Prostitution, caméras-espion et K-pop : l’horreur en backstage du club coréen Burning Sun

Écrit par Simon Clair
Photo de couverture : ©D.R
Le 24.03.2020, à 17h18
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Écrit par Simon Clair
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C’est l’un des plus gros scandales qu’ait connu la Corée du Sud ces dernières années. Depuis février 2019, Séoul est en ébullition suite à une série de révélations gravitant autour du club emblématique du quartier de Gangnam : le Burning Sun. Entre prostitution, caméras-espion et K-pop, décryptage de l’affaire qui fait tant de bruit au pays du Matin calme.

Cet article est initialement paru en septembre 2019 dans le numéro 224 de Trax Magazine, disponible sur le store en ligne.

Par Simon Clair, à Séoul

À Gangnam, ce quartier huppé aux allures de fourmilière humaine perdu au sud de Séoul, les emplois du temps sont plus chargés qu’ailleurs. Pour les respecter, on file droit, sans s’attarder sur les énigmes apparaissant en chemin. Est-ce pour cela que, pendant longtemps, personne n’a cherché à savoir pourquoi les femmes y devenaient tour à tour amnésiques ? Au petit matin, elles avaient beau tenter de se souvenir ; il ne demeurait de la veille que des trous noirs. Parfois de quelques heures, parfois d’une nuit entière. « Un jour, je me suis réveillée à terre, j’étais allongée dans une ruelle », raconte Jang-mi. Cette serveuse d’un restaurant familial à deux pas des grandes avenues du quartier préfère rester discrète quant à son nom de famille. « Il était 5 heures du matin et je ne savais pas du tout comment j’étais arrivée là. Je ne me souvenais de rien, donc je ne suis pas allée voir la police. Mais je suis certaine qu’il ne s’est rien passé de grave. »

Contrairement à la majorité des Coréens, Jang-mi parle parfaitement anglais grâce à un long séjour à l’étranger pendant ses études. Mais elle ne tient pas à rentrer dans les détails de cette soirée où elle a perdu la mémoire. Tout juste reconnaît-elle à demi-mot qu’un inquiétant manège était à l’œuvre dans le voisinage depuis quelques années. « Gangnam n’est pas un quartier comme les autres », reprend-elle. « Il y a des gens puissants, qui ont du pouvoir. On ne les voit pas en journée, car ils sont dans leurs bureaux. Mais la nuit, on peut les apercevoir dans les restaurants de luxe ou dans les grands clubs. Ils font ce qu’ils veulent. » Elle s’interrompt un moment, prend une gorgée de café au lait. « Parfois, on peut aussi les entendre à la radio ou les voir à la télévision. »

Cinquante ans en arrière, il n’y avait ici que des champs. Poussés par le capitalisme effréné du miracle économique sud-coréen amorcé en 1953, les agriculteurs voient la valeur de leurs terrains exploser. Au point de céder aux sirènes des constructeurs immobiliers qui y érigeront des gratte-ciels comme des totems à la gloire d’un pays plus fort, plus connecté, plus riche. Depuis, le tempo de Gangnam a radicalement changé. Ses nuits s’agitent jusqu’à frôler l’hystérie, irriguées par la fortune des anciens paysans devenus milliardaires. « Tous ces nouveaux riches veulent montrer qu’ils ont de l’argent, ils veulent flamber, rouler au volant de grosses voitures et quand ils sortent en club, c’est toujours à qui payera le plus de bouteilles de champagne », détaille Jang-mi. C’est ce fameux “Gangnam Style” célébré en 2012 par le chanteur Psy dans son hit planétaire du même nom. Mais plus encore que par ce tube K-pop, le style de Gangnam est incarné par une discothèque se présentant elle-même comme « le club le plus élégant et le plus raffiné de Corée du Sud » : le Burning Sun.

Presque invisible depuis la rue, le club ouvert en février 2018 était discrètement situé dans les sous-sols de l’immense hôtel cinq étoiles Le Méridien, au niveau de l’arrêt de métro Sinnonhyeon. Il comptait un étage dédié à l’EDM, un autre au hip-hop, une entrée VVIP (sic), un luxueux système son Funktion-One et soixante tables VIP. À la carte, des champagnes Armand de Brignac ou des cognacs Louis XIII à mille euros la bouteille. De quoi tenir des soirées aux allures de bacchanales. Et dissimuler l’un des plus gros scandales qu’ait connu la Corée du Sud depuis la destitution de la présidente du pays en 2017, Park Geun-hye, suite à une affaire de corruption qui lui a valu 25 ans de prison. Car il reste tout de même une chose dont se souvient clairement chacune de ces femmes ayant perdu la mémoire : avoir poussé à un moment la porte du Burning Sun.

Seungri le Magnifique

24 novembre 2018. Il est 6 h 45 du matin quand, sur le dancefloor du Burning Sun, un clubbeur de 29 ans nommé Kim Sang-kyo aperçoit un homme en train de harceler sexuellement une danseuse, apparemment sous l’emprise d’une drogue. Kim Sang-kyo s’interpose pour aider la jeune femme. Puis, face à l’insistance de l’homme, demande au service de sécurité d’intervenir. Contre toute attente, le staff s’empresse d’éjecter Kim du club, avant de le passer violemment à tabac devant l’entrée principale. Lorsque Kim décide d’appeler la police, la situation empire encore. C’est lui que les officiers décident d’arrêter, en l’inculpant comme s’il était lui-même l’auteur du harcèlement en question. Malgré ses protestations, il est conduit au poste de police et y sera frappé à plusieurs reprises, avant d’être transféré dans un autre commissariat de Gangnam – pour être une nouvelle fois roué de coups. Le déroulé des faits, que Kim Sang-kyo publiera sur Internet, est accablant : « Environ dix policiers se sont mis devant la caméra de surveillance pour qu’elle ne puisse pas filmer la scène, tandis qu’au moins cinq autres ont continué à me frapper au sol. Le sergent de police a plaqué ma tête au sol avec ses genoux et m’a attrapé les cheveux. Il m’a dit “Mon garçon, même si tu nous supplies, nous ne te laisserons pas partir.” Je me suis remis à saigner de la bouche et du nez. » Après plus de huit heures de détention, Kim Sang-kyo file directement à l’hôpital où on lui constate quatre fractures des côtes, la paralysie d’un doigt et de graves ecchymoses. Deux mois plus tard, en janvier 2019, il lance une pétition sur le site de la Maison Bleue, l’équivalent coréen de l’Élysée. Il demande à l’État d’agir contre un Burning Sun qu’il accuse de droguer volontairement certaines de ses clientes tout en s’appuyant sur la corruption de la police.

Installé dans ses bureaux du quartier d’Itaewon, connu pour sa forte concentration de résidents étrangers, Hong You-seok parle fort et fait de grands gestes avec les mains. En plus d’être directeur de la version coréenne de Mixmag – le célèbre mensuel dédié aux musiques électroniques et à la culture clubbing –, il s’est passionné pour l’affaire du Burning Sun qu’il connaît dans ses moindres détails. Et pour cause : parmi ses connaissances se trouvent de nombreux amis proches de Kim Sang-kyo. Il explique que la police et les agents de sécurité du Burning Sun ne savaient sans doute pas à qui ils avaient à faire. « Kim Sang-kyo n’est pas n’importe qui. Son grand-père était ministre de la Justice et son père est une figure politique du pays. Il est issu de la haute société coréenne. Il a utilisé ses contacts pour mettre en lumière ce qui s’était passé cette nuit-là au Burning Sun et il a déposé plainte. » Rapidement, la pétition du clubbeur réunit plus de 200 000 signatures et interpelle l’opinion publique. D’autant que le club de Gangnam compte parmi ses directeurs généraux l’une des plus grandes stars de Corée : Seungri. Ce chanteur de 28 ans est l’un des cinq membres de Big Band, considéré comme le groupe de K-pop le plus influent de l’histoire, totalisant 137 récompenses décernées par l’industrie musicale coréenne. Avec 140 millions de disques écoulés, Big Band est aussi le boys band le plus vendeur au monde, devant les Backstreet Boys, les Jackson 5 ou One Direction. Mais depuis 2018, le groupe est en pause. En cause, le départ de plusieurs de ses membres pour le service militaire de deux ans auquel doivent se soumettre tous les Coréens. De quoi laisser suffisamment de temps à Seungri pour troquer ses looks branchés d’idole K-pop contre de coûteux costumes cravates d’homme d’affaires.

Voilà des années que le chanteur fantasme en effet la vie de businessman et voue une adoration sans limites à la figure de Gatsby le Magnifique, au point d’avoir sorti en 2018 un album solo baptisé The Great Seungri, en référence au titre anglais du roman de Francis Scott Fitzgerald. Pris par la folie des grandeurs, Seungri a commencé à investir dans une chaîne de restaurants japonais, dans les nanotechnologies, dans le secteur des cosmétiques… Et dans le Burning Sun, avec l’idée d’y reproduire les fêtes opulentes et fastueuses du plus célèbre des millionnaires de la littérature américaine. « Ce qui s’est produit, c’est que dès que Kim Sang-kyo a commencé à pointer le club du doigt avec sa pétition, Seungri a aussitôt décidé de présenter des excuses publiques. Mais ça n’avait aucun sens. Pourquoi s’excusait-il aussi soudainement ? Ça a rendu tout le monde encore plus suspicieux », retrace Hong You-seok. Lorsqu’une véritable enquête est mise en place par le gouvernement pour faire la lumière sur cette affaire, personne ne se doute encore que dans son palais nocturne, le Gatsby coréen se livre à l’abominable.

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KakaoTalk, sextapes et corruption

Le 26 février 2019 marque le début d’une longue série de révélations sur le Burning Sun, trois mois après l’agression de Kim Sang-kyo. Grâce à des informations confiées par une source anonyme à la commission coréenne anticorruption, on apprend par voie de presse l’existence d’anciennes conversations entre Seungri et l’un de ses employés. Des messages privés échangés via l’application KakaoTalk, l’équivalent de WhatsApp en Corée du Sud. Dans des enregistrements datant de 2015, le chanteur businessman demande à son homme de main de trouver des prostituées pour des investisseurs étrangers venus à Séoul pour découvrir les clubs de Gangnam. Entendu par la police, Seungri nie catégoriquement les faits et affirme que les enregistrements sont faux. Mais le 11 mars, la chaîne SBS publie en exclusivité une seconde conversation KakaoTalk au contenu accablant. On découvre que les employés du Burning Sun et leurs proches échangeaient dans un groupe de discussion sur lequel ils partageaient des photos et des vidéos les montrant en train de coucher avec des femmes visiblement droguées, parfois même inconscientes. Cet extrait de l’un des échanges entre plusieurs personnes sous pseudonyme, datant du premier janvier 2016, est sans équivoque :

On se retrouve en ligne, on va dans un bar de strip-tease et ensuite on la/les viole dans la voiture.

Lololol.

On a déjà fait ça dans la vraie vie.

C’est vrai.

Mec, c’est comme dans un film. Si on y pense juste 5 minutes, on n’a tué personne, mais on pourrait être arrêté pour tellement gros.

Aux côtés de Seungri, d’autres célébrités figurent parmi les membres du groupe de conversation : notamment Lee Jong-hyun (chanteur du groupe de K-pop CN Blue), Choi Jong-hoon (guitariste du groupe de rock F.T. Island), Yong Jun-hyung (rappeur pour le groupe Highlight) et surtout Jung Joon-young, chanteur, acteur et personnalité télévisuelle, qui se révèle particulièrement actif dans le partage de sextapes filmées sans consentement.

Face aux dernières révélations, Seungri annonce se retirer de l’industrie du divertissement, tout comme la majorité des membres du groupe de discussion, qui continuent cependant de nier les accusations. Mais Jung Joon-young, le lendemain de son arrestation en mars 2019, publie une lettre d’excuses : « Je vous écris plein de honte et de culpabilité. Concernant ce qui m’est reproché, je reconnais tous mes crimes. J’ai filmé des femmes sans leur consentement et j’ai partagé les vidéos dans des groupes de discussion sur les réseaux sociaux. Et en faisant ça, je ne me sentais pas vraiment coupable de quoi que ce soit. » La déclaration confirme définitivement l’existence du groupe de discussion et l’authenticité des échanges. Et relance les investigations autour de Seungri et du Burning Sun où ont été tournées certaines des vidéos en question. Depuis son bureau de Mixmag, Hong You-seok s’agite en repensant à ce moment charnière de l’enquête : « La confirmation de l’existence d’un groupe de discussion a été importante dans cette affaire parce qu’un des messages de Seungri disait qu’il ne fallait pas s’inquiéter concernant d’éventuelles plaintes. Selon ses mots : “Le chef de la Police surveille nos arrières.” La corrélation entre la Police de Gangnam et le Burning Sun est donc devenue évidente. C’est à ce moment-là que c’est devenu une crise politique. Le parti au pouvoir a soupçonné le gouvernement précédent d’avoir laissé se mettre en place le système Burning Sun. » Pour éviter toute tentative de corruption de l’enquête, le Bureau suprême des procureurs de la République de Corée, considéré comme la plus haute institution judiciaire du pays, est alors saisi. À sa tête, le procureur à l’origine de la destitution de Park Geun-hye en 2017.

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Le système Gangnam

En réalité, un homme avait déjà tenté de tirer la sonnette d’alarme bien avant les enquêtes lancées en grandes pompes par le gouvernement. Un pasteur au regard paisible du nom de Joo Won-gyu connu notamment pour porter assistance aux adolescents en fugue. Dans un bureau de l’arrondissement de Jung-Gu à Séoul, installé à côté d’un superbe piano à queue, Joo Won-gyu revient sur la manière dont tout a commencé pour lui : « Pour pouvoir aider ces jeunes en rupture avec leurs familles, j’essayais de comprendre comment ils parvenaient à gagner leur vie. J’imaginais au départ qu’ils devaient avoir des petits boulots dans des bars ou des bistrots. Mais j’ai rapidement compris que beaucoup d’entre eux étaient en fait employés par les clubs de Gangnam, où ils sont dix fois mieux payés qu’ailleurs. C’est ce qui m’a poussé à m’intéresser à tout ça de plus près. »

En 2015, il commence donc à travailler en secret comme agent d’entretien, puis comme chauffeur pour plusieurs clubs du quartier dont il préfère taire les noms, par mesure de sécurité. Ce qu’il y découvre dépasse ses pires cauchemars. « La scène des clubs de Gangnam fonctionne comme un grand réseau de prostitution. L’adolescente la plus jeune que j’ai vu travailler là-bas avait seulement 13 ans. » Un système bien rôdé articulé notamment autour de ceux que l’on nomme les M.D., abréviation de marketing directors. En pesant attentivement chacun de ses mots, Joo Won-gyu détaille leur rôle clef : « Certains gros clubs ont entre 200 et 300 M.D. travaillant pour eux. Leur job est d’amener du monde dans le club, notamment des femmes. Ils doivent aussi “fournir” les invités VIP en jeunes filles, en leur amenant des clientes ayant été préalablement droguées au GHB si besoin. » À cela s’ajoute l’organisation de ce que le jargon de Gangnam nomme des « événements spéciaux », c’est-à-dire des soirées destinées uniquement aux VIP dans lesquelles les M.D. ont pour rôle de ramener des prostituées. « Les événements spéciaux impliquent généralement l’utilisation de beaucoup de drogue. Les VIP filment ensuite ce qui se passe et font en sorte que cela ressemble à un viol ou à un snuff movie. Ces événements sont toujours très violents envers les femmes. Je connais deux adolescentes en fugue qui souffrent aujourd’hui de traumatismes sévères après y avoir participé », relate Joo Won-gyu. Même si ses passages à l’intérieur des établissements sont limités, ce dernier a dû assister jusqu’en septembre 2016 à plusieurs scènes de viol. Dans les clubs, mais également sur le parking, avec des jeunes femmes droguées selon lui au GHB et parfois passées à tabac. Une enquête publiée en juin dernier par la BBC donne la parole à l’une de ces victimes. Dans un témoignage glaçant, elle raconte une scène dans une chambre d’hôtel située au-dessus du club, après avoir fait un black-out suite à un verre proposé par un inconnu : « Il me forçait à m’allonger dans le lit. Comme je ne voulais pas lui obéir, je faisais tout pour rester debout. Mais il m’attrapait par la nuque et me forçait à revenir dans le lit encore et encore. Je me suis dit qu’il était possible de tuer quelqu’un comme ça, en lui cassant le cou. J’ai commencé à pleurer et à crier. Puis il est monté sur moi et a mis ses deux mains sur ma bouche en appuyant très fort. Il n’arrêtait pas de dire : “Détends-toi, détends-toi.” »

Joon Won-gyu ajoute que bien souvent, les jeunes femmes sont ensuite laissées inconscientes à l’intérieur ou à l’extérieur du club. « Après avoir été abusées, certaines de ces femmes font des overdoses et elles sont donc abandonnées dans les toilettes des club ou directement dans la rue. » Pour dénoncer ce système et ses crimes, le pasteur a écrit un livre intitulé Made in Gangnam. Il y raconte en détail ce que dissimulent les boîtes de nuit de ce quartier riche de Séoul. Personne n’a voulu le croire. « Tous les éditeurs me l’ont d’abord refusé sous prétexte que ce qui y était raconté n’était pas réaliste. Pour que l’histoire puisse tout de même sortir, j’ai dû le vendre comme étant un roman. Mais tout ce qui est dans ce livre est vrai. » Rangé au rayon fiction, Made in Gangnam est sorti le 18 février 2019, dix jours avant les premières grosses révélations de l’affaire du Burning Sun. Depuis, le livre a reçu plusieurs prix en Corée du Sud. Une traduction en français est prévue pour l’année prochaine et son auteur est invité sur tous les plateaux télévisés pour parler de ce qui se passe dans les clubs de Gangnam. À croire que l’on a enfin décidé de prendre Joo Won-gyu au sérieux – même s’il pointe du doigt une réalité à laquelle ses concitoyens peinent à faire face. Car si le scandale du Burning Sun prend aujourd’hui une telle ampleur, c’est aussi parce qu’il renvoie à une pratique toxique que la société coréenne traîne depuis des années : le molka.

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« My life is not your porn »

Le samedi 4 août 2018, la ville de Séoul a vécu un moment historique. Ce jour-là, plus de 70 000 femmes aux visages dissimulés par des lunettes de soleil, des chapeaux et des masques étaient réunies sur la célèbre place Gwanghwamun, à deux pas de l’emblématique statue de bronze du roi Sejong. Le rassemblement fut décrit par les médias comme la plus grande manifestation de femmes de l’histoire du pays. Sur les pancartes brandies avec rage, le mot d’ordre est sans appel : « My life is not your porn ». Car la même année, la police coréenne traitait en moyenne 18 plaintes par jour liées à des affaires de molka. Le terme désigne la pratique de filmer des femmes à leur insu grâce à des caméras-espion placées dans des toilettes publiques, des vestiaires, des chambres d’hôtel, ou parfois même avec un téléphone portable passé en cachette sous une jupe. Si le gouvernement coréen a mis du temps à considérer le molka comme un problème de société majeur, les manifestations de la place Gwanghwamun l’ont tout de même poussé à débloquer 5 millions d’euros pour lutter contre le phénomène, et à lancer une opération d’inspection de plus de 50 000 toilettes publiques. Des mesures qui semblent encore trop légères à l’heure où l’affaire du Burning Sun expose l’ampleur du partage de vidéos prises sans consentement dans les clubs de Gangnam.

« Le Burning Sun représente non seulement la culture du molka, mais surtout la manière dont les femmes de ce pays sont traitées par les hommes depuis tant d’années » fulmine Shin Jiye, assise au café de l’une des plus grandes chaînes de télévision du pays. Depuis l’année dernière, cette femme de 29 ans qui brigue la mairie de Séoul sous l’étiquette du parti écologiste est devenue une figure médiatique. Car contrairement à ses collègues politiciens, Shin Jiye, derrière ses petites lunettes rondes, n’a pas peur de se revendiquer ouvertement féministe dans un pays placé 116e sur 144 dans le classement du respect de l’égalité entre les sexes établi par le Global Gender Gap Report de 2016. Son engagement lui a valu des volées de critiques acerbes. « Ici, les gens disent que les féministes sont trop agressives, qu’elles contribuent à créer une forme de haine envers les hommes », raconte-t-elle. « Il y a encore beaucoup à faire… » Ce que Shin Jiye condamne surtout, c’est la culture du viol qui s’est installée dans les hautes sphères de la société coréenne, en profitant notamment de la corruption des autorités. « Si nous ne sommes pas capables de mettre au clair ce qui se passe dans la classe privilégiée, nous ne pourrons pas parler d’une société juste », déclarait en mars Moon Jae-in, l’actuel président de la Corée du Sud, en mettant en relation le problème du molka, l’affaire du Burning Sun et celle de l’actrice Jang Ja-yeon.

Forcée par le directeur de son agence à coucher avec des dizaines d’hommes d’affaires, elle s’était suicidée en 2009 à l’âge de 29 ans. Shin Jiye, en plus de partager ce constat, souligne que les choses n’ont pas évolué : « Cette affaire a eu lieu il y a dix ans. L’enquête était finie à 90 % et Jang Ja-yeon a même laissé derrière elle une liste de toutes les personnes ayant abusé d’elle. Mais la police n’a jamais vraiment terminé son travail. Peu de gens ont été arrêtés et des preuves ont même mystérieusement disparu, car les autorités et les médias étaient impliqués dans tout ça. C’est un peu la même chose avec le Burning Sun. Dans un cas comme dans l’autre, il s’agit d’hommes haut placés qui se partagent des femmes dans le but de solidifier leur statut social et de créer entre eux une sorte de fraternité. À chaque fois, c’est l’industrie du divertissement qui fournit ces femmes et les traite comme des objets. » Pour Shin Jiye, le problème ne pourra être résolu qu’en inscrivant noir sur blanc le principe de l’égalité des sexes dans la constitution du pays. Elle fait la moue : « Il faudra d’abord créer la septième République de Corée. Tout ça prendra du temps. Mais sans ça, la révolution ne viendra jamais. »

Effet domino

Malgré tout, le scandale du Burning Sun a brutalement chamboulé l’intégralité du monde de la nuit à Séoul. Quelques mois plus tard, les gros festivals de musique électronique de la ville ont par exemple annoncé qu’ils ne tiendraient plus d’after parties dans les clubs de Gangnam et qu’ils comptaient faire appel à des chiens de détection pour empêcher l’usage de GHB lors de leurs événements. Même le quartier d’Itaewon, composé principalement de petits clubs underground aux antipodes des grandes discothèques des quartiers chics, a dû faire face au regard suspicieux des autorités. « Après l’affaire du Burning Sun, la police est venue partout à Itaewon, en permanence. Elle n’a évidemment rien trouvé », explique Yann Cavaille qui gère le Soap, l’un des clubs les plus fréquentés du quartier. « Nous avions même de gros projets avec la mairie de la ville qui sont tombés à l’eau à cause de tout ça. C’est simple : après le Burning Sun, les gens sont de moins en moins sortis en club. » Malgré le soutien du gouvernement dont elle a toujours bénéficié, l’industrie de la K-pop – estimée à 5 milliards de dollars en 2018 – a elle aussi été mise à mal par l’affaire. En plus de la chute de Seungri et des autres célébrités du genre présentes dans le groupe de discussion secret, c’est aussi Yang Hyun-suk, fondateur YG Entertainment, le plus gros label du secteur, qui a été mis en cause. Il a annoncé sa démission après avoir été soupçonné d’avoir fait appel à des prostituées pour des investisseurs étrangers, lors de dîners mondains en compagnie de son ami Psy. Le chanteur a lui aussi été entendu par les enquêteurs en juin dernier. Mais pour le moment, Seungri est encore en liberté. S’il a l’interdiction de quitter le territoire, il n’est toujours pas passé en procès malgré sa mise en examen.

À arpenter Gangnam, le scandale ne semble pas avoir affecté la vie quotidienne. Sur les trottoirs des grandes avenues, l’élite dorée de Séoul continue à défiler comme sur un catwalk, indifférente aux gros titres des journaux qui s’interrogent sur ce que ce quartier fait aux jeunes, sur la manière dont il les transforme. Les touristes débarquent toujours en masses pour venir voir à quoi ressemblent ces avenues clinquantes dont tout le monde parle. Ils filent ensuite directement au COEX, un gigantesque centre commercial comprenant deux hôtels, un aquarium, un cinéma et des dizaines de boutiques de souvenirs. C’est là-bas qu’ils pourront prendre les meilleures photos pour leurs comptes Instagram. Car en 2016, la ville a dépensé 357 000 dollars pour y faire construire une immense sculpture dorée à la gloire du hit planétaire de Psy, dont les paroles racontent les soirées de ces « mecs qui ont l’air sérieux, mais qui savent s’éclater quand ils s’amusent » et de ces « filles dont le cœur brûle quand vient la nuit ». La sculpture montre deux avant-bras croisés l’un sur l’autre au niveau des poignets, en train d’exécuter l’iconique “horse dance” popularisée par le clip aux trois milliards de vues sur YouTube. Mais aujourd’hui, ces énormes mains semblent dire autre chose. À bien les regarder, on reconnaît surtout la posture d’une victime enchaînée, dont un bras aurait été entaillé d’une signature en deux mots : “Gangnam Style”.

– Tous propos recueillis par SC, sauf mentions. Merci à Sukmin Hong.

Trax 224, septembre 2019
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