Paris : La Gaîté Lyrique organise le plus fou des festivals de son histoire pour fêter ses 10 ans

Écrit par Cécile Giraud
Photo de couverture : ©Linda Trime
Le 11.05.2022, à 13h01
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©Linda Trime
Écrit par Cécile Giraud
Photo de couverture : ©Linda Trime
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La Gaîté Lyrique a 10 ans. À cette occasion, le festival “This is Not a Fucking Museum” célèbre son anniversaire du 20 au 22 mai, à Paris. Musique, battle de danse, marathon de jeu vidéo, lectures magiques, installation gonflable inspirée du soleil, expo immersive… Le programme est digne d’une décennie passée à faire entrer au musée les multiples contre-cultures numériques qui façonnent notre ère. L’heure du bilan a sonné.

Depuis 10 ans, la Gaîté Lyrique glorifie les cultures post-internet. À l’avant garde de l’art digital, l’institution parisienne raconte nos pratiques numériques, empreintes de problématiques sociales, écologiques et culturelles, dont les ondes percutent notre génération engagée. Du 20 au 22 mai, venez souffler ses dix bougies lors de son festival “This is Not a Fucking Museum”, où Kiddy Smile, Flavien Berger, Planningtorock, Astéréotypie et Morfine seront en live. Parce que les directeur·rice·s artistiques Jos Auzende et Benoît Rousseau font tourner à plein régime cette machine à découvertes, Trax s’est offert un interview croisé avec le duo tourné vers demain, main dans la main.

©Marie Rouge

Pourquoi la Gaîté Lyrique n’est-elle pas un « putain de musée » ? 

Jos Auzende : La Gaîté trouve sa place parmi une génération de lieux multiples qui réactualise le regard sur le musée, l’institution, la culture dans la société. Notre approche est généraliste, ce qui en fait peut-être un lieu au caractère moins déterminé qu’un musée d’art ou de science, car le projet s’appréhende plutôt par ses différentes facettes et sa pluridisciplinarité.

Son histoire est connectée aux pratiques populaires en dialogue avec une culture plus établie, plus muséale. Des pratiques artistiques populaires sans reconnaissance académique qui émergent à l’heure post-Internet et qui restent pour nous les meilleurs outils d’interprétation de notre époque digitale configurée par Internet. C’est enfin aussi l’idée d’un lieu de vie accessible, tourné vers demain, par-pour-avec les générations qui vont vivre le futur que nous sommes en train de construire ; un lieu qui mêle découvertes artistiques, apprentissage informel et convivialité.

Benoît Rousseau : Une approche différente des œuvres d’arts et une désacralisation. Faire entrer des pratiques absentes dans les musées et mis à la marge dans d’autres institutions : les danses de rue et club comme le voguing, les jeux vidéo… Et surtout parce qu’on y fait plein de concerts ! D’artistes parfois très connus comme Thom Yorke, Santigold, Daniel Johnston, Phoenix, et d’autres qui ne l’étaient pas du tout lors de leur passage à la Gaîté mais qui le sont devenus : Eddy de Pretto, Juliette Armanet (12 premières parties) Angèle, Lomepal, Laylow…

Les sponsorisations de marques ne doivent pas l’emporter sur la liberté de création et la puissance publique doit continuer de soutenir les pratiques à la marge

Quand et dans quel contexte, chacun·e de vous, avez-vous rejoint la Gaîté Lyrique ?

BR : Notre point commun : nous ne venons pas des institutions mais de lieux que nous avions imaginés. J’ai rejoint la Gaîté Lyrique en juin 2011 pour m’occuper de la programmation concert du 1er grand temps fort de la Gaîté Lyrique “Public Domaine”. À l’époque, j’avais pu faire jouer mes groupes préférés comme Dinosaur Jr  ou Mix Master Mike. Aujourd’hui, nous sommes co-directeurs artistiques et je m’occupe plus particulièrement de la musique, et de tous les projets liés aux danses de rue et de club comme le voguing, waacking, etc… Après avoir passé 10 ans à programmer des concerts à Mains d’Oeuvres en 1999 et Le Point Éphémère en 2004.

JA : Après avoir cofondé le Batofar en 1999 sur la programmation musicale, puis la structure Infamous dédiée aux pratiques expérimentales et médias électroniques, j’ai rejoint l’une des 10 équipes en concours en 2008 pour écrire le projet aux côtés de Jérôme Delormas.  À la Gaîté Lyrique, j’assure notamment les commissariats d’exposition (Faire Corps – Adrien M et Claire B, HSLF – Olivier Ratsi, Aurae – Sabrina Ratté) et conçois des programmes sur-mesure pour le lieu dont Capitaine Futur, le programme art-orienté-enfant qui a traversé la décennie.

Aujourd’hui, nous fêtons ses 10 ans. Quel bilan peut-on tirer de cette décennie ? 

BR : C’est un bilan qui a vu évoluer les pratiques : les technologies accompagnent les pratiques. L’émergence des minorités et leur visibilité dans la programmation / les communautés qui se fédèrent ( danse / musique). Nous avons aussi accompagné l’évolution de la société pendant cette décennie, sur la place des femmes dans les technologies et la musique mais aussi apporté une place importante dans la programmation  sur la visibilité des minorités racisées et  LGBTQIA+ avec les expositions Computer Grrrls ou la création du festival Loud & Proud.

JA : C’est un bilan forcément ambivalent même si on essaie de faire de nos questionnements des moteurs. Le contexte à l’ouverture était marqué par les promesses d’Internet, un nouveau continent à explorer, citoyen, ouvert, partagé, libre avant qu’il ne se transforme en espace marchand, de surveillance, d’intolérance et de rapport de force. Sur fond de crise matérielle et environnementale radicale, la décennie a aussi vu de nouvelles mobilisations et actions collectives du côté des artistes, des chercheurs, des activistes qu’on a accompagnés pour prendre la mesure de l’impact de ces transformations technologiques et remettre en cause nos modèles de croissance, formuler des imaginaires de transition, recalibrer notre civilisation pour qu’elle soit techniquement soutenable. 

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Aurae, exposition de Sabrina Ratté à la Gaité Lyrique, du 17 mars au 10 juillet 2022 © Vinciane Lebrun/Voyez-Vous
©Vinciane Lebrun

Côté musique, le line up fait la part belle aux talents autodidactes. N’est-ce pas un peu l’essence de la Gaîté Lyrique ? Innover, créer et apprendre sans guide ? 

BR : Oui et non ! Effectivement une place faite aux pratiques populaires. À la Gaîté nous sommes sur des pratiques artistiques qui émergent, il n’y a donc pas de formation ou cursus, les artistes apprennent par eux-même. La Gaîté Lyrique a été un tremplin pour de nombreux artistes qui y ont défendu leurs premiers live : Christine & the Queens, Clara Luciani, Flavien Berger, Kiddy Smile…

JA : Oui, ces pratiques artistiques poussent, s’adaptent, se transforment avec le média web et l’idée de réseau. Elles émergent en dehors des conservatoires (danses post-Internet-musiques-instruments électroniques > thérémine par exemple) ou des écoles. Elles reposent sur l’initiation de pair à pair et sur l’expérimentation. Les artistes que nous mettons en avant ne sont pas des “spécialistes” : leurs parcours sont souvent d’expériences plutôt que de diplômes académiques (mais ce n’est pas une nécessité non plus bien sûr). Ils·elles développent aussi des stratégies d’adaptation pour exister (pas de circuits de financement, peu d’accès à la création ou à la diffusion).

Que peut-on vous souhaiter pour la suite ?

BR : Continuer d’être libre comme nous le sommes ! La liberté de création est fondamentale pour le type de projets et d’artistes que nous défendons. Que la puissance publique continue de soutenir et de financer ces pratiques émergentes et pratiques à la marge seraient la meilleure chose que l’ont pourrait espérer pour la Gaîté Lyrique. 

JA : Et donner toujours plus leur place à ces pratiques, à ces artistes, de la valeur aussi pour raconter autrement le monde qui vient. Faire comprendre aussi ce que font et nous font les technologies, nos vies sur écran dans leurs dimensions culturelles, c’est un impératif citoyen essentiel. Faire de la Gaîté ce laboratoire des futurs dans une approche décloisonnée, transdisciplinaire. C’est une des responsabilités de cette institution atypique.

Toutes les informations et la billetterie du festival sont à retrouver sur le site internet et la page Facebook de la Gaîté Lyrique. Le documentaire sur les 10 ans de la Gaîté est à retrouver ici.

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