Nowhere : l’amour dans le désert espagnol

Écrit par Trax Magazine
Le 12.11.2018, à 10h05
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©Julia Maura
Écrit par Trax Magazine
Chaque année au mois de juillet se tient dans le désert espagnol un rassemblement unique en Europe : Nowhere. Armés d’un carnet (pour lui) et d’un appareil photo (pour elle), Matthieu et son acolyte Julia sont partis enquêter pour Trax sur ce Burning Man miniature : une utopie temporaire reposant sur la participation de tous, où l’argent est totalement proscrit et qui pourrait avoir pour devise liberté, créativité, solidarité. Journal de bord.

Cet article est paru dans le numéro 214 de Trax Magazine.


Par Matthieu Foucher
Photos : Julia Maura

Mardi

16h12

Bus de Barcelone à Nowhere, ambiance de colonie de vacances. Je me fais une première copine cool : Charlotte, bientôt la trentaine, française vivant à Amsterdam, travailleuse du sexe de son état. Elle doit rejoindre Eat Your Art Out, le camp queer. Je l’envie un peu : comme on s’y est pris trop tard pour intégrer un barrio, Julia et moi serons en free camp (et apparemment c’est la lose).

21h44

J’arrive à la tombée du jour. Julia m’attend avec une bouteille de rhum, on part danser sous les étoiles sur quatre ou cinq scènes différentes. Les installations sont bien plus spectaculaires que ce que j’imaginais et doivent représenter des mois de travail : comment les gens on fait pour ramener autant de matos dans le désert ? On entend jouer « Glue » de Bicep et gesticule tard dans la nuit.

Mercredi

09h38

Gueule de bois et chaleur écrasante. Après un petit dèj sur une dune, on fait gaffe à ne rien laisser trainer (principe du Leave No Trace oblige) puis se met en quête d’un point d’eau afin de ne pas crever de soif. Maintenant qu’on est dans le désert, on est contents d’avoir contribué au crowdfunding du freecamp water project : gérer soi-même sa flotte ici apparaît quand même compliqué (il faut boire 3L d’eau par jour).

11h13

Exploration des lieux. En fait, Nowhere prend tout son sens la journée : 3000 joyeux dusties se ballade d’un workshop à l’autre, souvent dans le plus simple appareil. La quarantaine de barrios rivalise d’imagination dans les animations proposées, et tout ça de façon purement bénévole : ici une scène ouverte, là fabrication de vulves en argile, ailleurs on se suspend à des cordes ou se met du vernis sur les ongles. Des conférences sur la permaculture aux workshops de poésie, il y en a pour tous les goûts.

14h22

Direction le Yes! camp pour le workshop de Josie, une amie qui a tout plaqué pour devenir gourou. Son workshop, Authentic relating, parle caresses et consentement. Mon partenaire Markus, trentenaire autrichien aux yeux bleus, pansexuel, souhaite que je lui masse le périnée. Je m’exécute sans rechigner, il ronronne de contentement.

20h14

On rejoint la parade des monstres de la cérémonie d‘ouverture. Radical self-expression oblige, les looks sont hyper soignés. Julia prend des photos pendant que je me trémousse cul nu. Je me sens plutôt bien dans mes Docs malgré les rafales de sable.

 

22h42

Touch & Play, le barrio kinky. On se sépare : Julia a une orgie réservée aux meufs, moi, une Cuddle Party for Guys. En retard, je me fais recaler comme à l’école. Quand on m’autorise à entrer dans le dôme, je distingue un paquet de garçons habillés qui se grimpent les uns sur les autres. J’essaye de me prendre au jeu mais au bout de 20 minutes, j’abandonne : plus sûr d’être d’humeur à ça. Dehors, un groupe s’électro-stimule les parties. On repart danser.

 

Jeudi

10h54

On émerge assez tôt cette fois pour la Morning masturbation practice de 11h. On croise Charlotte avec un fouet, fabriqué dans un autre atelier à base d’un pneu de vélo recyclé (magie du DIY). Notre workshop matinal commence, on discute en petits groupes avant de passer à l’action. 40 personnes communient sous le dôme, j’ai du mal à rester concentré à cause du bruit, c’est un poil déconcertant mais pas si gênant finalement. On finit par du yoga nu puis câlin collectif au soleil. Nous voilà plein d’énergie pour affronter cette journée.

16h03

Retour au Yes! pour la suite du workshop de Josie. Mon partenaire est gentil mais bien hétéro cette fois-ci. Je me sens gêné malgré moi, et même un peu seul tout d’un coup : naviguer dans ces espaces quand on est pédé n’est franchement pas toujours facile.

 

20h29

Une Espagnole adorable nous a fait don d’un carton chacun avant qu’on ne file au cabaret queer. Sur scène face à la foule, les performances s’enchaînent : une drôle de Queen Elizabeth s’extrait des drapeaux du vagin. Un garçon jouant un sandwich au sperme se convulsionne sur le sol. On rigole bien.

 

Puis le ciel devient turquoise, coucher du soleil magnifique. Le sol commence à onduler, on se pose devant une performance shibari. La fille est cagoulée, tatouée, magnifique. A la fin Julia me dit “mec ça y est j’ai compris. J’ai vraiment compris le shibari”.

 

22h15

Le trip est quand même costaud, on perd un peu pied. On se réfugie au Garden of Joy qui joue de la techno aérienne à l’aide d’un mur de Funktion One, et qui nous paraît rassurant. Ici j’ai la certitude que quoi qu’il arrive, tout va bien se passer : ma pierre-paon en amulette, je peux respirer autant d’air que je veux. Ici surtout nous sommes en famille, la générosité des gens m’émerveille, les mots communauté et entraide retrouvent leur sens profond.

 

01h21

Julia s’est trouvé un crocodile espagnol à moustache sexy. Je pars me balader et reconnais l’intro de Time des Pachanga Boys – mon premier morceau fétiche quand, bébé teuffeur et apprenti queer, je m’étais exilé à Berlin. J’y vois évidemment un signe.

 

Vendredi

14h57

Acid Friday, il y a une belle énergie dans l’air. De notre côté on ramasse. Comme on ne fait rien comme les autres, on se dit qu’on prendra nos champis histoire de la jouer soft. On aperçoit Markus, je lui dis que j’aimerais passer un moment avec lui ce soir. J’évoque notre plan champis mais ça semble le refroidir, il se réserve pour une orgie mais propose qu’on se voit à Paris. Tant pis pour lui : pour moi c’est plutôt now(here) or never.

17h42

Jésus et ses apôtres font le tour des barrios suivis d’une trentaine de personnes. En route vers un bain de boue on passe devant Touch & Play – sur le toit un joli plan à trois, dont le crocodile de Julia. En allant chercher nos champis on croise à nouveau Charlotte qui elle se rend à un atelier fist. Décidément, chacun vit son propre Nowhere.

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20h39

Au milieu de la plaza, 200 personnes sont réunies : c’est un mariage avec papa, maman, peut-être même les grands-parents – et la vision la plus absurde, sans doute, que j’ai pu avoir jusqu’ici.

Coucher de soleil drag queen, le ciel est turquoise à nouveau, je n’ai jamais rien vu de si beau. Julia a un petit coup de mou alors on fait une pause face à la nuit qui tombe, dissertant sur le sens de nos vies et offrant nos corps aux moustiques.

00h26

Dans un cercle de néons blancs, j’entends « Seven Days and One Week » de BBE, découvert sur une compilation cassette achetée au marché quand j’avais 8 ans. La boucle est bouclée. Julia a trouvé un Anglais pour lui remonter le moral. De mon côté toujours rien, mon gaydar est perturbé comme jamais, j’en peux plus des hétéros en jupe.

Samedi

09h49

45 degrés sous la tente. Souffrance.

17h03

La journée est rude, on a loupé tous nos workshops, notamment The history of electronic music et l’atelier Creative writing. On parvient à se traîner à la Penis appreciation hour : dans une maisonnette en bois, des exhib défilent l’un après l’autre devant quarante personnes entassées qui applaudissent, riant comme des gosses.

19h30

Un roux mignon nous accoste et me sourit avec malice – tout n’est pas perdu. On grimpe sur une colline où des dusties s’installent tous les soirs par dizaines pour admirer le crépuscule. Je rencontre une Israélienne qui déprime à cause d’un garçon. Notre paradis semble si petit vu d’en haut.

22h55

Un orage démentiel éclate, on court choper de quoi rester sec. On voit plus rien, détour tactique par Touch & Play, cris de femme brisant la nuit noire. Un éclair illumine la plaine : un couple baise en levrette sous la pluie. Mystique.

00h16

On trouve un camp où s’abriter, un type offre à boire à la foule. Dehors, des allumés démarrent des feux et se roulent hilares dans la boue. Je commence à tomber malade. Julia a rencontré un autre Anglais. Aucune trace de mon roux mignon. Putain d’orage.

Dimanche

12h45

J’ai trente boutons de moustique sur le cul. Alors que je les montre à Josie, une gentille hippie qui passe me tartine de baume du tigre avant que je ne saute dans mon bus. Ce genre de contacts va me manquer, de retour dans le default world.

Lundi

07h32

Après un vol annulé et une nuit de 3h (pas merci Vueling), me voilà dans l’avion pour Paris. Je note plein de résolutions : retourner à Nowhere l’an prochain, donner plus, recevoir moins bref, rendre à la communauté, ne plus avoir honte d’être pédé, proposer un workshop de sorcellerie féministe et une queer clubbing & cruising session avec de la House cheesy. Ca va être long, un an, avant de retrouver le désert…


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