Les physios de France racontent les histoires les plus folles des portes de clubs

Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©Arnaud Deroudilhe
Le 27.05.2020, à 17h30
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©Arnaud Deroudilhe
Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©Arnaud Deroudilhe
On la voit toujours comme un simple lieu de passage où il est préférable de ne pas s’attarder. Pourtant, la porte des clubs est un théâtre où se jouent bon nombre d’histoires extraordinaires dont les physio, videurs et autres portiers sont parfois les seuls spectateurs. De quoi ressasser des centaines de souvenirs faits de lilliputiens, de pics à glace, de lait en poudre et de grosses mandales.

Cet article est initialement paru en décembre 2019 dans le numéro 227 de Trax Magazine, disponible sur le store en ligne.

Propos recueillis par Mylène Brizard, Axel Cadieux, Simon Clair, Jean-Paul Deniaud et Bartolomé Laisi

Sandrine, quinze ans de porte au Pigeonnier (Saint-Tropez), au Boy et au Queen (Paris)

Je me souviens d’un jour où un petit garçon est venu à la porte du Queen et m’a dit : “Je veux rentrer dans ce temple !” Le problème est qu’il était mineur. Il m’a fait de la peine. Pour qu’il ne reste pas sur sa faim, je l’ai pris par la main et je lui ai fait faire le tour du Queen en lui disant que je le ferais rentrer quand il aurait l’âge. Il est revenu un an et demi après, tout fier de me montrer sa carte d’identité. Je l’ai reconnu tout de suite et lui ai ouvert la porte.

Jean-Jacques, trente ans de porte à La Farandole, Le Splendid ou Le Rétro dans le département du Lot

À l’époque, je travaillais à la porte d’une discothèque qui s’appelait le Rétro. C’était une boite de campagne, au milieu des bois, pas très loin de Cahors dans le département du Lot. Après le service, il m’arrivait souvent des ramener des jeunes chez eux parce qu’ils avaient trop bu. Je voyais bien que leurs parents comptaient parfois un peu là-dessus, ils savaient que je veillais à ce que tout se passe bien pour leurs enfants. Mais je ne pouvais pas être partout à la fois. Un jour, une fille est venue me chercher en panique pour me dire que quelqu’un venait de faire un malaise sur le parking en face de la porte. Quand je suis arrivé, je l’ai reconnu. C’était un de ces jeunes, un fils de bonne famille, qui venait de faire une overdose. Juste avant, il avait dû tomber à plusieurs reprises dans la forêt autour de la discothèque, face contre terre, parce que son visage était couvert de marques de chocs et de griffures. En arrivant, j’ai tout de suite vu qu’il était décédé. Ça m’a vraiment fait mal aux tripes de voir ça. Il avait 27 ou 28 ans, presque que le même âge que moi à l’époque, et il était allongé là, sur le béton, comme un clébard. Les gens autour étaient complètement affolés. Pour éviter que ce soit la panique, je lui ai donc pris le pouls, j’ai essayé de lui faire un massage cardiaque, je lui ai fait du bouche-à-bouche. Mais ça n’a rien changé. Donc j’ai décidé d’appeler les pompiers. Ils se sont pointés et la gendarmerie est arrivée derrière. Je me suis d’abord fait engueuler parce que dans la commune où ça s’est passé, c’est la gendarmerie qu’il faut appeler, pas les pompiers. Ça n’a pas plu au mec qui était de permanence ce soir-là. Il m’a dit : “Nous, on ne nous appelle que pour les chiens crevés sur le bord de la route, c’est ça ?” J’avais envie de lui mettre mon poing dans la figure à ce connard. Il était 5 heures du mat’, j’étais fatigué, je venais de ramasser un mec de mon âge juste à côté de ma porte et les pompiers venaient de déclarer qu’il était mort. Franchement, je n’avais pas envie qu’on me casse les couilles en plus. Donc je l’ai envoyé promener, le ton est monté et le gendarme, pour me faire chier, a décidé de m’embarquer pour coups et blessures à cause des marques sur le visage du jeune. En gros, il m’accusait de l’avoir tué. Pour eux, c’était forcément le portier qui avait fait ça. Ils m’ont foutu en garde à vue en attendant que l’autopsie ait lieu. J’ai passé la nuit là-bas. Heureusement, la jeune fille qui était venue m’avertir de ce qui se passait sur le parking avait un père qui travaillait à la gendarmerie. Elle a témoigné pour me dédouaner et expliqué que je n’avais frappé personne, que j’étais juste venu porter secours. La gendarmerie m’a donc relâché. Ensuite, cette histoire nous a donné l’occasion de nous revoir à plusieurs reprises, cette fille et moi. Elle est devenue la maman de ma fille.

©Arnaud Deroudilhe

Anthony Loffredo a.k.a Black Alien, deux ans de porte à Concrete (Paris)

Il faut savoir qu’on m’appelle Black Alien, car je fais de la transformation. Pour résumer, j’ai tout le visage tatoué, de l’encre dans les yeux, la langue scindée en deux, les oreilles coupées et on m’a posé plusieurs implants crâniens. Tous les week-ends, à la vue de mon physique, j’ai le droit à des remarques et à des comportements apeurés de la part de certaines personnes. Ce qui m’a marqué quand j’étais à Concrete, c’est un jour où deux filles d’une trentaine d’années sont venues au club. Quand elles étaient loin dans la file, tout avait l’air d’aller normalement. Puis, au fur et à mesure qu’elles se rapprochaient, une des deux semblait de plus en plus affolée. En arrivant devant la porte, elle baissait la tête et était incapable de me regarder dans les yeux. Ce n’était pourtant pas une gamine de 18 ans, mais on aurait vraiment dit une enfant qui se retrouvait devant un monstre. Sa copine voulait rentrer, mais impossible de faire bouger l’autre. Je ne savais pas trop comment réagir. Ce petit manège a tout de même duré plus d’un mois ! Toutes les semaines, elles revenaient ensemble et repartaient aussitôt, car l’une des deux était tellement effrayée qu’elle ne pouvait pas s’approcher de la porte. Et puis un jour, la fille qui était d’habitude si craintive a fait un effort surhumain. Elle a pris sur elle, s’est approchée de moi et m’a fait la bise avant de rentrer dans le club avec sa copine. Je suis sûr qu’elle se souviendra de cette bise toute sa vie.

Elsa, trois ans de porte à Petit Bain (Paris)

Comme les clubs sont interdits aux mineurs, je me rappelle tous ces ados qui cherchaient comment rentrer par tous les moyens. En plein hiver, je les voyais arriver en short et en débardeur, sans sac, sans papiers, sans veste, avec juste du cash ou parfois une carte bleue. Leur truc, c’était alors de me supplier en me disant : “Pitié, tu ne vas quand même pas me laisser mourir de froid dehors.” Je me souviens de l’un d’eux qui m’avait tanné pendant de longues minutes pour rentrer. Je lui avais d’abord dit non et je l’avais fait attendre. Finalement, je le laisse rentrer. Trop content, il cherche sa carte bleue dans sa poche pour payer l’entrée. Ça a l’air compliqué, la poche à l’air profonde, puis, d’un air triomphant, il en sort finalement, par erreur, un sachet de MD… Une autre fois, un de ces ados a chopé une meuf dans le club et, trop fier de lui, est monté pour me la montrer tout en me remerciant de l’avoir fait rentrer. En fin de soirée, je le vois pourtant partir avec une autre fille. Je lui fais remarquer en plaisantant. Il regarde la fille, hyper étonné, dit qu’il s’est trompé et fait demi-tour pour tenter de retrouver la première.

José a.k.a Bitchy José, trois ans de porte au Folie’s Pigalle (Paris)

J’ai été physio au Folie’s Pigalle de 1993 à 1996. À cette époque, le Folie’s programmait surtout des DJs qui venaient de Londres. Donc la clientèle était très anglo-saxonne. Comme je ne parle pas du tout anglais, j’avais décidé de refuser systématiquement tous les Anglais qui venaient. Ils étaient verts de rage parce qu’ils avaient quand même pris l’Eurostar pour venir à Paris. Je leur disais toujours avec un accent abominable : “It is not possible”. Du coup, dans la file d’attente devant le club, j’entendais toujours des gens dire : “bitch, bitch, bitch”. J’ai demandé à un client français ce que ça voulait dire. Il m’a dit : “Là, ils te traitent de sale petite pute.” J’ai décidé d’en faire mon surnom de physio.

Il m’arrivait de casser mes nunchakus sur le crâne des gens. Mais ça ne m’a pas empêché de me faire braquer huit fois, de prendre des coups de couteau dans la figure et dans l’épaule. On m’a même planté un pic à glace dans le nombril.

Jean-Pierre

Jean-Pierre, vingt-cinq ans de porte à Paris entre 1968 et 1993

À l’époque, je faisais 64 kilos donc j’étais un petit gabarit. Comme j’apprenais les arts martiaux, je travaillais à la porte avec des nunchakus. Un dans la manche et un dans la poche arrière. Il m’arrivait de les casser sur le crâne des gens. Mais ça ne m’a pas empêché de me faire braquer huit fois, de prendre des coups de couteau dans la figure et dans l’épaule. On m’a même planté un pic à glace dans le nombril. J’ai donc dû hausser le ton pour que les mecs arrêtent de mettre mes discothèques à l’amende. Avec mes collègues, on a trouvé une technique infaillible : quand des gars venaient nous braquer à la porte, on leur démontait la tête puis on les attrapait et on les mettait dans mon combi Volkswagen, celui avec la portière coulissante sur le côté. On allait ensuite sur le périphérique, à 80 km/h. On déshabillait les mecs et on les jetait à poil sur la route. On a fait ça des dizaines de fois. Il n’y a jamais eu de plainte. Mais bon, c’était une autre époque.

Cathy, 35 ans de porte chez Castel (Paris)

Quand un truc me tend, j’explose de rire, c’est nerveux et je n’y peux rien. Il y a cinq ou six ans, chez Castel, on sonne à la porte. J’ouvre, je ne vois personne. Je baisse les yeux, et je tombe sur un lilliputien. Pas un nain, un lilliputien, il m’arrivait là (elle indique le haut de ses mollets, NDLR). Il était dans son petit costard, j’ai pas pu, j’ai explosé de rire. Un fou rire. J’ai dû fermer la porte, je pleurais. Un barman et la personne en charge des vestiaires arrivent et me disent : “Mais tu pleures, qu’est-ce qu’il se passe ?” Le chef me reprend, il ne m’appelle plus Cathy, mais Catherine : “Ressaisis-toi, va ouvrir la porte, des gens attendent et veulent partir !” On m’apprend que ce monsieur fait des spectacles dans une boîte qui s’appelle The Box, à New York. Dans ma tête, je me dis que je dois absolument le faire rentrer, que la discrimination ce n’est pas bon du tout pour notre image. Là encore, à l’intérieur, succession de fous rires. Ils l’ont porté pour lui faire descendre les escaliers, un des barmen est remonté pour me demander pourquoi j’avais fait rentrer un enfant… J’en pouvais plus. Ensuite ils l’ont posé sur le bar, les serveurs un peu maniaques devenaient fous, c’était un cataclysme. J’ai eu quelques histoires folles, mais celle-ci c’est clairement la plus drôle. Des barres au ventre toute la nuit.

Julien, treize ans de porte en Savoie et dans le Val-d’Oise

C’était dans le Val-d’Oise, je m’occupais de la porte d’un établissement près de Pierrelaye. Dans le 95, il y a beaucoup de gitans. Une quinzaine d’entre eux se sont pointés et je ne les ai pas laissés rentrer. Ils sont revenus avec tout ce qu’ils pouvaient trouver : des bêches, des barres à mines, des battes de baseball. Je me suis pris un coup de bêche dans le crâne. Il y avait tellement de gitans que la police n’a pas voulu intervenir. C’est le patron de la boîte qui m’a tiré par le col et m’a fait rentrer dans l’établissement. J’avais le crâne ouvert, il m’a allongé sur le bar et m’a versé du whisky sur la plaie pour la désinfecter, en attendant que les gitans s’en aillent pour aller à l’hôpital. Ça fait plus de dix ans que je fais ce métier. Je dois avoir une cinquantaine de points de suture partout sur le corps. J’ai un enfoncement de la boîte crânienne, j’ai eu trois traumatismes crâniens, un couteau enfoncé dans la cuisse, un cutter planté dans le mollet, les tendons de la main arrachés par un autre cutter, j’ai pris un coup de chevrotine dans l’abdomen et ce coup de bêche dans le crâne. C’est vrai, ce n’est pas un métier facile. Mais j’aime être à la porte. J’aime être en contact avec les gens. Le facteur humain, comme on dit.

©Arnaud Deroudilhe

Loïc a.k.a DJ Psykelo, deux ans de porte au Gibus et au Glazart (Paris)

J’ai travaillé au Gibus pendant deux ans tous les vendredis, pour les soirées House Of Trance. J’ai adoré faire physio, j’étais un peu le papa des gamins qui rentraient. Mais franchement leur outrecuidance à développer des stratagèmes pour rentrer m’a toujours rendu fou. Une fois, j’ai recalé une fille mineure, du coup elle est revenue déguisée, avec une perruque noire, des lunettes de soleil et du maquillage, elle m’a vraiment pris pour un con. Un jour, une autre, que j’avais recalée, est allée chercher un clodo dans la rue pour le faire passer pour son père à l’entrée. Je ne sais pas pourquoi cette baltringue a accepté de faire ça pour elle.

Éric, dix ans de porte dans le département de l’Isère

Quand j’ai commencé, c’était beaucoup de poings contre poings. Des combats à la loyale. Le lendemain, les gens revenaient, on buvait un shot ensemble et c’était fini. Mais maintenant, le métier de portier a beaucoup évolué et on ne peut plus faire tout ça. Ça m’est arrivé une fois de taper quelqu’un, il y a six ans. J’ai pris 25 000 euros d’amende et cinq mois de suspension de travail. Pour une claque. Bon, OK, elle était grosse. Le mec a eu cinq micro-fractures à la mâchoire, l’arcade ouverte et l’œil qui s’est décalé. Ça lui a fait soixante-dix-huit jours d’incapacité totale de travail. Une bonne baffe de cowboy.

Guendouz, vingt ans de porte au Stereolux (Nantes) et partout dans le département de Loire-Atlantique

C’était pendant une soirée Paradise au Stereolux, à Nantes. Au cours de la nuit, un de mes collègues vient me voir, l’air un peu gêné, et me confie qu’il ne sait pas trop comment gérer une situation. Quelques minutes plus tard, j’arrive devant la scène : un couple d’une vingtaine d’année était allongé à côté de la piste, en train de faire l’amour. Devant le fait accompli, la seule réaction qui m’est venue à l’esprit a été de prendre les deux gros pots de fleurs du Stereolux avec des gars de mon équipe, et de cacher le couple derrière ceux-ci, le temps qu’ils finissent. Ça rigolait pas mal autour, mais c’est naturel après tout. En partant, ils nous ont remerciés, et on a remis les pots à leur place. Après tout, on dit que la musique rapproche.

©Arnaud Deroudilhe

Nicolas a.k.a La Méchante, huit ans de porte pour le Social Club, La Java, À la Folie ou Le Gibus (Paris)

Il faut bien comprendre que la nuit, les choses s’inversent. Les normes ne sont plus les mêmes. Du coup, les freaks prennent le pouvoir. Dans la journée, on les regarde de travers et on a du mal à les accepter dans certains lieux à cause de leur look ou de leur manière d’être. Mais la nuit, comme ils sortent et font plus souvent la fête que la moyenne, ce sont eux qui ont la priorité. Les gens “normaux” ont l’air banals à côté d’eux. Ce n’est plus les mêmes règles. Par exemple, le costume cravate gris donne peut-être de l’importance à certaines personnes dans le cadre de leur boulot en journée, mais il n’a plus aucune valeur la nuit. Après, il y a des pièges. Parfois je vois des gens bizarrement habillés et quand je leur parle, je comprends qu’ils viennent d’Italie, où c’est normal de mettre un costume pour sortir en boite. Mais de manière générale, les gens ne se rendent pas bien compte que la manière dont ils s’habillent raconte quelque chose sur eux et sur leur rapport aux autres. Une fois, un mec arrive devant ma porte. Je lui demande s’il est célibataire et il me répond que oui. Je lui dis : “C’est peut-être à cause de cette chemise. On dirait que vous êtes à l’UMP. Vous ne risquez pas de choper avec ça.” Ses amis explosent de rire. Il était cadre au PS. Je leur ai répondu : “Voilà ! C’est bien ce que je disais !” J’aime que les gens se soient préparés avant de venir, qu’ils se soient habillés pour l’occasion. On ne sort pas en boite comme si on allait en afterwork. Parfois, on me répond : “Bah quoi ma chemise ? Elle est neutre.” Ça ne suffit pas que ta chemise soit neutre. Mais je ne peux pas perdre trop de temps à expliquer aux gens ce que leurs looks disent d’eux.

Jonathan a.k.a Big John, plus de quinze ans de porte au Baron ou au Boum Boum (Paris), et auteur du livre Big John de Paname aux éditions Anne Carrière.

Parmi les habitués du club, Karim est l’un des types les plus faciles. Jamais d’histoires. Toujours heureux de sa soirée. Il bosse comme un fou, mais les temps sont durs et il ne peut pas venir aussi souvent qu’il le voudrait – question de moyens. Au début, nous n’y prêtons pas attention, pourtant au fil des semaines Karim vient de plus en plus fréquemment, reste de plus en plus longtemps, se fait de plus en plus d’amis, et dépense sans compter. Un soir, une bagarre éclate entre lui et un client. Mon binôme et moi les sortons rapidement de la salle. Aucun des deux ne semble désireux de s’expliquer, ce qui est assez exceptionnel : en cas de conflit, nous avons toujours la sensation d’être les surveillants d’une cour d’école : c’est à qui rejettera la faute sur l’autre. Nous les cuisinons un moment. Chacun nous raconte une affaire aussi différente que délirante. Ils nous prennent vraiment pour des cons. Après tout, nous pourrions nous contenter de les jeter dehors. Leurs histoires ne nous regardent pas. Mais ce sera deux habitués de perdus. Alors je leur remets un coup de pression. Le client craque le premier.
– “Ce type vend de la dope à tout le monde, mais c’est de la merde. Il se fout de nous !”
Je m’isole avec Karim qui a une petite idée de ce que je vais lui annoncer. La maison est très stricte sur le sujet de la drogue, c’est un secret pour personne. Je lui ordonne de ne plus jamais remettre les pieds au club. Mais Karim se défend comme un beau diable. Il nie.
– “Karim, tu te fous de moi, il vient de me montrer le sachet.”
– “Mais, Jo, je te jure, c’est pas de la drogue. C’est de la craie et du lait en poudre.”
-“T’es sérieux ?”
Je crois à une plaisanterie de mauvais goût, mais l’histoire est plus compliquée qu’il n’y parait. Pleins de préjugés, les clients sollicitaient régulièrement Karim pour qu’il leur fournisse de la drogue. Mais, bien qu’arabe et clubbeur, Karim n’était ni consommateur ni vendeur. Un jour, l’idée lui est venue de profiter de cette discrimination au faciès pour se faire de l’argent facile. Mais pas question de tomber dans l’illégalité ni de mettre la vie de qui que ce soit en danger. Alors, il a concocté son petit mélange de craie et de lait pour nourrisson.
– “Ben ouais, mais le problème c’est que ça fout des diarrhées terribles, d’après le type.”
Je reste perplexe. Mais je ne suis pas juge. Pour le principe, je lui impose simplement de passer son chemin pendant quelque temps. L’autre client demande à rentrer. Je lui explique que vouloir acheter des stupéfiants est très grave, et qu’après avoir consommé du lait en poudre pour bébé il est urgent d’acheter les couches qui vont avec. Il part, sans trop pleurnicher.

Il a sorti sa lame de rasoir et a ouvert mon collègue de là jusqu’à là. Sur le coup, mon collègue ne s’en est pas rendu compte. C’est quand il a marché sur ses boyaux qu’il m’a dit : “Barack, je me sens mal.”

Barack

Barack a.k.a Le Punisher de Stalingrad, vingt-cinq ans de porte au Gibus, à la Favela chic et à la Rotonde (Paris)

C’était un soir où je bossais avec l’équipe de mon cousin. On était sur une soirée rasta au Gibus. À l’intérieur, des mecs se sont chauffés. On est descendus pour sortir les personnes qui dérangeaient la soirée. L’un d’eux avait une lame de rasoir cachée dans la bouche. Il l’a sorti et a ouvert mon collègue de là jusqu’à là (il balaye son ventre de la main, NDLR), en forme de demi-lune. Sur le coup, mon collègue ne s’en est pas rendu compte. C’est quand il a marché sur ses boyaux qu’il m’a dit : “Barack, je me sens mal.” On s’est retourné vers lui et on a vu que ses tripes étaient en train de sortir. On les a remises dans son ventre et on a pris un briquet pour essayer de refermer tout ça. Ce monsieur-là travaille encore avec moi à la porte. Il a maintenant 54 ans.

Mehdi, dix-huit ans de porte au Petit Palace (Genève), au Casino (Annemasse) et à Positive Education (Saint-Étienne)

Un soir, je reçois dans la boîte des Colombiens qui venaient en famille. Ils prennent trois bouteilles de vodka à la suite qu’ils boivent à toute vitesse. À un moment, dans la nuit, la gamine de la famille se met à pousser des hurlements absolument horribles. Un truc très rauque qui ressemblait beaucoup plus à des cris d’hommes qu’à des cris de jeune fille. Les parents s’affolent, je vais les voir, je leur demande si je peux aider, mais ils me répondent que non dans un mélange de français et d’espagnol que j’ai du mal à bien comprendre. Finalement, ils appellent quelqu’un au téléphone. Deux minutes après, ils sortent la fille du club en la tirant par les bras. Ses pieds traînaient par terre et elle continuait à hurler. Ils l’allongent sur les escaliers en face de la porte de la discothèque. Là, un taxi arrive, un mec en sort avec une grande croix en bois qu’il donne à la mère. Elle se met devant sa fille et commence à hurler en espagnol : “Sort du corps de ma fille ! Sors de là !” Ça a duré une demi-heure avant que quelqu’un vienne les chercher dans une vieille Rolls-Royce et qu’ils repartent je ne sais où. J’en pleurais de rire. Un exorcisme en direct.

Arnaud, cinq ans de porte au Nouveau Casino (Paris)

Quand tu bosses à la porte, tu es toujours devant des gens, mais il y a un rythme bizarre. Tu fouilles, tu fais attendre, tu fouilles, tu fais attendre. Il y a donc des moments morts. Là, si tu n’es pas un robot, au bout d’un moment, tu finis par sympathiser avec l’agent de sécu’ qui fait la porte avec toi. C’est là où c’est important d’être avec quelqu’un qui parle d’autres choses que de bagnole, de baston et de meuf. Parfois, quand on est pris dans une discussion, on peut être un peu dans notre bulle et oublier les gens qui attendent en face de nous. Une fois, je parlais avec un collègue qui revenait du Cameroun où il s’était pris la tête avec sa famille sur la question de l’excision. Il était 3 heure du matin, tout le monde autour était bourré et nous on était en train de dire qu’il fallait se battre contre cette pratique. On avait un discours assez militant. Mais bon, on ne va pas se mentir, avec mon collègue camerounais qui fait 140 kilos et nos têtes de vainqueurs, on ne ressemble pas vraiment à des Femen, quoi. À ce moment-là, on ne l’avait pas remarqué, mais tout le monde nous écoutait dans la file d’attente. Une fille s’est avancée vers nous avec des grands yeux en nous disant : “C’est la première fois que j’entends des gars de sécu’ parler comme ça, j’ai envie de vous embrasser.” Nous, on se demandait ce qu’elle nous voulait, vraiment. Mon pote n’avait pas envie de se faire embrasser par qui que ce soit. Il voulait rester dans son rôle de videur. Et puis finalement, il a lâché un grand sourire et s’est laissé faire. Je crois que c’est la première fois que les gens devant la porte l’ont vu se marrer. Tout le monde dans la file s’est marré, d’ailleurs. Ce jour-là, le masque est tombé. Dans le fond, on est des gens normaux. Même si on fait semblant d’être des oufs.

Trax 227, décembre 2019

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