Paris : Le Palais de Tokyo plonge dans le paranormal avec le projet du “Grand Désenvoûtement”

Écrit par Antonin Gratien
Le 13.12.2022, à 15h03
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Écrit par Antonin Gratien
A l’occasion de ses vingt ans, l’institution ouvre le premier chapitre d’un projet de long cours qui sonde son inconscient à travers un cycle de discussions, une exposition – et même de l’ésotérisme. Jusqu’au 18 décembre.

Le Palais de Tokyo s’allonge sur le divan. Inauguré en 2002, le centre d’art accueilli dans l’aile ouest du bâtiment souffle cette année sa vingtième bougie – le moment de prendre son pouls. D’interroger son histoire, de questionner ses rouages. La méthode ? Engager son “Grand Désenvoûtement”. Un projet dont le premier volet, inauguré vendredi dernier, jette les fondements d’une réflexion introspective. Artistes, praticien·ne·s et chercheur·se·s se donnent rendez-vous, entre créations d’œuvres inédites et prises de paroles, pour opérer une « joyeuse critique » du Palais, explique Adélaïde Blanc, qui a assuré le commissariat du programme aux côtés de Guillaume Désanges, président du lieu depuis janvier 2022. 

Une opération bilan sur laquelle souffle le vent de la « psychothérapie institutionnelle », ce mouvement psychiatrique né dans les années 40 qui met l’accent sur la guérison des lieux ainsi que le soin de leurs habitant·e·s. Pour mener à bien cette « cure expérimentale », tous les moyens sont bons. « Nous avons fait appel à un large éventail d’approches, allant de la sociologie critique à la radiesthésie, en passant par le médiumnique ». Suffisant pour exorciser les vieux démons du plus grand centre de création contemporaine d’Europe ?

Vues d’exposition, Le Grand désenvoûtement, chapitre 1, Palais de Tokyo (09/12/2022 – 18/12/2022). 

Crédit photo : Aurélien Mole.

Esprits, si vous êtes là…

En bonne logique, c’est au sous-sol du Palais – sorte d’entraille secrète, camouflée du lieu – que se déploie le “Grand désenvoûtement, chapitre 1”. Là, Edith Dekyndt a installé une œuvre composée de néons dont la palette chromatique traduit les “ondes” de l’espace, détectées par pendules et baguettes – les outils chéris de la radiesthésie. Dans cette salle ouverte baignée d’une lumière tantôt bariolée, tantôt immaculée, le·la visiteur·se n’est jamais seul·e. Il y a le reste du public, bien sûr – mais pas que. 

On y croise par exemple une chorale spectrale. Des comédiennes qui, en cœur, entonnent plusieurs récits confiés par les équipes du Palais, comme s’ils provenaient d’outre-tombe. Ailleurs les dessins éthérés de Georgia Sagri où figurent des silhouettes humaines, suspendues ça et là au gré du parcours, font surgir une légion de fantômes. Artistes autrefois exposé·e·s ? Résident·e·s d’antan ? Employé·e·s d’avant ? Tout ça à la fois, peut-être.

Vues d’exposition, Le Grand désenvoûtement, chapitre 1, Palais de Tokyo (09/12/2022 – 18/12/2022). 

Crédit photo : Aurélien Mole.

Des “revenant·e·s” dont on devine les activités hors normes grâce aux livrets (à libre disposition) de “visites guidées” fictives imaginées par Sammy Stein, ou en visitant la caravane qui siège au centre de l’espace. Un vestige qui fit office de première billetterie du Palais, avant d’être transformé en centre de surveillance puis de stockage. Et qui, dans le cadre de l’expo, a été réaménagé par Youri Johnson en cabinet de voyance où l’on est invité à feuilleter un “carnet de voyage” narrant des rencontres avec les âmes oubliées de l’institution.

De quoi craindre la malveillance d’esprits frappeurs ? Qu’on se rassure, entre pièce littéraire et composition organique, l’œuvre murale de Myriam Mihindou basée sur une perception chamanique des “énergies” du lieu a été conçue pour purifier l’espace. Non sans dénoncer, au passage, les “hantises” du Palais – et du monde de l’art en général. Poids du patriarcat, manque de représentativité des femmes… Autant de démons à chasser, une bonne fois pour toutes.

Vues d’exposition, Le Grand désenvoûtement, chapitre 1, Palais de Tokyo (09/12/2022 – 18/12/2022). 

Crédit photo : Aurélien Mole.

Exposition internationale, réquisition sous l’Occupation et fléau du covid

Si ces créations flirtent avec les sphères du paranormal, chacune résonne avec une histoire quant à elle bien tangible. Celle de l’évolution du Palais, des origines à nos jours, au gré des politiques culturelles et évènements décisifs du siècle passé. Pour éclaircir les coulisses de ses mutations dédaléennes, l’institution exhume une collection d’archives, présentée sous forme de vidéos, de photos. Et de frise évolutive.

En s’y penchant, on apprend que le terrain du Palais était, au XIXe siècle, occupé par un orphelinat (les fantômes, à nouveau ?) puis une manufacture de tapis. Et que l’érection du bâtiment a été planifiée pour l’Exposition internationale de 1937. Objectif : offrir à Paris les moyens d’assurer son statut de capitale mondiale de l’art, en le dotant d’un nouvel espace dédié aux créations modernes. Une ambition cruellement dévoyée, lorsque, sous l’Occupation, les sous-sols du bâtiment ont été réquisitionnés pour entreposer les biens de familles juives.

Officiellement inauguré en 1947, le Palais héberge successivement le musée national d’Art moderne (aujourd’hui au Centre Pompidou), un musée d’Art et d’Essai, l’Institut des hautes études en arts plastiques. Mais aussi le Centre National de la Photographie, la Fémis et même certaines salles de la Cinémathèque Française. Une rotation culturelle exceptionnelle qui, en 2002, donne jour à l’actuel site de création contemporaine occupant l’aile ouest du Palais. À partir de citations clés, de couvertures d’ouvrages et d’extraits d’articles, le “mood board” évoque également une pluie de critiques liées à l’architectures du bâtiment, les virages entrepris par différents présidents de l’institution et l’impact du covid-19.

Vues d’exposition, Le Grand désenvoûtement, chapitre 1, Palais de Tokyo (09/12/2022 – 18/12/2022). 

Crédit photo : Aurélien Mole.

Cette exploration richement documentée des métamorphoses du Palais trouve, au long du “Grand désenvoûtement, chapitre 1”, un écho à travers différentes prises de parole. Et sera enrichie au fil des années. Car oui, le projet aura droit à un second volet courant 2023. Mais chacun·e sait qu’une thérapie de fond s’étale sur plusieurs années, voire décennies.

Alors Adélaïde Blanc l’assure : « nous n’en sommes qu’au lancement des festivités, le projet évoluera sur le temps long, entre différentes échelles ». Et pas seulement à destination des visiteur·se·s. « Notre réflexion vise à des changements internes, du côté des équipes et de la programmation. L’idée n’est pas simplement d’engager une catharsis superficielle, mais bien d’entreprendre des transformations en profondeur ». L’horizon de toute cure réussie, en somme.

Vues d’exposition, Le Grand désenvoûtement, chapitre 1, Palais de Tokyo (09/12/2022 – 18/12/2022). 

Crédit photo : Aurélien Mole.

Le Grand désenvoûtement, chapitre 1, du 9 au 18 décembre, au Palais de Tokyo.

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