À voir : Le nouveau clip de NSDOS mêle violences policières, intelligence artificielle et poésie

Écrit par Flora Santo
Photo de couverture : ©Flavien PRIOREAU
Le 06.06.2022, à 12h41
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©Flavien PRIOREAU
Écrit par Flora Santo
Photo de couverture : ©Flavien PRIOREAU
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On le surnomme le « hacker de la techno française ». Hacker, producteur mais aussi danseur et performer, Kirikoo Des, alias NSDOS, est un artiste hybride, expérimental, adepte du field recording et des technologies, qui explore les recoins les plus profonds de la techno. Il sort aujourd’hui le clip de son morceau “Fais-moi la paix” inspiré du mouvement Black Lives Matter et des manifestations contre les violences policières à la mémoire d’Adama Traoré, dont le clip a été réalisé en partie avec des outils d’intelligence artificielle. Trax a échangé avec le producteur sur ce nouveau projet, extrait de son album Micro Club repressé pour l’occasion.

Qu’est-ce qui t’a inspiré pour ce morceau et ce clip ?

NSDOS : C’est en réaction à ce qui s’était passé avec les incidents d’Adama Traoré, avec la police, des gens qui se faisaient agresser par les flics, il y avait une espèce de tension un peu bizarre. Les gens voulaient juste se balader, promener leurs enfants et se faisaient arrêter comme des vulgaires délinquants. Je suis surtout connu pour faire de la musique électronique style techno Détroit, et je voulais arriver avec une espèce de son ovni qui vienne juste poser le doute sur ce que je peux faire ou pas. Et avec une poésie concrète très simple, répétitive, dans l’énergie de ce que je produis, avec des influences qui sont assez marrantes pour moi – du type vocodeur – qui sont empreintes d’une autre culture. Et puis je me demandais : dans un esprit de réaction, est-ce qu’il faut qu’on soit en mode « nique la police » – ce qui pour moi fonctionne, mais est aussi daté – ou est-ce qu’on la joue de façon plus maligne et on arrive plutôt avec une rose qu’un coup de poing ? On connaît l’esthétique du coup de poing, mais l’esthétique de la rose, je ne la vois pas assez. J’ai voulu proposer une espèce de chanson d’amour un peu spéciale envers les forces de l’ordre, ne pas déclencher l’agressivité qu’il y a en eux.

Pourquoi as-tu tenu à faire un morceau engagé, qui fait écho à l’actualité ?

Mon engagement est dans le fait de m’assumer, d’assumer mes choix. Si on revient sur le projet de l’Alaska, je me suis dit : faire de la musique dans la ville c’est cool, mais est-ce qu’il ne faut pas aller chercher un territoire qui soit moins évident ? Pour moi, il y a déjà un engagement dans le fait de ne pas avoir peur d’intéresser moins de monde. Car je pense que nos actions restent dans le temps. C’est cool de faire des buzz, mais travailler en pénétration, c’est infliger un truc qui met du temps avant d’être identifié et je trouve ça intéressant. C’est moins valorisant, mais il y a une petite voix à l’intérieur de moi qui me dit que les choses qui sont moins instantanées ont aussi une incidence. Je ne pense pas ne pas être un artiste engagé mais j’utilise des outils qui sont peut-être moins faciles à être écoutés. J’aime bien les informations cachées, quand il faut lire entre les lignes. Il y a des morceaux de Détroit, liés au gospel, liés à la house, avec des voix qui vont parler de « my house », et si tu lis entre les lignes, tu comprends qu’on parle de queerness, d’acceptation, de safe place. En écoutant cette musique, on réalise que c’est un état des lieux de ce qu’il se passe dans les années 80/90. Ça permet d’avoir comme un endroit anthropologique dans lequel chercher. Moi qui ai l’habitude de faire une musique électronique sans parole, si je pose ça, c’est qu’il y a un truc qui se passe et je pense que lorsqu’on réécoutera ça, on pourra savoir ce qu’il s’était passé à cette époque-là.

J’ai voulu proposer une espèce de chanson d’amour envers les forces de l’ordre, ne pas déclencher l’agressivité qu’il y a en eux.

Tu as l’habitude d’inclure dans ta musique des sons qui viennent de ce qui t’entoure, de la nature. Comment est-ce que “Fais-moi la paix” a été produit ?

J’étais en couple à ce moment-là et, comme pour beaucoup de gens qui ont vécu le premier confinement et qui étaient en couple, ça a mal tourné. J’ai commencé à avoir une réaction bizarre, je me suis enfermé dans une espèce de coquille et cette coquille était la salle de bain. Donc tous les sons ont été faits dans une salle de bain. La salle de bain en question était assez grande donc je pouvais y mettre mes instruments. Il y avait un miroir, j’avais ramené une espèce de néon. Après, je me suis séparé et finalement je suis retourné dans mon appart’ où j’ai continué à produire. J’ai trouvé ça intéressant de reproduire ça dans la salle de bain, mais chez moi. Il y avait ce truc un peu d’adolescents dans le garage de leurs parents.

Dans le clip on peut voir des scènes de manifestations, des références à Nelson Mandela et à Martin Luther King, mais aussi des scènes de voyages… Comment tout ça a pris forme ?

Je faisais beaucoup de recherches sur les intelligences artificielles et à un moment, j’ai voulu créer un clip dans lequel il y aurait des messages cachés, des choses retravaillés par l’IA. Ce qu’on y voit, c’est juste nous dans cet univers d’insécurité, où souvent la police est présente. Qu’est-ce qu’être fliqué veut dire ? Car il y a la police, mais nous sommes aussi parfois nos propres flics. J’aime l’idée d’injecter des images qui ne représentent peut-être rien aujourd’hui mais qui auront une résonance plus tard. Dans tous mes clips, il y a un peu cette envie de balancer des images. De toute façon, notre cerveau est habitué à avoir beaucoup d’images. Et en mettant beaucoup d’images ensemble, c’est là où il y a un message subliminal : à un moment donné, ton cerveau est saturé et ne va garder que ce qui est important pour lui. Je travaille beaucoup sur mes clips de cette manière. Je vois ça comme une œuvre globale, qui a déjà un sens pour moi, mais qui va avoir un sens pour les autres quand j’aurais plusieurs projets.

De quelle façon as-tu utilisé l’intelligence artificielle pour réaliser le clip ?

“Fais moi la paix” est un message de propagande et en même temps un message de paix. C’est très tricky, mais selon moi, c’est ce qui permet de faire passer le message. Quelqu’un qui est intéressé par l’IA va tomber sur ce clip et se dire : « Ok, ça parle d’un truc et il y a une autre couche encore plus deep ». L’IA peut être aussi un outil assez intéressant pour parler de sujets qui ne sont pas juste esthétiques. C’est ça qui m’a aussi motivé à faire ce clip. Quand il y a eu George Floyd ou « Je suis Charlie », il y a eu tout ce mouvement d’artistes qui ont commencé à devenir iconiques avec ces trucs-là. Et j’ai l’impression que toutes ces situations-là sont finalement les mêmes. J’ai l’impression d’être dans une espèce de boucle temporelle où si je vois les gilets jaunes, si je vois les manifestations pour Traoré, finalement, je vois les mêmes gestes de CRS qui envoient de la gazeuse, de gens qui se couvrent les yeux, les mêmes gestes de journalistes qui se font taper… Donc pour ce clip, j’ai nourri l’IA avec plein de vidéos et de photos des policiers et ça nous a généré des vidéos super spéciales. À un moment donné, j’ai tapé quelque chose du genre “prostitution street cops” et ça a généré des images super étranges de flics en peau d’ours bleue.

Qu’en est-il du public moins informé sur les IA ?

Ils n’auront pas accès à ce double sens mais dans 10 ans, ils comprendront ce sens. Dans la musique, on écoute encore Nina Simone par exemple, et ça nous fait comprendre des choses sur notre époque. Je pense que c’est ce que j’adore faire en tant qu’artiste : créer des œuvres qui n’ont pas une immédiateté évidente mais qui peuvent résonner des années plus tard.

Le clip de “Fais-moi la paix” ainsi que l’album repressé Micro Club sont dores et déjà disponibles partout.

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