Paris : La pièce de danse “AMAZONES” rend hommage à la sororité et au féminisme

Écrit par Cécile Giraud
Photo de couverture : ©Marie Maquaire
Le 12.01.2022, à 17h38
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©Marie Maquaire
Écrit par Cécile Giraud
Photo de couverture : ©Marie Maquaire
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Les 2 et 3 février prochains, Le Carreau du Temple présente AMAZONES, une création librement inspirée du livre Les Guérillères, de la militante féministe Monique Wittig. Sur les prods de la rappeuse Dope Saint Jude, les danseuses se frottent à un modèle de société matriarcal furieusement libérateur. Entretien énergétique avec Marinette Dozeville, la chorégraphe de ce spectacle qui saute à pieds joints dans la sororité bienveillante.

Quel a été le déclic pour vous lancer dans cette libre adaptation et de quelle façon le livre Les Guérrillères de Monique Wittig a intégré votre processus de création ?

Cela faisait des années que je travaillais sur tout ce qui touche à la représentation des femmes à travers des personnages féminins phares. En 2018, j’avais notamment écrit le seul en scène Là, se délasse Lilith. Un jour, une amie féministe me fait remarquer que Lilith est un personnage solitaire. À cette période, j’étais tellement aveuglée par sa force que je ne me suis pas aperçue de la dimension de solitude. Donc j’ai eu envie de développer ce travail par le biais du collectif, du groupe, et donc à la sororité. Et puis, le texte de Monique Wittig est tout simplement magnifique… Parce que c’est une prose épique, et non un essai comme beaucoup de livres féministes, il porte une puissance évocatrice qui a suscité chez moi des images mentales très fortes. Alors j’ai voulu les décrire à ma manière, via la danse, afin d’évoquer le séisme enchanteur que provoque ce texte.

Un séisme également provoqué par la nudité des danseuses. Certes, ce n’est pas un scoop dans la danse contemporaine. Mais dans votre travail, la performance du corps importe beaucoup. Comment avez-vous donc travaillé avec les artistes et comment ont-elles vécu le nu ?

L’idée est que la nudité n’entrave en rien la liberté du mouvement. Il faut qu’elle soit même un exhausteur de liberté. Même si on peut être à l’aise nue sur un plateau, ce n’est pas simple de ne pas se regarder faire et être naturellement dans le plaisir de se lancer dans le mouvement. Avec une jubilation juvénile qu’un gamin peut avoir quand il court à poil. C’est trop bon de courir à poil !  Une fois que l’on a pris conscience de cela, on doit déconstruire. Si on ne fait pas cette démarche, on peut certes simuler d’être à l’aise , mais on ne maîtrise pas alors ce que le public peut voir de nous. En ce sens, on a vraiment travaillé pour AMAZONES à ce qu’il y ait un 4ème mur, que la communauté de femmes sur le plateau se sente chez elle, sans pour autant ôter la générosité au public. Le but est qu’il assiste à ce qu’il se passe réellement dans un groupe de femmes quand elles sont chez elles. C’est dans ce contexte qu’elles peuvent alors convoquer liberté et spontanéité.

 Il n’y a pas à trancher dans cette communauté. La place existe autant pour cet amour bienveillant que pour cette puissance combative. 

Pour que ce soit possible, il a fallu prendre le temps d’oublier la nudité et apprendre à aimer cela. Il y a plusieurs façons : oublier le réflexe de rentrer son ventre, de ne jamais montrer son sexe face au public etc… Et bien entendu, une sororité concrète sans que l’on tombe dans l’écueil de la gentillesse. C’est-à-dire que c’est toujours la femme qui est attentive aux autres avant de l’être envers elle-même. Cette culture du soin empêche son propre déploiement. Donc nous avons travaillé à ce que la bienveillance des autres nous serve à nous déployer, à faire plus de bruit et à sortir des nos entraves corporelles.

Tout cela entraîne une expansion jouissive collective, représentée dans le livre et la pièce par un cercle. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce symbole ? 

On retrouve le cercle partout dans le livre. Il était donc important pour moi de retrouver ce symbole comme élément central de la pièce. Il est synonyme de cohésion et d’harmonie car sa forme permet à l’énergie de se condenser, de se fortifier. Mais les notions de chaos et d’anarchie sont aussi très présentes dans Les Guérillères. Dans cette volonté de sortir de toute binarité et de tout manichéisme, on peut tirer quelque chose de polychromique. Rien n’est figé, tout se compose et se décompose sans cesse. Si la figure du cercle est très présente dans la chorégraphie, je dirais que tout ce qui ça vient la contrarier se révèle être intéressant. 

De quelle manière Dope Saint Jude, en tant qu’artiste queer, noire et gay, corrobore avec votre univers et celui de vos collaboratrices ?

Le travail avec elle a été très agréable, très fluide, très simple. Il était important que des points politiques et utopistes convergent entre nous car le rap n’a sa place dans la création contemporaine que très rarement. Elle a été ultra disponible, je sentais qu’elle était excitée par l’idée d’intervenir dans un projet chorégraphique. Elle a tout de suite compris ma volonté de faire ressortir un amour sororal puissant et bienveillant. On ne voulait pas montrer la combativité à travers les armes et la violence seulement. Il n’y a pas à trancher dans cette communauté. La place existe autant pour cet amour bienveillant que pour cette puissance combative. En ce sens, Dope était la personne qui amenait parfaitement cette énergie (ndlr, elle portera de sa voix grave des extraits du livre en anglais). Une énergie qui se combine parfaitement avec la voix cristalline de la comédienne Lucie Boschez (ndlr, qui portera quant à elle des extraits en français). 

AMAZONES est programmé au Carreau du Temple, les 2 et 3 février 2022, dans le cadre du festival Faits d’Hiver. Toutes les informations et la billetterie du spectacle sont à retrouver sur le site internet du Carreau du Temple.

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