« On survit sous perfusion » : les clubs se relèveront-ils de la crise sanitaire ?

Écrit par Célia Laborie
Photo de couverture : ©Alban_Gendrot
Le 24.06.2020, à 11h14
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©Alban_Gendrot
Écrit par Célia Laborie
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Depuis le 14 mars dernier, les pistes de danse des quelques 1600 boîtes de nuit françaises prennent la poussière. Et aujourd’hui encore, leurs équipes ne savent pas quand elles pourront reprendre du service. D’après une enquête du Syndicat National des Discothèques et des Lieux de Loisirs, 31, 2% des clubs interrogés pensent ne pas pouvoir se relever de ces mois de confinement, à l’instar de Dehors Brut, dont la société de production est en liquidation judiciaire. Est-ce la fin de la nuit française telle qu’on la connaît ?

La nouvelle est tombée comme un couperet le 3 juin dernier, au cœur des réjouissances du déconfinement et du retour des citadins en terrasse de café. Dehors Brut, club parisien lancé par l’équipe de Concrete en juillet 2019, ne rouvrira jamais ses portes. Le tribunal de commerce de Paris a confirmé la liquidation judiciaire de Surprize, la société de production. À l’heure où nous écrivons ces lignes, le démontage des installations est déjà en cours. Combien de clubs connaîtront le même destin à l’issue de la crise économique liée au Covid-19 ? Doit-on faire le deuil de nos boîtes préférées, fermées depuis le 14 mars et pour une durée indéterminée ?

« Nous avons fait un sondage auprès de 317 établissements en France il y a deux semaines. 31,2% d’entre eux envisagent de fermer boutique, 8, 7% se posent des questions. », constate amèrement Patrick Malvaes, directeur du Syndicat National des Discothèques et des Lieux de Loisirs, joint par téléphone. « Pour beaucoup, c’est le loyer et la sauvegarde des emplois qui posent problème. Car en ce qui concerne les discothèques et le secteur de l’hôtellerie, seuls 9 à 10% des propriétaires fonciers ont accepté de repousser le paiement des loyers. » Ici, la crise sanitaire vient s’attaquer à un secteur déjà mal en point : d’après le SNDLL, le nombre de boîtes de nuit françaises est passé de 3000 en l’an 2000 à 1600 en 2020. C’est ce que vient confirmer Fabrice Gadeau, directeur du mythique Rex Club, dans le quartier des Grands Boulevards à Paris. « Depuis 2015, on enchaîne les périodes difficiles. Ça a commencé avec les attentats, qui ont porté un coup au tourisme à Paris. Il y a ensuite eu les gilets jaunes, puis les grèves de cet hiver, et enfin le coronavirus au printemps… » Comme de nombreux établissements, le Rex survit en partie grâce aux aides allouées par la Sacem et par le Centre National de Musique. Car même si de nombreux établissements ont réduit leurs dépenses grâce au chômage partiel et aux reports des loyers, certaines charges restent incompressibles, comme la location des machines, les abonnements téléphoniques, le loyer du bureau… «  On doit absolument rouvrir en septembre, la survie du club en dépend. Si l’argent ne rentre pas, ces mini charges vont nous plomber », déplore le patron.

Dans les petites villes, les discothèques peuvent être la seule porte ouverte sur un autre monde, le seul défouloir pour oublier le quotidien.

Patrick Malvaes, président du SNDLL

Les inquiétudes sont les mêmes à Lyon, chez le directeur du Sucre, club techno phare sur les quais de la Saône. « On survit parce qu’on est sous perfusion des aides de l’État . », avoue Cédric Dujardin. « On a demandé un prêt garanti par l’État à notre banque. Pour le rembourser, on aura besoin de marcher très fort à la reprise », espère le patron qui pour l’instant n’a pu rouvrir que le bar situé sur la terrasse du club. Au sein de son syndicat, l’Union des Métiers de l’Industrie et de l’Hôtellerie, l’entreprise milite aussi pour recevoir des dédommagements de son assurance, qui rechigne à compenser les pertes d’exploitation dues à une pandémie. 

Déjà trois mois d’incertitude

De l’avis de tous les gérants interrogés, c’est aussi et surtout le manque de visibilité qui créé l’inquiétude. Les patrons n’ont aucune idée de leur date de réouverture. Pour les artistes les plus renommés, le booking doit se faire six mois, voire un an à l’avance. Faut-il annuler les dates prévues pour ce printemps, les repousser à l’automne ? Nul ne sait quand les tournées seront à nouveau envisageables, et la coordination est hasardeuse. « On a mis du temps à comprendre qu’on n’ouvrirait probablement pas de l’été », admet Alexis Tenaud, l’un des trois créateurs du Macadam, petit club techno en périphérie de Nantes créé il y a à peine trois ans. « C’est compliqué parce qu’on a engagé des dépenses pour la production de soirées qui, pour l’instant, ne peuvent pas avoir lieu. Pour les transports des artistes par exemple, nous ne pouvons pas nous faire rembourser par les compagnies aériennes, mais seulement obtenir des « bons » valables pendant un an. »

Et quand les pistes de danse pourront enfin se repeupler, des normes sécuritaires seront-elles rendues obligatoires, comme c’est le cas aujourd’hui dans les bars, restaurants et magasins ? L’écho est le même chez tous les patrons interrogés : ils préfèrent rouvrir un peu plus tard, mais avec les garanties de pouvoir accueillir le public dans des conditions correctes. « Un peu comme le train ou les avions, nous ne pouvons pas rouvrir en jauge réduite : ça nous coûterait de l’argent au lieu de nous en rapporter. », prévient Stéphane Vatinel, directeur de Sinny&Ooko, société productrice de la Machine du Moulin Rouge. « Pour produire une soirée, il faut financer la programmation, assurer le salaire du personnel d’accueil, de sécurité et du bar… Ce qui fait que dans un club qui peut accueillir 1500 personnes, il nous faut remplir la jauge à 85% pour compenser nos dépenses et etre à zéro. La notion de proximité fait intrinsèquement partie de la culture club. Si cela nous est interdit, ce n’est pas la peine de rouvrir »

Repenser les priorités du club et ses valeurs 

Pendant ces trois mois de fermeture forcée, les équipes des clubs travaillent beaucoup à la réorganisation de leur programmation, et se voient obligés d’anticiper les désirs de public à l’issue de la crise sanitaire. Pour certains, c’est l’occasion de repenser les priorités du club et ses valeurs. « Puisque les voyages en avion sont impossibles, on sera bien obligés, pendant une période indéterminée, de se recentrer sur la scène locale », se projette le patron du Macadam. « Ça tombe bien parce qu’à Nantes, on a une scène ultradynamique et vivante. Mais il faut que cela se transforme en réflexion à long terme. Beaucoup d’artistes viennent chez nous depuis Amsterdam, Londres ou encore Berlin, et prennent donc l’avion pour rester 3 heures chez nous… C’est très polluant. On est en train de lancer la discussion avec d’autres clubs de région dont la direction artistique se rapproche de la nôtre, pour voir si on pourrait coordonner nos programmations. Ainsi, les DJs étrangers se déplaceraient pour faire plusieurs dates en France et prendraient moins d’avion. » Même son de cloche du côté de la Machine et du Sucre, qui veulent aller plus loin dans leurs engagements écologiques, en réduisant encore davantage le plastique à usage unique et en privilégiant les déplacements en train.

Pour porter ces valeurs et se défendre auprès des institutions, le Macadam, le Sucre, le Rex et la Machine ont signé l’Appel des indépendants, tout comme quelque 1250 structures à travers la France. Né à Lyon le 11 mars dernier, le mouvement s’engage pour promouvoir une culture plus accessible et porteuse de valeurs environnementales et sociales. Au cours de l’été, les signataires veulent organiser des débats sous forme « d’états généraux de la culture ». Car tous le pressentent, l’union fera la force, à une période où leur secteur est plus que jamais menacé. C’est aussi pour cela que le SNDLL demande la création d’un fond de soutien de relance, et une baisse de la TVA, aujourd’hui à 20% pour les discothèques. Selon Patrick Melvaes, la fermeture d’un tiers des établissements pourrait causer la disparition de quelque 7000 emplois, et renforcer encore davantage les disparités culturelles. « Dans les petites villes, les discothèques peuvent être la seule porte ouverte sur un autre monde, le seul défouloir pour oublier le quotidien. On voit que des fêtes clandestines s’organisent sans aucune norme, comme cela a eu lieu sur la plage d’Arcachon. » Le 23 mai, une centaine de jeunes s’y étaient réuni spontanément, bien sûr sans respecter aucun geste barrière, avant d’être dispersés dans la nuit par la police. « Les boîtes restent fermées, mais le besoin d’évasion ne disparaît pas. Pour tout le monde, il vaut mieux que cela soit géré par des professionnels », conclut le syndicaliste.

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