les plus déterminés, suivre une alimentation strictement végane. Tel était le credo des adeptes du straight edge, sous-culture punk américaine née dans les années 80. Trente ans plus tard, comment ont grandi ces ados ascètes ? Fidèles à leurs idéaux de jeunesse ou devenus bon vivants, ils racontent.

Par Grégoire Belhost

Cet article est tiré du numéro 218 de Trax Magazine, paru en février 2019 et toujours disponible sur le store en ligne.

Le 20 décembre 2018, Ray Cappo a démontré, une fois de plus, qu’il était un homme poli, prévenant, bien sous tous rapports. « Désolé à tous mes followers yogis qui n’ont pas la moindre idée de ce dont il s’agit », avertissait-il sous l’un des nombreux posts de son compte Instagram. Celui-ci présentait un flyer bleu et noir annonçant un concert punk à Brooklyn dans les mois à venir. Bien différent, en apparence, des autres clichés du compte, donnant à voir les voyages en Inde et les annonces de cours qui remplissent son quotidien de professeur de yoga new-yorkais. En apparence, seulement. Car la trajectoire de Raghunath, mieux connu dans les cercles punk sous le nom de Ray Cappo, ancien leader de nombreux groupes hardcore, démontre qu’entre la rugosité de trois accords de guitare et les aspirations spirituelles d’un maître zen, il n’y a parfois qu’un pas. « Pendant des années, j’ai tenu bien séparés mon apprentissage du yoga et ma vie de chanteur punk hardcore, comme des sortes d’univers parallèles », livre-t-il toujours sur son compte Instagram. « Mais en écrivant mon nouveau livre, je réalise que mon étude de la philosophie yoga est simplement la poursuite de tout ce que j’ai fait depuis que je suis adolescent. » Ce qu’il a fait ? Mener Youth Of Today, l’un des groupes les plus influents des années 80, dont le mode de vie et les paroles bannissaient tout type d’excès. Plus qu’un chanteur, une figure du mouvement straight edge.

Pour moi, il était plus punk de s’abstenir de prendre des drogues ou de l’alcool que de rejoindre la philosophie “sex, drugs and rock’n’roll”.

Tony Rettman

Auteur de plusieurs ouvrages sur le punk hardcore, dont Straight edge – A Clear-Headed Hardcore Punk History, Tony Rettman resitue l’influence de la formation de Cappo : « Youth Of Today a brandé l’esprit straight edge avec un son et un look parfait, qui l’ont rendu attractif pour les kids et les ont amenés à y adhérer. » L’esprit straight edge ? En résumé, il s’agit de suivre quelques préceptes simples : ne pas boire d’alcool, ni fumer, ni consommer de produits stupéfiants. Mener une vie saine, en somme, loin des bacchanales des rock stars de la décennie précédente. Dans l’univers punk des années 80, cette inversion des valeurs dites « rock » sonna comme une petite révolution. « Penser de la sorte était très controversé dans le contexte de l’époque, où la culture jeune américaine reposait avant tout sur la philosophie “sex, drugs and rock’n’roll” héritée des 70’s” », valide Rettman. « Le straight edge m’a concerné, car j’étais le plus jeune frère de sœurs très impliquées dans cette culture de la fête. Pour moi, il était plus punk de s’abstenir de prendre des drogues ou de l’alcool que de les rejoindre. »

Même état d’esprit chez Shawna Kenney, blonde californienne de bientôt 50 ans. Auteure et professeure d’écriture à Los Angeles, elle n’a rien oublié de sa jeunesse punk dans le Maryland, non loin de Washington, épicentre du mouvement au début des années 80. À l’époque, l’adolescente rejoint le camp des abstinents, comme un « acte de rébellion contre les rebelles ». À ses yeux, le groupe le plus important du genre reste Minor Threat, formation de Washington menée par l’icône punk Ian MacKaye. En 1981, ce dernier nomme l’un de ses morceaux “Straight Edge” et ouvre le titre par une déclaration d’intention sans équivoque : « I’m a person just like you, but I’ve got better things to do than sit around and fuck my head » (en version française : « je suis une personne comme toi, mais j’ai mieux à faire que m’asseoir et me défoncer la tête »). Comme de nombreux kids d’alors, Kenney tient un fanzine. Elle écrit une lettre à son idole, obtient une réponse et même un entretien. « J’étais vraiment très impliquée dans cette scène au lycée. La scène punk de Washington était fun, bien sûr, mais il était surtout question de sensibilisation à la justice sociale et à la responsabilité personnelle. » Ian MacKaye poursuit son exploration de la philosophie straight edge avec le titre “Out of Step”, porté par un refrain intransigeant : « I don’t drink, I don’t smoke, I don’t fuck, at least I can fucking think » (« je ne bois pas, je ne fume pas, je ne baise pas, au moins je suis capable de penser »). Dans les lycées américains, tous ne sont pas aussi radicaux. Shawna Kenney détaille le comportement de l’époque : « Pour moi, être straight edge consistait à ne pas boire, ne pas prendre d’alcool et ne pas fumer. Je crois que personne n’a jamais pris la partie baise au sérieux. »

Pris pour des mormons

Dans les années 90, après les pionniers Minor Threat, puis le succès de Youth Of Today, le mouvement straight edge s’est tourné vers le véganisme. Une voie suivie par Finn Mckenty, jadis ado de Seattle, désormais animateur d’une chaîne YouTube dédiée au hardcore. En ce temps-là, Finn décide de ne plus manger de viande, comme les groupes qu’il vénère. Cette résolution tiendra jusqu’à ses 21 ans. « Un jour, dans un restaurant chinois, il n’y avait rien de végan ou de végétarien dans le menu, alors un ami m’a dit : “Allez, prends le poulet frit” et j’ai accepté. J’avais entendu tellement de végétariens raconter combien ils étaient malades après avoir mangé de la viande, je m’attendais à quelque chose de terrible. Mais rien ne s’est passé. Je me sentais juste bien, il n’y avait aucun problème », raconte Finn, tel un vieux sketch de jeunesse. « Depuis ce jour-là, j’ai recommencé à manger de la viande. » Avec le recul, il explique n’avoir jamais considéré l’ascétisme propre aux adeptes du straight edge comme une « bataille » ou quelque chose de particulièrement difficile. Aujourd’hui, il dit boire une coupe de champagne une fois par an, à l’occasion de mariages. Rien d’excessif, mais suffisant pour ne plus se présenter comme straight edge.

À l’inverse, Shawna Kenney se considère toujours membre du mouvement, tout comme son compagnon Rich Dolinger. Eux ne fument pas, ne boivent pas et mettent un point d’honneur à rester loin de toute forme de drogues. À tel point que certains les prennent pour des mormons, raconte Rich, vêtu d’un t-shirt barré du symbole X, signe de ralliement des adeptes de cette sous-culture. « Je n’utilise ce terme de straight edge qu’avec mes amis punk, parce qu’ils comprennent ce que cela signifie », ajoute sa femme Shawna. « Dans la scène littéraire, les gens savent seulement que je ne bois pas, ils ne savent pas nécessairement toujours pourquoi. Certains doivent penser que je sors de désintox. »

Après un succès constant dans les années 80 et 90, le phénomène s’est essoufflé progressivement. Ces dernières années, les nouveaux groupes se font plus rares et la moyenne d’âge des fans ne cesse d’augmenter. « Le genre est aujourd’hui moins populaire que dans les années 80 », confirme Rich. « Les concerts de reformation fonctionnent bien, mais les nouveaux groupes locaux ne ramènent pas tant de monde que ça à leurs shows et la moitié du public a mon âge. » Si le straight edge ne rassemble plus les foules, sa philosophie anti-excès semble influencer, peut-être plus que jamais, la « culture jeune » des dernières années. Avant tout aux États-Unis, pays ravagé par la crise des opioïdes – 63 600 personnes y ont péri à la suite de surdoses pour la seule année 2016, causant plus de morts que la guerre du Vietnam. « Beaucoup de jeunes rappeurs américains ont pris position contre l’alcool, les drogues et l’idée d’autodestruction après le décès de Lil Peep (rappeur américain mort d’une overdose de Xanax à l’automne 2017, ndlr) », fait observer Finn Mckenty. Avant d’ajouter, comme autre facteur d’explication, que « les années 90, la décennie principale du straight edge, sont devenues cool et plus que jamais à la mode. » Depuis peu, Rich Dolinger s’étonne ainsi de voir de jeunes groupes d’adolescents punk « habillés comme [lui] en 1987 ». Sans surprise, sa préférence va toujours aux vieux briscards du hardcore, comme Youth Of Today. De temps à autre, Rich aime aussi faire des infidélités à ses amours straight edge, le temps d’un concert de metal. Ce soir-là, au milieu des pintes de bière et des rasades de whisky, Rich le confesse en souriant, il se sent loin des siens : « Je suis souvent le seul mec sobre. »

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