Paris : Pantha du Prince va présenter une performance sur le langage des arbres cet été

Écrit par Gil Colinmaire
Le 26.06.2019, à 18h24
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©Timo Schierhorn
Écrit par Gil Colinmaire
Le 5 juillet prochain, le maître de la techno minimale allemande Pantha du Prince viendra présenter pour la première fois à Paris, sa performance Conference of Trees, dans le cadre du festival Days Off, à la Cité de la Musique. L’idée derrière ce concert transdisciplinaire, qui réunit musique, vidéo et costumes : représenter la complexité du langage des arbres et sensibiliser à la préservation des forêts. Entretien avec l’artiste, pour en savoir un peu plus sur la genèse et le concept de l’oeuvre.

Comment le projet Conference of Trees est-il né ?

J’ai toujours été fasciné par les arbres. Quand j’étais enfant, je passais beaucoup de temps parmi eux. Après que j’aie fini mon dernier album, juste avant qu’il ne sorte, j’étais constamment assis près des arbres parce que j’étais assez fatigué. J’ai réalisé qu’ils avaient une certaine connaissance et que leur force vitale permettait de recharger les batteries. J’ai senti que j’avais besoin de faire quelque chose de plus proche des forêts, et de consacrer plus de temps à ce sujet. A cette époque, je lisais aussi un livre, La Vie Secrète des Arbres. C’était un peu le point de départ du projet.



Bad Wildungen,
la petite ville entourée de forêts où vous êtes né, a donc influencé votre musique ?

Oui, énormément. Enfant, je sortais tout le temps seul dans les forêts profondes et mes parents étaient parfois inquiets. Je faisais de l’exploration et j’observais les animaux : les renards, les chouettes… J’ai toujours cherché à me connecter au territoire. Je ne pense pas que ça ait vraiment un rapport avec le passé, mais plutôt avec le futur. Parce qu’aujourd’hui aussi, je vis près de forêts, et c’est une façon très plaisante de « lutter » contre le changement climatique.

La performance réunit arts visuels, musique et costumes. Comment se sont produites les collaborations avec les différents artistes impliqués ?

Ce sont des personnes qui étaient déjà dans mon cercle étendu de connaissances. J’essayais de trouver la bonne manière d’aborder le sujet. Ils m’ont donné des conseils et j’ai collecté les idées. Avec une amie, on avait la même fascination pour les masques. Elle vient de Roumanie, et suit tous les rituels avec les masques roumains. Elle fait un travail de recherche dans cette direction depuis des années. J’échangeais avec elle et nous avons réalisé que c’était une bonne idée pour le projet. Et c’est une façon intéressante de montrer les arbres comme des esprits, des fantômes, sur scène. On échangeait aussi des idées avec les architectes qui ont fait le stage design… C’est un peu comme un Think Tank, un travail de communauté. L’idée était que je joue le rôle du filtre. Bien sûr, c’est un travail très collaboratif mais au final, quelqu’un doit tout réunir, diriger la partie production et trouver des ponts entre les différentes formes d’art.

Votre musique évoque souvent la nature et les paysages, comme on peut le voir sur la pochette de votre album Black Noise, par exemple. Est-ce que ce projet est dans la continuité de ce que vous avez produit avant ?

Je dirais qu’il se rapproche encore plus de ces thèmes. J’essaie de ne pas trop avoir une vue d’ensemble construite. C’est plus une volonté de se plonger dans le niveau le plus profond de la nature elle-même, et ne pas passer trop de temps avec la technologie et le codage. Les instruments que nous utilisons sont faits pour la musique folklorique – du Pays Basque par exemple, dans le cas d’un instrument. Je voulais passer plus de temps avec les sonorités acoustiques. Ce projet a un lien avec le romantisme, l’histoire, la politique, les catastrophes naturelles, etc. Je dirais que la différence principale est que j’étais avant dans quelque chose d’un autre monde, très science-fiction, ancré dans un savoir cosmique, alors que maintenant c’est plus ancré dans la Terre.



Vous avez utilisé différents bois pour créer ces instruments. Est-ce une manière de représenter la biodiversité ?

Oui, exactement. On doit vraiment faire attention à incorporer ces expériences que l’on a eues en tant qu’êtres humains, dans notre art. On doit les rendre visibles pour les gens et faire prendre conscience que c’est très important de ne pas couper tous les arbres, d’être respectueux envers la nature. Je n’ai pas acheté de bois. Les instruments sont notamment faits de vieilles pièces récupérées dans une ancienne usine. J’essaie de montrer que chaque essence d’arbre a une signification, un son et un esprit différents. Je leur donne une voix. Je pense que quand on crée à partir de nos expériences avec la nature – car l’Homme fait aussi partie de la nature , on peut changer les choses. Je suis aussi menuisier donc je connais bien les différents arbres et les sons qu’ils produisent. Pour faire ces instruments, tu as besoin de différentes structures de bois, des arbres qui ont grandi différemment. La construction par ses propres mains, c’est aussi une approche basique pour se reconnecter avec la matière.

Est-ce qu’il y a une narration, une histoire racontée au travers de la performance ?

Tu es d’abord immergé dans la forêt, puis tu effectues une balade et au fur et à mesure, tu deviens toi-même un arbre. Tu vois les autres personnes et les musiciens comme s’ils étaient des arbres. Ceux-ci sont présentés comme les témoins de la planète. Ils stockent des informations de ce qui s’est produit dans les dernières centaines d’années. Nous explorons donc leur aspect cosmique mais nous revenons toujours à la planète Terre, et aux interrogations « D’où venons-nous tous ? » et « Pourquoi sommes-nous là ? ». Nous tentons aussi de récupérer les informations et connaissances qui ont été perdues, pas par une approche scientifique mais juste en essayant de les ressentir, en s’asseyant et en passant du temps dans cette forêt. Ce voyage nous permet de dépasser nos limites physiques. Nous faisons des va-et-vient entre des moments de proximité et de contact, avec une musique minimale et contemplative, et des scènes vues de très loin, avec quelque chose de plus mathématique, relatif aux sciences. Nous mettons en évidence les différents types de communication des arbres, leurs interactions avec les champignons, sous la forme d’un langage poétique. La narration n’est pas séquencée, c’est plutôt quelque chose de flottant et organique.

Vous pensez que vous vous étiez déconnecté de la nature, avec la musique électronique, sur vos albums ?

Non, je pense que l’on peut aussi être connecté avec la nature lorsque l’on travaille avec la technologie. Parfois j’ai juste l’impression que la musique électronique est beaucoup plus connectée avec ce qui se passe dans le cerveau, et pas tellement avec le corps en lui-même. J’avais un besoin vital d’incorporer ces moments de matérialité, de biologie. Quand tu crées avec tes mains, tu peux entendre dans le son, le procédé qui t’a amené à ce son. C’était une récompense existentielle, en un sens.


Cette démarche me fait penser aux instruments créés par Björk pour sa tournée Biophilia. Des artistes vous ont-ils inspiré ?

Non, je ne suis pas vraiment influencé par d’autres musiciens. (rires) Même si j’adore Biophilia. En revanche, la littérature spirituelle m’inspire beaucoup, notamment la littérature soufie, comme l’oeuvre du XIIème siècle La Conférence des Oiseaux, qui retrace le voyage initiatique d’un groupe d’oiseaux. Et naturellement, je m’intéresse aussi à toutes les connaissances scientifiques que nous avons déjà en la matière. Nous ne comprenons qu’un très faible pourcentage des capacités de ces énormes écosystèmes. Ce sont les choses qui me fascinent le plus, avec également les musiques traditionnelles des cultures très anciennes, qui ont une histoire non-verbale, c’est-à-dire qui n’a pas été retranscrite dans des livres. Ce sont des connaissances qui sont transmises directement par le corps, et non pas une intelligence basée sur la lecture. C’est aussi de cette manière que je fonctionne, en tant qu’artiste. Je n’ai pas une vision construite, réfléchie ou écrite de la musique. Cela passe par mon oreille, mon coeur et ma tête.

En plus du bois, on peut aussi entendre des sons de pierre et de métal, que vous avez l’habitude d’utiliser dans vos albums.

Oui, ça traduit en quelque sorte les échanges d’eau entre les arbres. Ça résonne d’une manière cristalline. J’aime beaucoup utiliser ces sonorités qui ont à la fois des hautes et des basses fréquences. Je me demande toujours comment transposer l’immatériel en quelque chose de tangible. Ça passe par les vibrations, celles qui sont visibles ou audibles. C’est une manière très simple pour moi de se connecter à des mondes, très puissants, mais que l’on ne peut pas voir ou entendre. Pour moi, ces sonorités ont cette capacité à pouvoir nous transporter vers l’immatériel.

Souhaitez-vous réaliser cette performance dans des pays où les décisions politiques (par exemple au Brésil), peuvent être une menace pour les forêts, pour faire passer un message ?

Il y a énormément de problèmes en ce moment. La politique du Brésil en est un exemple, mais il y a aussi les industries, les monocultures, les cultures à taille industrielle, l’industrie de la viande en général… Bien sûr, c’est incroyablement effrayant pour moi, mais en même temps, je crois totalement en la conscience humaine. Nous sommes à une époque où nous vivons une révolution écologique donc je pense que dans les années à venir, il y aura beaucoup de changements et ces vieilles industries qui provoquent la destruction vont, tôt ou tard, disparaître. Ça soulève une question simple en fait : « Est-ce que, oui ou non, tu veux survivre en tant qu’être humain sur cette planète ? » Si la réponse est oui, tu dois prendre tes responsabilités : faire de la pression politique sur ceux qui prennent les décisions, devenir activiste contre les forces destructrices qui veulent contrôler notre planète. J’essaie de signer des pétitions, de donner de l’argent aux gens qui m’inspirent, qui protègent les forêts… Ou de sensibiliser à leur préservation et à la plantation d’arbres, de fleurs, à l’irrigation des lieux asséchés… Ce sont des actes simples.

Pantha du Prince sera accompagné le 5 juillet des Français de Scratch Massive. Plus d’informations sur la page Facebook de l’événement.

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