On a parlé disco, Brésil, raves en Belgique et Detroit avec Theremynt

Écrit par Léo Ferté
Le 18.02.2016, à 16h42
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Écrit par Léo Ferté
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Theremynt est un duo composé de Yann Richard et Eva Peel. Depuis son premier album, Space Control sorti en 2012, le groupe n’a de cesse de jongler entre une new wave électrifiée à la Kill The DJ, sonorités krautrock et disco déviante. Rencontre avec le duo qui vient de sortir son troisième EP intitulé Vampiros Discos.

Chez Trax, on écoute (presque) tous les nouveaux EP qui arrivent tous les matins dans la boîte aux lettres. Il était très précisément 10h07 quand le rédac’ chef a décidé de passer au crash-test des oreilles de la rédaction Vampyros Discos, le dernier EP de Theremynt : les pieds ont tapé sur le sol, les têtes ont hoché, on a même aperçu quelques pas de danse sur le chemin de la machine à café… Un exploit, du quasi jamais vu à une heure si avancée de la matinée, de surcroît en semaine. Il n’en fallait pas plus pour nous convaincre d’aller rencontrer le discret duo.

Vous faisiez déjà de la musique chacun de votre côté avant de vous rencontrer ?

Yann Richard : Moi, je faisais de la musique pour des documentaires, des CD-ROM, enfin des trucs électroniques quoi… Et avant ça, j’étais batteur dans Salade Active, un groupe de post-punk.

Eva Peel : Je chantais de la pop sur de la musique électronique, j’ai fait pas mal de covers, et quelques morceaux originaux avec le producteur Mike Theis. Et puis j’ai rencontré Yann, on a échangé nos MySpace et maintenant, on fait de la musique ensemble.

Comment vous est venue l’idée de faire un groupe ensemble ?

E : MySpace !

Y : Oui enfin, on s’est rencontré de visu à un anniversaire.

E : … et on a échangé nos MySpace, je faisais quelques morceaux de mon côté et puis on s’est découvert pas mal de points communs musicalement. De la même façon que j’ai ressenti une osmose avec Mike.



Vous avez tous les deux découvert la musique électronique en rave ?

E : Oui j’étais à à la fac de Saint-Denis vers 1995/96, ma cousine vivait en Belgique et me parlait de soirées dans des lieux complètements fous qu’on ne trouvait pas en France. J’y suis allé et j’ai découvert des fêtes de barjots qui duraient deux ou trois jours. Le lundi à la fac, je racontais que j’avais vu le messie, pour te dire… Pour aller en rave, soit tu allais en Bretagne, soit en région parisienne, soit dans le Nord… Ou alors en Belgique, où la musique était beaucoup plus lente, mais paradoxalement plus violente. Enfin, deux ans après avoir connu ça, j’ai commencé à mixer. Je ne suis pas la seule, cette époque a beaucoup marqué les gens qui l’ont vécue.

Y : De mon côté, j’ai été en contact avec la musique électronique bien avant, j’avais un job de disquaire aux Établissements Phonographiques de l’Est en 88/89, où l’on vendait des bizarreries, tout l’underground bruitiste, krautrock… Et puis j’ai vu débarquer les début de la house avec les premiers Trax Records, il y avait aussi toute la scène industrielle allemande, et enfin le new beat. Moi, je vendais tout ça.



E : Et on en revient à la Belgique, il n’y avait pas que des fêtes. Des labels comme R&S ont signé plein d’artiste de Detroit et de Chicago justement. Avec David (Shaw), on prenait la voiture pour aller acheter des disques à Gand, en évitant soigneusement de parler français…

Y : Quand mon pote Olivier m’a emmené pour la première fois au Boy pour une soirée acid house, c’est bête mais j’ai eu l’impression d’entendre la musique dont j’avais toujours rêvé. C’était un voyage continu entre les mix et les morceaux eux-mêmes. Il y avait une structure et un récit que tu ne trouvais pas forcément dans le rock. Et sans parler de l’ambiance de ces fêtes… Cette fluidité entre les gens, ce côté dingue avec les décors, les kilos de son, tout ça m’a marqué.


Quels souvenirs gardez-vous du moment où tout cela a pris fin ?

Y – Je dirais que c’était au milieu des années 90, les gens étaient moins pacifiques et se tenaient plus, l’esprit n’était plus là, il y a eu une rupture. C’est pour ça que j’ai arrêté d’y aller. Et j’ai eu un, puis deux enfants. Je me suis consacré à ma musique, dans mon coin.

E – Le mouvement, à un moment donné, est tombé dans des dérives club et s’est éloigné de l’underground, ce qui est complètement normal. D’une fête créative et inventive, on est passé à une fête plus normée et business.  Je continuais à sortir en club mais j’étais journaliste en parallèle, je suis allé voir ce qui se passait ailleurs en allant tourner un documentaire sur le Movement Festival à Detroit. C’était en 2001.

Pour revenir à Theremynt, votre son se rapproche quand même plus du disco que du new beat.

E – Oui, quand on a commencé à faire de la musique ensemble, on s’intéressait beaucoup à la scène norvégienne et particulièrement Prins Thomas, Lindstrøm… Parallèlement, j’étais en train de monter mon collectif Deviant Disco, donc c’est un tout, je pense. Mais ce qui nous attire là-dedans, c’est plus le côté new wave et déviant que le groove et les cocottes funky.


Syracuse, Il est vilaine, La MVERTE, La Femme… On sent un retour de ce son disco synthétique, froid et très influencé par la new wave en ce moment en France, un son qu’on associe encore beaucoup aux années 80. Vous vous situez un peu dedans ?

E – Exactement. D’ailleurs, en voyant Syracuse au Point FMR j’ai réalisé qu’on avait un paquet d’influences communes. Pour moi, c’est le projet le plus abouti de tous ceux que tu viens de citer. C’est un genre de musique que tu retrouves dans le nord de l’Europe, c’est évidemment très lié à l’italo-disco et à la new wave. On y retrouve les mêmes sons de synthé Korg, Juno, Roland Jupiter… Ce qui m’attire dans l’italo, c’est ce côté fun et mélancolique en même temps. C’est ce qu’on essaye de faire avec Theremynt. Notre morceau « Take Me High », par exemple, est emprunt de cet héritage disco et hi-NRG des années 80.

Y – Ce qui compte, c’est que les gens dansent. Moi, avant de connaître la musique électronique, quand j’écoutais du rock, je ne dansais pas et ce n’est pas le même ressenti de la musique.


Votre live, il ressemble à quoi ?

Y – On est dans un entre-deux, à cheval entre le « boom boom » et le chant d’Eva, on doit jongler entre les deux et c’est un exercice auquel on se livre tout le temps en concert. C’est de la chanson électronique si on veut. Après, ça peut poser problème d’avoir un pied dans chaque genre : c’est parfois trop chantant pour les clubs et trop agressif pour les gens qui aiment la chanson ! 

E – C’est symptomatique de notre époque. Pour revenir aux groupes que tu citais tout à l’heure, ce sont des gens comme nous qui ont écouté plein de styles différents et qui ont ingurgité tout ce qui s’est passé il y a 10, 20 ou 30 ans.



Dans le flot de vos influences, il y a aussi quelques références cinématographiques, votre dernier EP, « Vampiros Discos » est un hommage au film « Vampyros Lesbos« , l’histoire d’un vampire qui ne survit que de sang et de sexe, et dont la BO est devenue mythique…

E – Oui, mais pas seulement ! C’est surtout une référence au Brésil, d’ailleurs, je chante en portugais. J’y suis allée pour mixer et c’est un pays incroyable. Des amis qui vivent sur place m’ont emmené dans des soirées techno, on ne se doute pas que ça bouge autant. J’ai rencontré un Berlinois qui organise des raves là-bas, dans des cinéma ou des jardins désaffectés. De la techno, sous les tropiques.

YLe morceau est très dansant, berlinois et abstrait donc assez adapté au club, on a voulu pousser le truc en le faisant remixer par des amis et des producteurs qu’on aime. Acid Washed avait déjà remixé « Robotique de l’amour », en le transformant en un morceau complètement mental alors que c’est une chanson tout ce qu’il y a de plus classique, couplet/refrain, j’ai été bluffée et donc on l’a rappelé. David Carretta est un pote et également un DJ assez emblématique de ce son techno / italo. Club Bizarre, ce sont des gars de Metz qu’on ne connaissait pas et qui font de la techno mélodique, ils ont remixé “Vampiros Discos” de façon très singulière en mettant des cloches partout, j’aime beaucoup leur réinterprétation et plus généralement leur orientation musicale.



Comment vous vous répartissez les tâches ? Vous composez à deux ?

E – J’écris les paroles et il corrige les fautes (rire)…

Y – Ça m’arrive, quand il manque quelque chose. En général je commence par composer quelque chose, Eva arrive et elle m’aide à fignoler des phrases musicales, elle apporte ses idées… Ensuite, elle écrit les paroles, et c’est parti pour un va-et-vient en studio. Je suis perfectionniste, comme tous les ingé-son, et donc très lent à produire, c’est pour ça que l’album prend autant de temps.

Yann, étant donné que tu es ingénieur son, j’imagine que tu dois être un geek des synthétiseur…

Y : Effectivement, j’aime bien bidouiller… C’est assez jouissif de moduler des sons, faire évoluer ou monter une nappe. Je suis du genre obsessionnel à écouter 50 fois le même son, jusqu’à devenir fou.

E : Quand je le vois faire, ça me fascine. Je trouve qu’en ça, la musique électronique va plus loin que la pop et le rock : tu travailles sur un climat, une texture, la musique est comme une masse qui change de forme. Il y a une sorte de magie. Par exemple, il y a un son dans un des morceaux qu’on est en train d’enregistrer, je l’ai écouté 300 fois et il m’obsède encore à l’heure où je te parle !



Y : On passe énormément de temps à trouver des sons plutôt que de composer une suite d’accords. Tu trouve une texture qui te plaît, tu la fais évoluer en trouvant le ton, puis tu rajoutes une autre partie de synthé tout en essayant de rester dans la couleur du morceau… J’adore ça, ça me fait halluciner. Un concert de rock, les mecs jouent mais gardent quasiment le même son tout le concert. En musique électronique, tout change et c’est ça qui est intéressant, c’est plus ouvert à mon avis.

E : Aujourd’hui, il te suffit d’une boîte à rythme, un bon synthé et des plug-ins pour être chef d’orchestre et c’est génial.

Y : Le plus dur, c’est qu’avec ces machines, le champ des possibles est quasiment infini et ça peut être déstabilisant, il faut prendre le temps de se demander : qu’est-ce qui me plaît ? Où est-ce que je veux aller ? Mettre un point final, finir un morceau et aboutir à quelque chose de concret et fini, c’est plus difficile en électronique, c’est sûr.



Eva, tu a été journaliste musique, j’ai lu que tu avais même tourné un Carl Craig et d’autres pointures locales. C’était la deuxième édition, donc les artistes étaient encore accessibles, maintenant les mecs sont entourés par la sécu et ça devient plus compliqué de les approcher. Les mecs n’en revenaient pas qu’on s’intéresse à leur culture et qu’on ait pris l’avion pour venir les voir. Le documentaire s’appelle Detroit 2001.


Où en êtes-vous du prochain album ?

J : C’est la fin, on réécoute tout et on peaufine, le plus gros est derrière nous et il devrait arriver bientôt !

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