Pourquoi en 1989 le voguing était une vraie bulle de liberté dans un New York “extrêmement rude”

Écrit par Jean Paul Deniaud
Le 20.11.2018, à 10h52
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Écrit par Jean Paul Deniaud
En 2010, le livre Voguing and the House Ballroom Scene of New York 1989-1992 est publié aux côtés d’une compilation des meilleurs morceaux house des ballrooms d’alors. Il réunit quelques-unes des plus belles photos de Chantal Regnault, prises en studio ou sur le vif, accompagnées des interviews des danseurs qu’elle a pu retrouver, ceux qui ont survécu au sida. Après sa rupture de stock prévisible, son prix dépassant cette année le millier d’euros sur Amazon, l’ouvrage vient dêtre republié et est désormais disponible. À l’occasion de sa réédition, la photographe a bien voulu revenir sur ces années où une partie de New York dansait malgré la maladie, le racisme et l’exclusion.


Cet article est paru dans le numéro 215 de Trax Magazine.

Quel regard portes-tu sur ce nouvel intérêt pour ton travail et cette époque, près de trente ans après ? Ça te surprend ?

Ce qui m’a surprise, c’est qu’il y ait un nouveau ballroom à Paris. La ballroom à New York n’existe plus vraiment. Mais à Paris, c’est le fait de jeunes gays, de la banlieue souvent, et noirs d’origine antillaise ou africaine. C’est intéressant parce qu’ils ont recréé ce milieu pour les mêmes raisons : pour enfin se retrouver entre eux, en toute liberté, s’exprimer, monter sur des grands talons, mettre des perruques… Ces jeunes viennent chercher la même chose que les jeunes Blacks du Bronx, de Harlem ou de Brooklyn à l’époque. C’est le même phénomène, le même souffle, et ça joue le même rôle. Alors peut-être pas au point d’avoir autant de « maisons ». Et puis tous ces kids à New York étaient dans des situations familiales très précaires.

Tu avais quel âge à ce moment-là ?

J’avais déjà 40 ans, les queens me faisaient tout de même un peu peur. Les mères, c’était de sacrés morceaux. Elles avaient fait de la route, celle d’une vie assez dure, extrêmement marginale. Au départ, les trans ne sortaient que la nuit, elles avaient trop peur de se faire amocher. Donc les balls commençaient à 5 heures du matin, et tout se passait au petit matin. Moi, je commence à photographier quand les balls descendent de Harlem vers midtown. J’avais alors repéré dans le Village Voice, la bible des New-Yorkais (qui a publié son dernier numéro le 31 août dernier, après plus de soixante ans d’existence, ndlr), un article qui parlait d’un ball  appelé Venus Dandy, avec une super photo de Carmen Extravaganza. J’étais alors correspondante pour le magazine gay Gai Pied, pour qui je faisais de la photo de rue, de la Gay Pride. Quand Didier Lestrade débarque, j’avais mes photos et ça a été notre première collaboration pour deux articles : un dans Libé, un autre dans Gai Pied.

Quelle était l’ambiance dans le New York de la fin des années 80 début 90 ?

On a commencé à parler du sida vers 81, 82, et ça a complètement plombé la vie nocturne à New York. On rentre dans une sorte de tunnel. Beaucoup d’hétéros avaient l’habitude d’aller dans les clubs gays, parce que c’était plus rigolo, ça chauffait à mort, on respirait des grandes bouffées de poppers. Ça sentait la pomme verte depuis le trottoir ! À cause du sida, les clubs gays ont tous fermé, les Bains aussi. C’est l’époque qu’on va appeler le cocooning. Plus de multiple sexe et autres : on a un partenaire, on reste à la maison et on regarde des VHS.

Ça a eu un tel impact sur la ville ?

Oui parce que c’était l’hécatombe ici. J’habitais un immeuble à Chelsea dans lequel il y avait 50 % de gays. Je croisais des voisins que je connaissais, qui étaient devenus des zombies. C’était… présent quoi. Tu voyais les gens qui se liquéfiaient, avaient des cancers de la peau, devenaient aveugles, disparaissaient. Je voyais ça dans mon immeuble ! C’était effrayant, les jeunes ne se rendent pas compte. C’est de là qu’est parti Act Up, pour secouer les laboratoires à faire des recherches immédiates et trouver des traitements. Il fallait faire quelque chose parce que le gouvernement ne faisait rien. L’énergie était toute tournée vers le militantisme, parce que tout le monde avait des amis qui mourraient, et rapidement. Donc oui, la nuit était plombée. Et au fond, étrangement, le phénomène ballroom a ranimé la nuit. Parce que justement, des gens intelligents comme Susanne Bartsch, du club Copacabana, avaient compris. Un jeudi par mois, c’était gratuit pour les queens et les vogueurs. C’était devenu l’attraction : tu allais dans un club, et tu avais du spectacle.

« L’énergie était toute tournée vers le militantisme, parce que tout le monde avait des amis qui mourraient, et rapidement. »

Jusqu’à la caricature ?

Peut-être oui, mais c’était tout à coup aussi pour les trans – la dernière roue de la gay liberation, bien qu’elles aient été à l’origine de la Gay Pride – un début d’émancipation. Il y a toujours eu des gays qui ne les voyaient pas d‘un bon œil, sans parler de la manière dont les voyaient les non-gays. C’est pour cela que toutes ces queens tapinaient. Il n’y a pas vraiment de place ailleurs pour qu’elles gagnent leur vie. Ça a changé depuis, avec des gens comme RuPaul et son émission de télévision, des trans connues, qui chantent, sont designers ou top models. Mais à l’époque, c’était très dur.

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Pendant la période couverte par le livre, 1989-1992, le ball était-il ton univers quotidien ?

Oui tout à fait, même si ce n’est pas vraiment quotidien, les balls n’étant pas tous les jours. D’ailleurs, quand je commence, il n’y en a pas autant. C’est quand je pars de New York en 1992 que ça va prendre une ampleur gigantesque. Au départ, il y avait six maisons, et ça se démultiplie ensuite, vers Baltimore, Chicago, Detroit, San Francisco, Los Angeles, Miami… Il y avait là des chapters, des branches de la maison Labeija ou Chanel. Mais à ce moment, je ne suis plus là.

Pendant trois ans, quel genre de relation construis-tu avec les personnes des balls ?

Je me suis rapprochée de certaines d’entre elles, qui me terrifiaient au départ…

Pourquoi ?

Imagine, ce sont des créatures qui ont toutes 40 voire 50 ans, avec des vies extrêmement rudes. Moi, je suis la petite Française, je ne fais pas le poids. Les mères fondatrices sont alors un peu démodées, les jeunes en ont fini avec les paillettes, les plumes, le style Las Vegas et les imitations des stars hollywoodiennes. Il y a les premiers mannequins noirs dans la haute couture. Mais les anciennes faisaient leur costume, il y avait donc beaucoup de déférence et de respect. Ensuite, ça devient les vêtements design. Le grand modèle était Diana Ross. Ce qui m’intéressait, c’était les jeunes vogueurs. Ils étaient très mignons, très timides. Ils sortaient de leurs projects (les cités, ndlr), c’était comme découvrir un monde extraordinaire pour eux. Je ne me suis pas rapprochée de tout le monde mais en particulier d’une, de la maison Labeija, qui était la « Black Beauty ». Il y avait toujours des plus claires, des plus foncées… Les médias préféraient les plus claires. Madonna, par exemple, va prendre les Extravaganza dans son clip en 90, une maison à majorité hispanique, donc plus claire de peau. Black can’t be too black, quand même !

« Il y avait toujours des plus claires, des plus foncées… Les médias préféraient les plus claires. »

Certaines sont devenues des amies ?

Avec l’une d’entre elles oui, on est devenues beaucoup plus intimes. Je suis un peu plus entrée dans leur mode de vie, comment elles vivaient en dehors du ball. Elles tapinaient toutes près de la rivière, la nuit, même les plus connues. Et elles se chauffaient toutes au dust, des amphétamines, qu’elles sniffaient. « I need to be dusted », qu’elles disaient. Avec les hormones, le danger de la nuit et de leur commerce, elles étaient dans des états d’excitation extraordinaires. Mon amie a été la première à me raconter qu’Eddy Murphy était un client assidu des filles sur les quais, qu’il venait la ramasser en voiture pour l’emmener dans son château. Je n’y croyais qu’à moitié. Ça va éclater trois ans plus tard quand il se fera piquer à Los Angeles avec un trans dans sa voiture dans des positions… En même temps, elles se marraient, elles étaient jeunes, même si c’était une vie très très wild. Je l’ai retrouvée au moment du livre, elle était devenue témoin de Jehova, on ne pouvait pas dire de gros mots devant elle. L’an dernier, je l’ai revue, et elle s’était transformée en homme.

Était-ce difficile pour elles de reparler de cette période pour le livre ?

Oui, parce qu’elles ont perdu tellement d’amies. Là, elles sont vivantes grâce aux médocs, qu’elles prennent pour certaines depuis vingt-cinq ans. C’était douloureux d’en parler. Parfois, on se donnait rendez-vous mais personne ne venait…

« Parfois, on se donnait rendez-vous mais personne ne venait… »

Y a-t-il eu au contraire de bonnes surprises lors de la conception du livre ?

Eh bien, la bonne surprise, c’est qu’ils soient encore là. Ils voient aussi tout ça comme une partie de leur jeunesse, quelque chose d’assez magique, ils racontent leur première fois dans un ball. Il y avait aussi plein de petits gars qui n’étaient pas dans la prostitution mais avaient des petits boulots, travaillaient à la Poste, venaient de la classe moyenne. Ce sont eux qui avaient gueulé contre le film de Jennie Livingston, parce qu’elle parlait trop de prostitution, même si c’était vrai. Il y avait aussi déjà des vogueurs qui étaient dans des écoles de danse. Ce n’était pas uniformément la rue. Et d’autres ont fait de la prison, je ne donnerai pas de nom. Parce qu’il y avait carrément la catégorie « designer » un moment, mais ils n’avaient pas l’argent pour s’acheter ces fringues-là, donc c’était des vêtements volés, des cartes de crédit volées…

Tout ça pour être la meilleure sur le runway.

Pour être la plus belle ! Pour aller défiler dans les balls.

Tu as aussi des photos de Willi Ninja, il était difficile à approcher ?

Il est venu en studio, il était très sympathique. Il avait un style bien à lui. Ça a beaucoup évolué le voguing, ça s’est accéléré. Aujourd’hui, il y a le old way et le new way. Les nouveaux vont à une allure extraordinaire, se jettent souvent par terre. Et le personnage principal n’est plus une femme, mais une butch queen : on ne cache plus ses attributs masculins pour faire croire qu’on est une femme. Mais je ne suis pas sûre que j’oserais faire aujourd’hui les photos que j’ai faites à l’époque avec beaucoup de naïveté. Étant blanche et straight, ce serait plus facilement vu comme de l’appropriation culturelle.

Est-ce qu’on t’a dit si ton livre avait inspiré cette jeune génération ?

On m’a invité à un ball à Paris pour être juge – ce que j’ai refusé, je ne me sentais pas légitime – et tous connaissaient le livre. Il n’y avait pas de ballroom à Paris avant, mais Lasseindra Ninja et Steffi Mizrahi ont ramené ces éléments qu’elles ont découverts à New York. Le livre a aussi sûrement compté. Depuis, la scène parisienne s’est intéressée à la scène new-yorkaise, elle invite régulièrement les vétérans. Paris ranime la scène de New York. Il faut bien faire la différence entre le voguing qui est une danse, souvent maintenant pratiquée par des danseuses straight, et la scène ballroom. Il y a du voguing partout. Mais la vraie scène de ballroom aujourd’hui, elle est à Paris.

« La vraie scène de ballroom aujourd’hui, elle est à Paris. »

À l’époque, il n’y avait pas d’écho de la scène ballroom à Paris ?

Si, mais comme souvent à Paris, ça a été un feu de paille : les gens sont curieux, mais ça ne dure pas. À l’époque, il y avait un club qui s’appelait le Boy, qui était rue Montmartre, avec un type que j’adorais, qui est malheureusement mort du sida, Jean-Claude Lagrèze. C’était un personnage de la nuit gay qui organisait plein de choses. Il avait une nuit trans et drag-queen au Boy, chaque mois, qui s’appelait Les Incroyables. Par des gens de Gai Pied, il voit mes photos, et décide de faire une soirée avec une grande projection de mes diapos. On prépare tout, c’était en mars 91. Et puis le soir arrive, les invitations sont envoyées, les gens s’agglutinent devant les portes du club, mais celles-ci ne s’ouvrent pas. On commence à se poser des questions, jusqu’à ce qu’un mec sorte pour dire que le club sera fermé sine die parce qu’il y a eu une bagarre devant le matin même. Donc les photos n’ont jamais été vues ! J’ai encore les invitations, c’est dingue. Ça s’appelait Nuit noire à New York. Ça n’a jamais eu lieu, et ensuite, les photos sont restées dans des boîtes pendant vingt-cinq ans. Et y seraient restées si cet Anglais n’était pas venu pour en faire un livre.

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