Para One et Parfait : « Au cinéma, il y a une recherche de transe, comme dans la musique »

Écrit par Trax Magazine
Le 19.10.2021, à 10h59
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Sortis en salles ce mercredi 20 octobre et diffusés à la suite dans la même séance, les films Dustin de Naïla Guiguet (DJ des soirées Possession sous le nom de Parfait) et Spectre : Sanity, Madness & The Family de Para One fonctionnent en miroir. Tous deux racontent en musique notre époque et ses contradictions tout en ouvrant la voie à un avenir plus lumineux.

Vos deux films ont la particularité d’être diffusés en même temps, dans la même séance. Un peu comme un concert avec une première partie, ou un back-to-back...

Naïla Guiguet (Parfait) : Oui c’est comme si je faisais le warm-up (rires)

Jean-Baptiste de Laubier (Para One) : C’est assez inhabituel de proposer un court métrage en amont, mais il est vrai que nos deux films se parlent, se regardent, même s’ils sont très différents.

Vous vous connaissiez déjà avant de faire cette séance commune ?

JBL : Oui, c’est ce qui est marrant. On a même déjà mixé ensemble en back-to-back. On se connait depuis un petit moment et nous avons toujours eux des discussions cinéma dans un univers de musique. 

NG : C’est même JB qui m’a convaincu de faire la Fémis et de passer le concours.

L’un comme l’autre, on vous connait principalement pour vos activités dans la musique – Naïla sous le nom de Parfait et Jean-Baptiste sous le nom de Para One. Est-ce que le cinéma est venu dans un second temps ? Comment articulez-vous vos pratiques dans ces deux domaines artistiques ?

JBL : On vient de la musique mais notre compétence officielle, c’est le cinéma. Naïla, je suis curieux de ta réponse car je ne sais pas si la musique est arrivée avant le cinéma pour toi ?

NG : Pour moi, ça a toujours été d’abord le cinéma. Mais c’est compliqué de dire ça car je viens d’une famille avec un père pianiste. Donc il y avait quand même de la musique chez moi. Mais ce n’était pas du tout une envie professionnelle de mon côté. Je suis tombée dans le cinéma quand j’étais au lycée, vers 15 ans. C’est vraiment ça que je voulais faire. Ensuite la musique est devenue plus importante parce que ça correspondait au moment où je me suis un peu decouverte. Je me suis mise à sortir beaucoup, j’ai découvert le milieu queer, la nuit, le DJing et j’ai rencontré des gens qui me correspondaient davantage. Mais le cinéma a toujours été là en premier. Je ne sais pas pour toi JB, mais c’est très compliqué pour moi de mener les deux de manière aussi intense.

JBL : Je ne le fais pas en simultané. Dans mon cas, la musique est antérieure au cinéma. Mais en même temps, c’est très voisin. C’est une découverte d’adolescent et le cinéma aussi. Je suis arrivé à la Fémis à 21 ans, j’étudiais déjà le cinéma depuis trois ans. Je me souviens d’avoir dû alterner. Je faisais du hip-hop la nuit en studio avec TTC, puis j’allais sur les tournages en journée. Donc je ne dormais vraiment jamais. 

Il y a une recherche de transe, dans le cinéma, dans l’image. J’y vois une passerelle avec la musique.

Naïla Guiget

Avez-vous des modèles communs dans vos cinéphilies respectives ? Jean-Baptiste, il me semble que tu as été très influencé par le travail de Chris Marker par exemple…

JBL : Si tu regardes sur le bras de Naïla, on peut voir un tatouage du chat de Sans Soleil. Donc oui, il y a des références communes.

NG : C’est des choses qui semblent évidentes pour nous. On peut parler aussi par exemple de Andreï Tarkovski.  Ce n’est pas forcément pour tout le monde mais c’est vrai que ce sont des références qui comptent pour nous.

JBL : C’est des cinéphilies un peu alternatives. Quand je suis rentré à la Fémis, il y avait quand même vraiment une sorte de cinéphilie officielle. De mon côté, avec mon goût pour le cinéma essai, j’avais l’impression de m’intérésser à une voie de garage. Pareil avec l’attirance pour des films de pays de l’Est. Du coup, les gens qui ont une appétence pour ce type de cinéma se reconnaissent entre eux. Ça forme une sorte de petit club alternatif.

NG : Aussi, on vient tous les deux de la musique électronique qui est quand même une forme musicale assez répétitive, avec un aspect hypnotique, ce qui est le cas du travail des cinéastes dont on parlait tout à l’heure. Il y a une recherche de transe, dans le cinéma, dans l’image. J’y vois une passerelle avec la musique.

Jean-Baptiste, tu as entretenu une relation de correspondance avec Chris Marker pendant quelques années. Est-ce que ces discussions ont pu t’aider dans ta manière d’approcher le cinéma ?

JBL : Mis à part les gens qui m’ont fait rentrer à la Fémis, c’est la première personne qui m’a fait confiance. J’ai fait un court métrage qui est un peu une forme d’auto-fiction. C’est un documentaire sur l’enfermement de ma soeur dans un hôpital psychiatrique. Ça s’appelle Charlotte quelque part. Je l’ai montré à Marker qui a immédiatement voulu le faire passer sur Arte, même si nous n’avons finalement pas pu le faire pour des histoires de droits. Il l’a aussi présenté au Fresnoy et a écrit un long texte magnifique sur le film. Mais il n’y a pas que ça, il m’a aussi conseillé des adresses de bars à Tokyo (rires). C’était quelqu’un qui te répondait dans les 5 minutes par mail, c’était assez dingue. À l’âge qu’il avait, je pense qu’il était vraiment tout le temps en ligne. Tutoiement direct, pas de bonjour, pas d’au revoir, tu avais l’impression qu’il était dans ton ordinateur et qu’il te répondait instantanément. C’était assez fou.

Vos deux films ont en commun la question du genre et de l’orientation sexuelle. Est-ce que c’est des sujets qui sont encore difficiles à évoquer aujourd’hui au cinéma ?

NG : De mon côté, j’ai parfois eu des retours un peu étranges sur le film en effet. Donc je pense qu’il y a quand même un problème d’éducation et de regard des lecteurs qui ne connaissent rien du tout de ce milieu-là. Beaucoup ont l’impression que c’est OK aujourd’hui d’être une personne trans ou d’être homosexuel en France. Que puisqu’il y a plus de visibilité, il y a plus d’acceptation et que c’est hyper facile, qu’il n’y a presque plus de combat à mener. Certaines personnes ont même l’air de penser que le combat est maintenant inverse, qu’il faut réussir à rééxister en tant qu’hétérosexuel dans une société qui est complètement accaparée par les LGBT…

JBL : Il est aussi évident que l’on vit dans des bulles privilégiées, dans un milieu artistique qui a toujours été un refuge pour des gens voulant vivre comme ils l’entendent, libres. Du coup, je pense que c’est un acte fort de sortir un film comme Dustin en salles. Je pense que ça provoquera des surprises. Peut-être que des gens vont être confrontés pour la première fois – c’est très plausible en réalité – à ces questions et à ces images qui sont importantes. 

Quels rapports vos films respectifs entretiennent avec la notion de fiction et celle de documentaire ?

JBL : Mon film est à l’embranchement entre la fiction et le documentaire. Il met en scène le personnage de Jean, je m’appelle Jean-Baptiste, donc il y a évidemment des liens. C’est une fiction qui est élaborée à partir de documents réels mais il y a des éléments qui sont dans le pur imaginaire et je me dois de le dire aussi. C’est pour préserver l’intimité et la discrétion de certaines personnes qui ont choisi de ne pas apparaitre dans le film. Le personnage se met en tête de faire exister un monde dans lequel son père aurait pu être qui il a toujours rêvé d’être. C’est un monde de fiction mais je souhaite l’avénement de ce nouveau monde. 

NG : Il est vrai que dans mon film, les personnages ont les mêmes prénoms que les acteurs et actrices qui les interprètent. C’était surtout par pragmatisme. Pour la majorité, ce ne sont pas des professionnels et ils sont surtout très amis dans la vie. Donc quand on a fait une répétition avec des noms qui n’étaient pas leurs vrais noms, ils n’arrêtaient pas d’éclater de rire à chaque fois qu’ils se nommaient différemment entre eux. Je me suis dit : “Mieux vaut utiliser leurs vrais prénoms, on gagnera du temps”. Mais ce n’est pas vraiment eux. Je me suis servi de ce qu’ils étaient pour créer leurs personnages. Pour le reste, il y a un scénario assez précis avec très peu d’improvisation au final. Mais on ne pouvait pas prévoir ce qui aller se passer dans le fond pendant la soirée Possession. C’était les aléas du direct. Par exemple : on perd des figurants parce qu’ils se sont endormis dans un coin ou qu’ils en avaient marre et qu’ils sont partis.

À l’inverse de Dustin qui est tourné au milieu de la foule, en pleine soirée Possession, Spectre : Sanity, Madness & The Family est un film très introspectif, bricolé en solitaire

JBL : C’est vrai qu’il y a un solipsisme total. Je suis seul face à mes machines. On est clairement dans la tradition du film-cerveau, du film-essai. Je revendique à fond l’héritage de Chris Marker dont on parlait en début d’entretien. Il n’y avait pas d’autre moyen pour moi de concevoir ce projet. C’est un film où il y a très peu d’incarnation, beaucoup d’images sont floutées. J’ai décidé d’en jouer, de l’assumer, d’en faire une proposition esthétique.

J’ai l’impression que les deux films ont en commun un fort sentiment amoureux

Para One

Il y a dans vos deux films cette idée d’une famille que l’on peut se choisir. Est-ce que cette réflexion sur les personnes qui font famille par la force des choses était déjà présente au début de vos projets ?

NG : C’est un peu ce dont parle tous les films que j’écris ou que j’essaie d’écrire. C’est quelque chose qui m’habite depuis l’adolescence mais je pense aussi que c’est une question de manque de référence dans la culture populaire classique de personnes LGBT, queer et trans. Ma rencontre avec le cinéma était complètement détaché de ma rencontre avec moi-même, si je puis dire. C’était une rencontre très esthétique. Et ma rencontre avec la musique, avec la nuit, a été complètement identitaire et formatrice. J’ai eu l’impression de rencontrer ma famille, les gens qui me ressemblent, pour le première fois. Forcément, ce qui me travaille, c’est de réussir à réunir ces deux rencontres là. De réussir à faire du cinéma un endroit qui soit aussi rassurant pour moi qu’a pu l’être le monde de la nuit.

JBL : J’ai l’impression que les deux films ont en commun un fort sentiment amoureux. La possibilité d’une tendresse, d’un regard, d’un amour et d’une acceptation. À mon avis, le point commun se trouve là.

Quelle a été votre approche concernant la musique dans vos films ?

JBL : Initialement, j’ai fait la musique de pas mal de mes courts métrages à la Fémis parce que c’était plus facile, moins cher et plus rapide. Mais j’aurais vraiment adoré bosser avec une compositrice ou un compositeur, quelqu’un qui s’occuperait de tout ça. Je n’avais aucune envie de ce solipsisme total et de cet aspect un peu démiurge. Ce n’était pas mon truc mais je crois que ça c’est un peu imposé à un moment. Toi Naïla, c’est différent, car tu as fait appel à d’autres gens.

NG : Je n’étais pas du tout capable de faire les deux en même temps. Je me disais que j’allais réfléchir à la musique une fois le montage image terminé. En parallèle, on lançait la première compilation du label Possession. Donc je recevais des tracks tout en faisant le mix et le montage son du film. Il faut savoir que dans le film, il n’y a presque aucun son direct. On a capté un son témoin puis on a tout retravaillé dessus. Les comédiens sont même revenus faire leurs prises de dialogues en post prod. Il y a juste un track qu’on a gardé en prise direct car c’était un morceau unreleased, en l’occurence de Jacidorex.

C’est intéressant car ton film réussit pourtant bien à retranscrire dans la salle de cinéma le son d’une soirée techno qui se tiendrait dans un hangar…

NG : Pour ça, on a enregistré des vitres qui vibrent ! (Rires). Au cinéma, dans ce genre de scènes de fête, je trouve qu’on a souvent trop l’impression d’avoir du son off. Alors que le son est sensé être in. Là, je voulais que ça crache, que ce soit sale, que ça ressemble à une fête telle que je les vis. Donc nous avons enregistré des bruits de taules comme ceux qu’on entend quand le son est à fond dans des hangars.

JBL : Il faudrait presque que quelqu’un développe un jour un plug-in de vibrations de taule ou de verre. Ça nous aiderait.

NG : Notre ingénieur du son est un malade. Il nous disait : « Au pire, on va faire trembler les murs de la salle de cinéma, comme ça il y aura le même son ». Il a fallu que je lui explique que personne n’accepterait qu’on mette le volume assez fort pour ça. 

On a l’impression que les choses bougent en ce moment dans le cinéma français et que vous faites partie d’une nouvelle scène. C’est quelque chose que vous ressentez ?

JBL : On n’a pas le même âge avec Naïla mais je dirais qu’il y a quand même en ce moment une génération qui est en train d’advenir. Je trouve ça extrêmement heureux et je m’en réjouis quand je vois des gens comme Julia Ducournau, Rebecca Zlotowski, Céline Sciamma, etc. C’est beaucoup de femmes – ce qui est une super nouvelle – des réalisatrices mais aussi des scénaristes, des chef op’ et autres. Mais encore une fois, je vis dans ma bulle et je ne me rends pas compte de tout. Quand je vois les affiches de comédies françaises à l’arrière des bus, je me dis qu’on ne va jamais y arriver.

NG : De mon côté, je suis un peu plus jeune. C’est vrai que pour le coup, la génération de JB a un peu ouvert la voie aux gens de mon âge. Du coup, mes références d’amis qui font du cinéma ne sont pas les mêmes. C’est par exemple Alexis Langlois, Caroline Poggi et Jonathan Vinel. Je pense qu’on s’est tous dit qu’on pouvait faire ce qu’on avait envie de faire parce que la génération de JB l’a rendu possible. J’ai aussi l’impression qu’on a fait le deuil de l’idée de gagner beaucoup d’argent en faisant des films. Il y a un truc un peu Do It Yourself. On a commencé en faisant nos trucs avec nos téléphones et là on peut encore le faire finalement.

JBL : En plus, pour les gens de ma génération, il y avait des success story qui se sont avérées extrêmement mortifères. On est revenu de cette idée de la grosse win, du festival de Cannes et de ses afters. On se rend compte de ce qu’il y a de déprimant et de toxique derrière tout ça.

Quels sont vos prochains projets dans le domaine du cinéma ?

NG : J’ai envie de rebosser avec Dustin. Il faut qu’on continue à grandir ensemble. Je ne peux pas me plaindre qu’il n’y ait pas assez de personnages trans, non-binaires, en dehors des schémas hétéronormés, et ne pas le faire.

JBL : Ça faisait des années que je travaillais sur ce projet donc aujourd’hui j’attends l’objet qui va m’être aussi nécéssaire et indispensable. J’ai aussi une grosse envie de fraicheur musicale. On parlait tout à l’heure du fait de passer de l’un à l’autre. Là, je viens de finir le cycle film, ça me donne envie de recomposer des morceaux. Une session Ableton vierge, c’est mon rêve aujourd’hui.

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