Musique électronique à Marseille : la Ville est-elle prête à miser sur ses acteurs locaux ?

Écrit par Mathieu Fageot
Photo de couverture : ©D.R.
Le 07.07.2017, à 17h59
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Écrit par Mathieu Fageot
Photo de couverture : ©D.R.
B:on Air, Positiv, R2, Club Cabaret, Baby Club, Chapiteau, Razzle… Depuis quelques années, la scène électronique marseillaise semble continuellement se développer, au plus grand plaisir des amoureux du dancefloor toujours plus nombreux. Pourtant, nombre d’acteurs premiers de la culture underground de la deuxième ville de France estiment que sa vie nocturne est encore bien loin d’égaler celle des grandes villes européennes, et ce malgré son fort potentiel, en raison d’une quasi absence de dialogue avec la municipalité de celle-ci.

Il y a près de deux mois, l’annonce de l’ouverture du Razzle à Marseille résonnait comme une petite révolution pour le monde de la nuit dans la cité phocéenne. Après plusieurs mois de (vaine) lutte avec la mairie de Lyon, les équipes du bateau-phare transformé en club et lieu culturel décidaient finalement de rester amarrés en mer Méditerranée, là où le bateau avait été rénové. Au programme de ce nouveau lieu alternatif dont l’ouverture à été reportée restauration, expositions, concerts, mais surtout clubbing, ce qui lui vaudra sans doute une place dans la liste des endroits préférés des amateurs de kicks en tout genre. “La ville de Marseille est en constante recherche de ce genre de lieux atypiques” nous confirmait Rihab Hdidou, sa codirectrice.

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Pourtant, les États Généraux de la nuit, organisés du 28 au 30 avril dernier, laissaient paraître un tout autre constat : un manque de mise en avant de la vie nocturne marseillaise par sa municipalité, et un problème de dialogue avec ses acteurs. “Ces États généraux [étaient] organisés d’une part parce que l’on déplore un manque de réflexion sur cette question, alors que la fête est en plein développement à Marseille depuis quatre ans, et d’autre part parce que la communication entre les acteurs de la nuit et ses institutions est quasi inexistante ou n’a lieu que dans le conflit” expliquait Clément Carouge, fondateur de La Nuit Magazine et initiateur de l’évènement.

Le problème à Marseille, c’est qu’il n’y a aucune stratégie de mise en valeur de la vie nocturne. Il n’y a pas de réflexion sur ce que la vie nocturne renvoie, sur son identité et la façon de la faire valoir et de la défendre”, poursuit-il. Et ce malgré le potentiel dont dispose la ville ; selon Clément, le passé de la scène électronique et de la culture rave serait à mettre en cause. “Avant, il y avait assez peu d’acteurs crédibles à Marseille, et la scène électronique en a souffert. La musique électronique avait assez mauvaise presse à cause du public que ça drainait, de la drogue, etc. Aujourd’hui ça n’a pas totalement changé, bien qu’il y ait une scène qui se professionnalise”. Même constat de la part de Julie Raineri de Metaphore Collectif : “On est toujours un peu les moutons noirs. La culture rave est quand même contestataire, et à l’époque où elle s’est implantée en France, c’était pour critiquer le gouvernement. Aujourd’hui, je pense qu’il en a encore un peu peur”. Une “peur” qui conduirait la municipalité à endiguer les efforts des différents collectifs désireux d’organiser leurs propres évènements, et dont Metaphore a parfois fait les frais. “On a fait des soirées dans des salles où on nous a débranché le son parce que c’était trop violent” se désole Julie. “Il n’y a pas beaucoup de lieux à Marseille qui acceptaient de recevoir des artistes techno, qui ne pensent pas qu’il s’agit simplement de boum-boum pour junkies.

Le problème de Marseille, c’est que sa municipalité a du mal à croire en les Marseillais

Depuis quelques années pourtant, cette scène semble de plus en plus se développer. En témoignent la mise en place du B:on Air festival, du Positiv festival, et l’ouverture du R2, qui s’érige comme emblème marseillais de la culture électronique. Plusieurs soirs par semaine, collectifs et DJ’s internationaux viennent faire résonner ce rooftop du port de Marseille, au plus grand plaisir des amateurs de musiques électroniques en tout genre.

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Clément déplore cependant un manque total de confiance de la part de la municipalité en ses propres acteurs de la nuit. “Au lieu de créer un concept avec moins de moyens, mais qui sent vraiment Marseille, on va faire appel à un grand groupe de l’industrie culturelle qui va proposer un concept clean et carré, mais qui est très lisse et qui ne rend pas hommage à la ville de Marseille et à ses talents.” Avant d’en déduire que “les habitants ont l’impression de ne pas être entendus et de ne pas être maîtres de leur ville, de voir tous les bons plans leur échapper. […] Quand il y a des spots un peu intéressants à exploiter, la ville de Marseille va faire appel à des grands groupes au lieu d’aller chercher les Marseillais qui ont de l’expérience et qui pourraient se lancer dans ce type d’événementiel.” Il concède pourtant qu’il manque encore à Marseille d’acteurs tels qu’on peut en avoir à Paris ou à Lyon, “qui ont des gros moyens et qui pourraient enclencher une grosse machinerie.” Un cercle vicieux, en somme. Un manque de confiance de la ville de Marseille en ses acteurs culturels les empêche de se développer, et donc de gagner la confiance de la municipalité et de rivaliser avec les grands groupes…

À l’heure actuelle, les engagements pris lors des États Généraux de la nuit doivent toujours se concrétiser. Les acteurs de la vie culturelle pourront être entendus lors d’une éventuelle mise en place de la “Charte de la vie nocturne”, laquelle était envisagée via un prisme très sécuritaire, établie par le préfet de police et les CIQ (Comité d’intérêt de quartier). Plus tard, la ville se dotera peut-être d’un Conseil de la Nuit, qui réunirait les acteurs de la sécurité publique, de la prévention, de la Ville, des représentants de riverains, des gérants de lieux nocturnes, et des collectifs d’artistes. Le cheminement est entamé, bien qu’il paraisse encore long.

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