Orlando, le cri de la nuit LGBT parisienne

Écrit par Léo Ferté
Le 15.06.2016, à 12h55
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©Soirée Wet For Me, Marie Rouge
Écrit par Léo Ferté
Comment aborder la tuerie homophobe survenue d’Orlando ? Que dire, quatre jours après le drame qui a coûté la vie à une cinquantaine de personnes venues s’oublier sur le dancefloor, célébrer l’amour, le vivre ensemble, la fête, tout simplement ? Évidemment, nous n’avons pas pu nous empêcher d’imaginer la même chose à Paris, une ville où les Wet For Me, Possession et autres Flash Cocotte permettent une communauté gay, lesbienne, trans, pédé de s’épanouir, être elle-même, voire un peu plus. Si l’attentat de dimanche dernier a touché un spectre plus large que celui d’une seule communauté, nous avons recueilli les réactions des artisans de la nuit LGBT parisienne, dont la parole a été trop peu relayée.

– Qu’est-ce qui vous est passé par la tête en apprenant la nouvelle ?

Yannick Barbe (organisateur des Menergy, ex-directeur de la rédaction du magazine Têtu) : Un sentiment de tristesse et d’effroi. La veille, j’avais mixé dans un club gay londonien, tu te dis que cela aurait pu se passer dans ce club où tu passais du bon temps, avec tes amis.

Rag (organisatrice des Wet For Me, DA de Barbieturix) : Une grande tristesse, comme si le cauchemar recommençait … J’ai perdu un ami lors des fusillades sur les terrasses le 13 novembre, la tuerie d’Orlando n’a fait que raviver la plaie. 

Dactylo (organisatrice des Jeudi OK, Flash Cocotte, Possession, Trou aux Biches) : Le choc, le cauchemar absolu, la nausée. Ces personnes, ce sont mes amis, ce sont ceux que je croise dans toutes les soirées chaque week-end, chaque jour. Nous n’avons pas encore cicatrisé des attentats de Charlie Hebdo, du 13 novembre et de nouveau on ressent la terreur, l’horreur. La même soir, on faisait une Flash Cocotte. On fait le lien rapidement, on imagine le pire se répéter ici aussi. Et il y a l’incompréhension de cette haine envers une communauté particulièrement paisible et progressiste. Tout va très vite lorsqu’on apprend une nouvelle comme celle-ci. On n’a pas le temps de réfléchir. Mais puisque je réponds à cette question quelques jours après, je ne peux m’empêcher de noter l’intitulé de la question : « En apprenant la nouvelle » et je me dis que cette nouvelle, c’est tous les jours en réalité. Les propos et actes homophobes, on les entend à Paris, et dans beaucoup d’endroits, des personnes sont invectivées, insultées, frappées, tuées juste à cause de leur orientation sexuelle. C’est absurde, atroce, et on ne doit pas laisser faire.



– En quoi, selon vous, tout le monde doit se sentir concerné par cet attentat, et pas seulement la communauté gay ?

Stefan Beutter & Maxime Iko (organisateurs des Cockorico) : De la même manière que la tuerie du Bataclan ne concernait pas que les fans de rock US, au travers de cette tuerie, tout le monde doit se sentir concerné. Car avant d’être homosexuels (bien que la cible était, en effet, la communauté queer) ces victimes sont avant tout des hommes, des femmes, des frères, des soeurs, des Blacks, des Latinos, des trans…

Dactylo : Ce qui me choque, c’est que ce ne soit pas le cas, pour de multiples raisons qu’il est étrange de devoir expliquer.

Yannick Barbe (Menergy, ex-directeur de la rédaction du magazine Têtu) : Il y a encore des gens en 2016 qui pensent que les crimes de haine, ça n’existe pas, que l’homophobie est une « invention » des homosexuels pour empêcher la liberté d’expression. Mais l’homophobie n’est pas une opinion, c’est un délit. On est trop laxistes avec les discours de haine envers les homosexuels : regardez tout ce qui s’est passé au moment du mariage pour tous en France. Les mots, quand ils sont prononcés par des personnages publics importants, quand ils sont relayés ad nauseam par des médias complaisants, deviennent des armes.

– La peur est un des sentiments immédiats. Qu’aimeriez-vous dire à votre public ?

Dactylo : Que nous ne cesserons jamais de construire des ponts plutôt que de creuser des fossés. Les différences sont une richesse et il faut continuer à être qui nous sommes et faire ce que nous faisons, créer des espaces de liberté, lutter pour faire avancer la société, éduquer. Et vivre. Et danser.

Rag : Qu’il ne faut surtout pas perdre espoir, ne pas tomber dans le piège de la haine. Il faut continuer à vivre comme on l’entend, continuer à s’engager, à militer, mais aussi sortir danser, boire des coups en terrasse ou aller voir un concert. Et à nous promoteurs de proposer des soirées encore plus folles, encore plus libres et de garantir un espace le plus safe possible.

Yannick Barbe : « Danser = vivre » est un ancien slogan d’Act Up. Le contexte était différent, on était dans les années les plus sombres de l’épidémie du sida. Mais il est toujours d’actualité. Le terrorisme, les LGBT-phobies, d’où qu’ils proviennent, veulent nous réduire au silence, nous éliminer, nous invisibiliser. Faisons au contraire du bruit, montrons que nous en sommes en vie, tous ensemble.

Crame (organisateur des House Of Moda) : Je ne crois pas que notre public a peur. Sortir et faire la fête pour les gays et les lesbiennes, c’est déjà en soi une réaction contre la peur. C’est une force historique de nos communautés de danser face à l’adversité. Les gay prides sont nées en réaction aux intimidations policières systématiques. L’essor du clubbing gay, tel qu’on le connaît aujourd’hui, est lié aux pires heures de l’épidémie du sida et à la terreur que le virus suscitait. Alors ce n’est pas cette tuerie, aussi effroyable soit-elle, qui va nous faire rester chez nous.  

Stefan Beutter & Maxime Iko : La peur est légitime. L’idée, c’est qu’elle n’entrave pas notre volonté de vivre le jour, la nuit, de nous amuser, de nous embrasser, librement et ouvertement. C’est un peu téléphoné de dire ça, mais c’est notre réalité aujourd’hui: vivre avec la peur, mais vivre.


– Est-ce qu’il va y avoir des répercussions sur l’organisation de vos soirées, sur la sécurité à l’entrée par exemple ?

Yannick Barbe : Les conditions de sécurité avaient déjà été renforcées après les attentats de Paris, en novembre dernier. Avec notamment une fouille systématique des sacs à l’entrée. Le dispositif est maintenu.

Crame : Nos préoccupations de sécurité sont les mêmes que n’importe quel lieu de fête et d’accueil du public, avec l’idée, sur le sujet spécifique de l’homophobie, de la transphobie et du sexisme, de créer des espaces où les garçons et les filles peuvent faire la fête sans être emmerdé-e-s et être libres d’être ce qu’ils et elles sont, en étant conscients des agressions qui peuvent avoir lieu à l’extérieur et les prévenir autant que possible. 

– Qu’est-ce que vous avez pensé du traitement médiatique ? Des réactions de gens clairement hostiles à la communauté gay comme Christine Boutin, Marine Le Pen… ?

Rag : Entre les médias généralistes qui invisibilisent la spécificité de la cible de l’attentat, la récupération politique de leaders réactionnaires et les commentaires violemment homophobes des internautes, le choc est rude. Comment en 2016, peut-on lire des choses telles que « c’est bien fait pour eux » « à mort les pédés » ? Ça m’échappe.

Yannick Barbe : Avec d’autres, j’ai été sidéré par l’absence de prise en compte, par beaucoup de médias, du caractère homophobe de la tuerie, et aussi du fait qu’il y avait majoritairement des Blacks et des Latinos parmi les victimes. Le Pulse est un club LGBT de premier plan, il existe une multitude de clubs à Orlando, le tueur habitait à 200 km de là, le père de celui-ci raconte que son fils avait été choqué quelque temps auparavant en voyant deux hommes s’embrasser dans la rue, et on nous raconte que c’est peut-être dû au « hasard ». Une immense colère est montée en nous. C’était comme si l’on assassinait les victimes une deuxième fois. Une sorte de double pleine. Non seulement on nous bute pour ce qu’on est, mais en plus, on nous invisibilise. Circulez, y’a rien à voir. Quant aux réactions de personnalités politiques pleines de compassion mais qui ne veulent certainement pas se salir la bouche en prononçant le mot « gay », c’est d’une indécence insupportable. Et quand elles disent le mot « gay », c’est pour mieux nous instrumentaliser, comme l’extrême droite qui nourrit son racisme et son islamophobie sur le dos des homosexuels. Ne tombons pas dans le panneau.

Stefan Beutter & Maxime Iko : Christine Le Pen et Marine Boudin, rien à foutre. En revanche, le traitement médiatique, le parti pris de la majorité des quotidiens de ne pas qualifier cette tuerie de crime homophobe nous a choqués. D’une certaine façon, c’est comme si l’on ne devait pas parler des gays trop fort au journal de 20 heures (rien n’est acquis dans la France post-mariage pour tous). L’attentat d’Orlando est bien un crime homophobe, comme la tuerie de l’Hypercacher était un crime antisémite. Mettons les bons mots sur tous les maux.

Dactylo : Les médias disent et font dire ce qu’ils veulent et sont souvent inaptes à comprendre ou réellement informer. J’ai abandonné depuis longtemps la télévision, il existe d’autres moyens de s’informer plus pertinents, plus compétents. Il y a des associations, des militants, des personnes qui réfléchissent et qui n’ont pas d’agenda électoraliste, il serait grand temps que ce soit ceux-là que l’on entende mais surtout que l’on écoute. Je crois aussi qu’il est important que chacun réalise que laisser ces personnes déverser leur discours haineux engendre et légitimise l’homophobie. Il sont donc responsables.

– Est-ce que l’attentat d’Orlando, par son exceptionnelle gravité, va devenir un symbole de la lutte l’homophobie ?

Dactylo : Le meurtre de 50 personnes dans une boîte de nuit ou le fait de défenestrer un couple du toit d’un immeuble sont tout aussi graves. Je me méfie des symboles et de la hiérarchie dans l’atrocité. On doit lutter contre l’homophobie jusqu’à sa disparition, jusqu’au jour où il y aura une inversion de la stigmatisation.

Rag : Le problème, c’est qu’un acte aussi barbare et radical peut facilement dédiaboliser l’homophobie « de tous les jours » justement. En comparaison d’avec un homme qui tue 50 personnes et en blesse tout autant, Jean-Pierre de la compta et ses blagues sur les pédés, ça aura l’air d’être de la rigolade. C’est un peu ce qui m’inquiète. Que la figure de l’homophobe s’assimile avec celle du fou, du monstre. Et que l’on minimise les agressions verbales homophobes, qui sont notre lot à tous.

Yannick Barbe : C’est peut-être un tournant dans l’histoire des communautés LGBT. L’avenir nous le dira. Mais nous ne devrons jamais oublier les noms et les visages des victimes.

Stefan Beutter & Maxime Iko : Je ne sais pas. Ce qui s’est passé à Orlando est ignoble. Mais le sort réservé aujourd’hui aux diverses communautés LGBT dans certains pays (Afghanistan, Arabie Saoudite, Emirats arabes unis, Iran, Mauritanie, Soudan …) où peine de mort, emprisonnement, torture, lynchage et humiliations sont la règle, me semble tout aussi révoltant et cela ne date pas d’hier.
Alors si Orlando peut provoquer une prise de conscience sur cette réalité, alors oui, qu’il en devienne le symbole.

– Un hommage est-il prévu de votre côté ?

Crame : Il se trouve que nos soirées ont des thèmes et que le thème de la prochaine (décidé bien avant, bien sûr) se penche sur notre histoire communautaire : « Queer History of Badass ». C’est un hommage involontaire : c’est en étant là, visibles, joyeux-ses, folles à lier, solidaires et en nous inspirant de nos ancien-ne-s que nous entendons poursuivre l’oeuvre du Pulse.

Stefan Beutter & Maxime Iko : Certainement oui, mais je dois t’avouer que pour le moment, nous n’avons pas encore décidé de sa forme. Nous travaillons avec le crew de La Folie (avec qui nous organisons un tea dance le week-end de la Queer Pride) pour voir de quelle manière cela peut être fait. Ce qui est certain, c’est que cette année, plus que jamais, ce Pride Week-end prendra tout son sens.

Rag : Nous avons déjà publié une tribune sur notre site web, et nous préparons effectivement un hommage lors de notre prochaine Wet For Me à l’occasion de la pride parisienne. Nous sortons également un fanzine sur le thème de la visibilité. On continue le combat contre les LGBTphobies et l’invisibilisation des minorités.

Dactylo : Des hommages ont eu lieu au Trocadéro et d’autres sont en cours d’organisation. Il y aura un hommage dans le coeur et l’esprit de toute personne qui sera sur un dancefloor en contemplant ses voisins. 

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