Grégory : comment Yuksek a composé la B.O. de la série événement de Netflix

Écrit par Célia Laborie
Le 12.12.2019, à 18h07
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Écrit par Célia Laborie
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Comment transmet-on l’angoisse avec des notes de synthé ? C’est la question que s’est posé Yuksek en composant la B.O. de la série documentaire Netflix Grégory. Mélodies naïves, nappes sombres… Le producteur français a choisi la pudeur, comme pour s’effacer derrière les témoignages glaçants. Il raconte une composition éprouvante.

Grégory raconte l’un des faits divers les plus médiatisés du siècle dernier, le drame d’une famille prise dans un engrenage morbide après le meurtre d’un petit garçon en 1984. Comment avez-vous imaginé la bande originale d’une histoire si sordide ?

Je voulais une musique tout sauf grandiloquente : il fallait garder une certaine pudeur. C’était l’intention derrière la série, qui prend du recul sur le sensationnalisme de l’époque. J’ai tout fait tout seul, même le mixage. Je me suis servi de synthés, de boîtes à rythmes… Après avoir vu des images d’archives, j’ai très vite imaginé le générique. C’est aussi le thème principal, on le retrouve à plusieurs moments de la série, notamment lorsqu’on parle de Grégory. C’est une mélodie qui évoque une boîte à musique, quelque chose d’assez enfantin, comme une berceuse… Qui se met à dérailler pour devenir angoissante. Dans l’ensemble, toute la bande originale est composée de boucles qui évoluent et racontent l’irruption de l’étrangeté.

Pour vous, cette irruption est au cœur de l’histoire du documentaire ?

Exactement, c’est l’histoire de la famille Villemin : celle d’un quotidien qui déraille. C’est aussi un engrenage dans la folie. Tous les gens qui ont participé ou été pris à partie dans cette affaire sont tombés dans une forme de folie, à différents niveaux. La presse, la justice, et bien sûr la famille. Je voulais que ma musique reflète ainsi une sorte d’engrenage, d’où l’idée de boucles répétitives.

Si l’affaire Grégory était un roman, on se dirait que c’est irréaliste. Mais tout est vrai.

Yuksek

En général, êtres-vous féru de faits divers ?

Je n’ai pas une passion pour Faites entrer l’accusé : au bout d’un moment, ça me met trop mal. Mais j’ai un intérêt pour les histoires atypiques, et pour les documentaires – j’ai par exemple été scotché par Wild Wild Country, qui se passe dans l’Oregon. C’est fascinant d’entrer dans une réalité qui nous est totalement étrangère, et qui dépasse toutes les fictions imaginables. L’affaire Grégory, si c’était un roman, on se dirait que c’est un peu too much, irréaliste. Mais tout est vrai. C’est ce qui est fou.

Était-ce difficile, moralement, de travailler sur cette série ?

C’est sûr, certaines journées de travail n’étaient pas les plus joyeuses de ma vie. D’autant que ma femme, Yvonne Debeaumarché, était aussi co-réalisatrice : pendant un an, on a vécu avec cette histoire. Je me rappelle notamment du moment où j’ai composé la musique pour la scène où l’on découvre le corps de Grégory dans la Vologne. Moralement, c’était très dur de travailler là-dessus. Mais c’est justement de ces émotions-là que me venait l’inspiration.

Qu’est-ce qui vous a convaincu de travailler sur ce projet, malgré le sujet très lourd ?

C’est que je n’ai jamais eu l’impression de participer à quelque chose de sensationnaliste. L’idée, c’était d’aller au fond des choses et de voir la psychologie des personnes impliquées, ce qui les a amené dans cet état. Évidemment, le fait divers est sordide, les gens impliqués sont ravagés. Mais toute l’équipe de la série a essayé d’en parler avec bienveillance, et je crois que c’est ce qui en ressort.

En parallèle de votre carrière de DJ et de producteur, vous avez déjà composé plusieurs musiques de films, notamment pour Valérie Donzelli (Marguerite et Julien), et vous écrivez actuellement pour le premier long métrage de Jérémie Elkaim. Qu’est-ce qui vous attire dans ces projets-là ?

Faire des B.O, ça me plaît beaucoup, c’est quelque chose que j’ai envie de faire longtemps. Quand on compose pour un film ou une série, on s’efface un peu derrière le projet global. Dans la plupart des films, il faut attendre trois minutes de générique pour voir le nom du compositeur de la B.O, et personne ne le fait ! Du coup, on met un peu son égo de côté et c’est très agréable.

Quelles bandes originales sont pour vous des références ?

En tant que spectateur, je ne suis pas passionné de musiques de film, je les considère comme faisant partie de l’ensemble. Parmi celles qui m’ont vraiment marqué, il y a la musique de Birdman par Antonio Sanchez, ces solo de batteries qui sortent de nulle-part, avec, à un moment, le batteur qu’on croise dans un couloir. Et puis je ne suis pas un grand fan de Hans Zimmer, mais la B.O d’Interstellar, il faut avouer que c’est magnifique. Le genre de sons qui vous hérissent les poils.

Gregory est toujours disponible sur la plateforme de streaming Netflix.

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