Plaisir coupable : L’histoire derrière “Daddy DJ”, l’un des plus gros hits de l’an 2000

Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©Gil Formosa
Le 13.01.2022, à 09h19
10 MIN LI-
RE
©Gil Formosa
Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©Gil Formosa
0 Partages
A l’orée du nouveau millénaire, Jean-Christophe Belval et David Le Roy composent un morceau d’eurodance dans leur studio de la Porte des Lilas. La mélodie de « Daddy DJ  » résonne bientôt dans les cours de récré et les discothèques à travers la planète. Enrôlés dans une tournée sans fin, les deux hommes de l’ombre vont découvrir les feux de la rampe, les coulisses de l’industrie et la difficulté de survivre à son propre hit.

Par Christophe Wilson

« Bonsoir et bienvenue simple mortel, ce soir, tous ensemble, nous allons fêter Halloween, mais attention, à partir de maintenant, ton corps et ton esprit m’appartient. » Ce mercredi 1er novembre 2000, Jean-Marc Ruzza, dit « Barth », semble en impro complète. Le présentateur anime la « Halloween Techno Party » au Zénith de Paris. Des centaines de spectateurs sont venus y assister, des centaines de milliers d’autres suivent le show depuis leur poste de télévision, l’événement étant retransmis sur l’antenne de M6. Bomfunk MC’s,  Floorfilla, DJ Valium : les vedettes de la dance music défilent dans la salle parisienne. En milieu de soirée, Barth, décidément en roue libre, annonce : « DJ Daddy  » (à partir de 1:06:00′ sur la vidéo ci-dessous). Trois jeunes garçons, dégaine de boys band, s’avancent sur scène bras en l’air, puis se lancent dans un playback flagrant. Il s’agit de leur première apparition publique. Le groupe, composé de rats de studio, a été mis sur pied par le service marketing du label M6 Interactions quelques semaines plus tôt.

Mélodie en sous-sol

C’est durant les pauses-cafés, dans les couloirs de l’École Supérieure de Réalisation Audiovisuelle, que Jean-Christophe Belval et David Le Roy sympathisent. À l’ESRA, Jean-Christophe enseigne les subtilités de Pro Tools et David est son étudiant. Le premier a vu le jour à Vesoul en 1970 et a grandi à Calais. Le second est né en 1976 en Nouvelle-Calédonie. Malgré la différence d’âge et de rivages, le courant passe immédiatement entre eux. L’un comme l’autre ont appris le piano dès l’enfance, l’un et l’autre ont suivi un Deug de mathématiques à l’université avant de se lancer de plain-pied dans la musique. Tous les deux ont échoué au concours de l’École Nationale Supérieure Louis-Lumière et finalement rejoint Paris pour s’inscrire au département Son de l’ESRA.

Après avoir baroudé dans plusieurs studios d’enregistrement parisiens, fréquenté les futures stars de la French Touch et sorti deux maxis de disco house, Jean-Christophe est devenu prof de Travaux Pratiques dans son ancienne école. Un job qui lui permet de dégager du temps pour ses activités musicales. En cette année 1999, c’est au RKG Bunker Studio qu’il a posé ses machines. Le lieu, situé Porte des Lilas, est le quartier général de David Kemmoun et de son label, Radikal Groov Records. Si la structure et son fondateur se sont fait connaître en produisant de la techno hardcore, c’est la publication sous licence de tubes d’italo-dance – type Gigi D’Agostino – qui fait maintenant vivre la société. Chez RKG, Jean-Christophe est remixeur. Il s’occupe de brosser les hits italiens dans le sens des attentes du public français.

Jean-Christophe Belval photographié par David Le Roy

Parce qu’il apprécie les compositions de son élève, Jean-Christophe propose à David de venir passer du temps au Bunker et de s’essayer au remix. Le Calédonien est tenté, mais ne connaît pas grand-chose à la dance music. Ses seules expériences professionnelles, il les a eu avec les musiciens de Tonton David, d’abord à Nouméa puis à Paris où il bosse avec eux sur des productions pour le Saïan Supa Crew ou Rud Lion. Pour Jean-Christophe, cette lacune n’a rien d’insurmontable : « Pose-toi chez toi, écoute Voltage FM pendant quelques heures et c’est réglé ton histoire. » L’ultramarin s’exécute. Dans les mois qui suivent, les deux acolytes sortent plusieurs remixes sous le nom de Gbox et J&B. Bientôt, Jean-Christophe veut passer la vitesse supérieure : « Et si on tentait de produire nos propres sons ? Toi, tu écris des chansons, on devrait se lancer. » Dans son petit appartement du 14ème arrondissement de Paris, David se met une nouvelle fois au travail. Son idée initiale est de composer une chanson autour du concept de « sugar daddy » qu’il vient de découvrir et qui le fait marrer. De recherches en essais, « sugar daddy » laisse place à « daddy DJ ». David : « Si tu as un titre évocateur alors c’est déjà gagné, le reste, tu n’as plus qu’à le déduire puis le développer ». Si, ré, mi, si, si, si, ré, si, ré, mi, do… La mélodie du refrain, celle du couplet puis les paroles sont bouclées en quelques heures. L’étudiant plaque encore trois accords de piano et porte cette base de travail à son professeur. Jean-Christophe est conquis. Il s’agit maintenant de donner à la démo une production digne de ce nom.

Les deux amis s’enferment au Bunker autour d’une console numérique Mackie D8B, de différents synthétiseurs Korg, Virus et Yamaha et d’une Roland TR-909 de laquelle ils extraient kick, snare et charley. En milieu de session, les garçons tombent d’accord : le morceau est destiné à une interprète féminine. En attendant de trouver la chanteuse adéquate, c’est David qui se colle au micro, ce qui donne aux apprentis-sorciers l’occasion de jouer avec l’Auto-Tune qu’ils viennent de dégoter. En ce début de millénaire, rares sont les producteurs qui ne se sont pas pris le « Believe » de Cher en pleine face. Tous veulent expérimenter les possibilités offertes par le correcteur de pitch. Alors que les deux compères peaufinent leur maquette, David Kemmoun passe une tête dans la pièce : « Il nous a demandé ce qu’on écoutait. Quand il a su qu’il s’agissait d’une production originale, il a immédiatement proposé de la signer sur RKG, se souvient Jean-Christophe. Sa seule condition était de ne pas toucher à la voix. » Le deal accepté, David Kemmoun invite tous les habitués de Radikal Groov Records à plancher sur des remixes. Une bonne dizaine sera produite. En juin 2000, David Le Roy décroche son diplôme. À 23 ans, il est prêt à intégrer le marché du travail. 

Nouveau look pour une nouvelle vie

L’heure est à la recherche d’un distributeur. Comme il se doit, David Kemmoun essuie les refus. Un argument revient sans cesse : « En France, on ne sait pas produire et vendre notre propre eurodance ». Un décideur au nez creux accepte finalement de travailler le morceau. Julien Godin est chef de projet chez M6 Interactions, il met rapidement en branle la machine à hit du label. De toutes les versions proposées, c’est le remix réalisé par deux frères, Chico et Tonio, qui est choisi pour être mis en images. Des paroles de la chanson sont tirées les grandes lignes d’un scénario. La réalisation, en animation, est confiée à Gil Formosa, créateur de Mr. Malabar, des petits hommes verts de Lustucru ou encore des Totally Spies. Dreadlocks blondes, bob blanc et baggy, le dessinateur conçoit pour le clip une mascotte bien de son temps. Pour donner toutes ses chances au morceau, il va falloir qu’un groupe l’incarne médiatiquement. Jean-Christophe et David sont-ils prêts à assurer le show ou souhaitent-ils que M6 Interactions caste des hommes de paille ? Sans trop savoir à quoi s’attendre, les deux compositeurs décident de jouer le jeu, mais acceptent qu’une troisième personne les accompagne sur scène. Ils proposent Charles Merkiled, un autre remixeur de  l’écurie RKG avec lequel ils s’entendent bien. Parce qu’il est « beau comme un soleil », les équipes de M6 valide leur proposition. Sur les plateaux TV, pendant que David chantera le playback de rigueur et que Jean-Christophe jouera sur des synthés branchés dans l’air, Charly devra gesticuler derrière des platines muettes. Dans les boîtes de nuit, une fois la prestation du trio terminée, il aura la tâche d’assurer un véritable DJ set.

Résultat des courses : on a toujours été second dans le top de ventes en France. Cela dit, on a été second six mois durant. 

David Le Roy

La séance de brainstorming pour choisir un nom de scène ne donne lieu à aucun mal de crâne : le 1er novembre 2000, sur la scène du Zénith, le groupe Daddy DJ se livre à sa première interprétation de son titre éponyme. Ce baptême du feu passé, les événements s’enchaînent. Le clip et le single tournent en rotation lourde sur les principales radios et chaînes musicales françaises. David se remémore : « Pour nous, le coup était réussi si on arrivait à vendre 50 000 copies. En fait, on a très rapidement atteint la deuxième place des ventes en France. Devant nous, il y avait Garou avec « Seul » et je me rappelle qu’au moment où il commence à descendre et qu’on se dit qu’on va être premier, Les Lofteurs sortent leur single et occupent le haut du podium pendant des semaines. Résultat des courses : on a toujours été second dans le top de ventes en France. Cela dit, on a été second six mois durant. »

Quand j’avais des petits moments de craquage et qu’on était ensemble en backstage, la maman de Lorie me prenait dans ses bras.

David Le Roy

Le trio est reçu par Charly et Lulu dans le Hit Machine, par Flavie Flament pour Exclusif et par Jean-Pierre Castaldi dans Fort Boyard. David : « Il se trouve que moi, j’ai participé deux fois à Fort Boyard. La première, avec mes acolytes de Daddy DJ, puis une seconde fois sur l’invitation de Lorie qui avait eu le droit de composer l’équipe de son choix. En fait, de plateau télé en plateau télé, on n’arrêtait pas de la croiser et je me suis très bien entendue avec elle. Je m’étais fait ami avec ses parents aussi. Quand j’avais des petits moments de craquage et qu’on était ensemble en backstage, sa maman me prenait dans ses bras. J’ai eu un coup de cœur pour cette famille parce que c’étaient des gens normaux. Or, les gens normaux, ils sont rares dans ce milieu. »

En quelques mois, Daddy DJ devient omniprésent. Le service compta qui s’occupe de leurs intérêts les alerte : « Ils nous ont quasiment forcés à acheter des voitures ! Je me revois leur répondre que j’habitais à Paris et que tous mes déplacements, je pouvais les faire en rollers. Mais c’était sans appel : trop d’argent tombait, il fallait le placer en achetant des voitures. » se marre aujourd’hui David. Ce succès national n’est qu’un début. En janvier 2001, David Kemmoun se rend à Cannes pour participer au MIDEM, le Marché International du Disque et de l’Édition Musicale. Sur la côte d’Azur, le patron de RKG Records rejoue la Conférence de Yalta : il concède la licence de Daddy DJ à Warner pour la Grande-Bretagne, à Blanco y Negro pour l’Espagne et l’Amérique Latine et vend à Sony la distribution dans le reste du monde. Quelques semaines plus tard, David et Jean-Christophe, qui vient tout juste de suspendre sa collaboration avec l’ESRA, commencent une tournée qui les emmène au Benelux, en Allemagne, en Espagne, en Scandinavie, au Canada et jusqu’à Tahiti. En plus de Charly, quatre danseuses les rejoignent sur scène pour donner de l’ampleur au spectacle. Jean-Christophe : « À Paris, l’eurodance était assez mal vue, on sentait un certain mépris pour ce qu’on incarnait, d’autant que M6 avait marketé notre morceau en direction des enfants. Par contre, à l’étranger, on a tout de suite été plus à l’aise. Dans les autres pays d’Europe, les étiquettes comptent moins. »

Durant cette séquence promo, Jean-Christophe, David et Charly développent un penchant pour l’alcool. « Ce qui se passait, c’est qu’à peine arrivés en discothèque, on se retrouvait avec une bouteille chacun servi par le patron, remet Jean-Christophe. Et quand tu enchaînes les dates à un rythme frénétique, la boisson peut rapidement devenir un réflexe pour t’aider à monter sur scène. La chance qu’on a eu, c’est qu’on était trois, donc il y en avait toujours deux pour mettre en garde ou carrément engueuler le troisième quand il commençait à déconner avec l’alcool ou à prendre la grosse tête. » D’un commun d’accord, les amis s’arrêtent de boire. Décision d’autant plus sage que l’heure n’est pas à la farniente : de nouvelles productions leur ont été commandées ASAP.

La permanence des hits

« The Girl In Red » est rapidement composé, mixé, clipé et envoyé dans les tuyaux. Sans atteindre le million d’exemplaires de « Daddy DJ » et son Disque de Diamant, ce second single se vend tout de même à 250 000 copies. En octobre 2001, l’album Let Your Body Talk voit le jour et s’écoule à 70 000 unités. Le groupe passera encore deux ans à défendre sa musique à travers la planète. Fin 2003, Jean-Christophe, David et Charly retrouvent Paris pour de bon. « Après la tournée, j’ai produit quelques sons avec et pour des potes. Je me suis laissé porter par le vent et c’était très agréable. Ça m’a permis de digérer ce qui venait de m’arriver. On a choisi de vivre notre quart d’heure de gloire mais, à l’origine, ni Jean-Christophe ni moi ne recherchions les projecteurs. Je crois que c’est d’ailleurs ce qui nous a permis de retomber sur nos pattes de manière à peu près saine. »

En 2005, les trois acolytes prennent le temps de composer un second album plus personnel. Pour diverses raisons, RKG Records et M6 Interactions le refusent. Si en France, l’époque n’est plus à l’eurodance et à ses hérauts, le reste du monde n’en a pas fini avec « Daddy DJ  ». En 2006, l’artiste Basshunter reprend le morceau en suédois. « DotA » se classe à la sixième position du Top Single au pays d’ABBA. Deux ans plus tard, le même DJ fait paraître une nouvelle mouture en anglais. « All I ever wanted » est N°1 dans plusieurs pays d’Europe. En 2009, c’est au démoniaque Crazy Frog de s’emparer de l’hymne et de cumuler 119 millions de vues sur YouTube.

Dans la seconde moitié des années 2000, Charly reconnecte avec la gestion des réseaux informatiques, son métier initial. Les deux membres-fondateurs de Daddy DJ reprennent leur vie à l’ombre des studios. David produit de la musique du monde, puis retourne s’installer en Nouvelle-Calédonie. À 15 000 kilomètres de Paris, « le cul dans le sable », il fonde une famille et se met à composer des bandes-sons pour Des racines et des ailes et autres magazines télévisés. Jean-Christophe réalise lui des identités sonores pour le Crédit Lyonnais, TF1 ou Narta. Surtout, le Calaisien regagne sa place à l’ESRA. C’est d’ailleurs dans les salles de cours de l’établissement qu’il se lie d’amitié avec un autre de ses élèves, Pierre-Alexandre Favriel, avec lequel il va bientôt monter une structure de production et d’édition.

On tourne aujourd’hui autour de 16 000 écoutes quotidiennes.

Pierre-Alexandre Favriel

En plus d’accompagner de jeunes artistes comme Elle & Lui, Jenn Sarkis ou Melrose, le nouveau binôme décide de prendre en main les intérêts de Daddy DJ. Le second album du groupe, intitulé /Folder, voit finalement le jour sur leur label, MIM Records. En 2017, David Kemmoun décède à l’âge de 47 ans. Le patron de Radikal Groov Records laisse derrière lui une discographie dédiée aux musiques électroniques. Deux ans après cette disparition, Jean-Christophe et Pierre-Alexandre se chargent d’uploader « Daddy DJ (Chico & Tonio Radio Edit) », « Daddy DJ (Original Extended Mix) » ainsi que l’ensemble de la discographie du groupe sur les plateformes de streaming. Pierre-Alexandre : « On tourne aujourd’hui autour de 16 000 écoutes quotidiennes. » Attablé dans le salon de son pavillon, du côté de Choisy-le-Roi, Jean-Christophe, devenu lui aussi père de famille, ne s’étonne plus de ces chiffres. En conclusion à une conversation dans laquelle il a revisité vingt ans de ses souvenirs, il donne : « Il y a quelques mois, un gros label nous a contactés pour nous dire qu’une pointure – je n’ai pas le droit d’en dire plus – allait ressortir une version du morceau en 2022. Après toutes ces reprises, ces emprunts, ces plagiats, j’en suis venu à me dire que l’histoire de “Daddy DJ” ne touchera jamais à sa fin. »

0 Partages

Newsletter

Les actus à ne pas manquer toutes les semaines dans votre boîte mail

article suivant