À Montréal, le nouveau label MFC Records lève des fonds pour la défense des droits civiques

Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©D.R
Le 29.01.2021, à 11h01
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Le très jeune label montréalais MFC Records vient de sortir sa première compilation caritative, mettant la relève de la scène techno canadienne à contribution d’actions et associations solidaires.

Propos recueillis par Elsa Fortant

Petit dernier des labels techno montréalais, MFC (pour Mixing for a Cause) Records lance sa première compilation, Strangers In Their Own World le 29 janvier. Au programme : la crème des artistes émergent.es de la scène techno industrielle de la côte est canadienne avec Aahan, Alexa Borzych, Inside Blur, ottoman.grüw, KORVN et QUINT à la direction artistique. Derrière le projet on trouve BitterCaress alias Camille Bernard, Française installée au Québec depuis six ans. Après MFC, une série de podcasts engagés, la DJ passe à la vitesse supérieure avec la création de ce label dont tous les bénéfices seront reversés à des associations caritatives, à commencer par le NAACP (National Association for the Advancement of Colored People).

As-tu toujours été sensible à la portée politique et sociale du mouvement techno ? 

BitteCaress : Je dirais qu’il y a plusieurs étapes, la première c’est que de base, avant même d’être à fond dans le milieu j’ai toujours eu cette envie de donner mon temps, d’aider, pour des causes qui m’affectent de près ou de loin. Quand j’étais encore en France, j’allais toutes les semaines à l’Armée du Salut, à la Soupe Populaire pour un peu donner de mon temps pour des personnes sans-abris, ça me faisait vraiment plaisir de prendre mon temps discuter avec eux. J’ai dû arrêter quand je suis arrivée à Montréal et j’ai toujours eu envie de m’engager pour des causes qui me tenaient à cœur, j’ai besoin d’avoir quelque chose qui me drive et les causes sociales en font partie. J’ai commencé à sortir en soirée techno quand je suis arrivée à Montréal et au fur et à mesure, j’ai réalisé que c’était une scène qui était vraiment différente parce que les gens étaient plus ouverts, plus alertes sur les problèmes de société en général. Quand tu discutes que ce soit dans les toilettes ou le coin fumeur, c’est peut-être un hasard mais il y a toujours des discussions politiques ou culturelles. 

Dans ta découverte d’une « techno activiste », y a-t-il un événement qui t’a particulièrement marquée ?

J’ai eu un déclic avec ce qui s’est passé en mai 2018 à Bassiani (Tbilissi) où il y avait eu des descentes de police. À ce moment-là j’étais beaucoup dans l’organisation de soirées et ça m’avait tellement choquée ! Je me disais, imagine si ça arrive un jour à Montréal, qu’on ferme ton club pour des raisons politiques. J’ai trouvé ça aberrant et j’ai compris qu’il y avait plus qu’une simple envie d’aller danser et de se regrouper, il y avait vraiment un besoin d’appartenance, de communauté, que tu ne trouves pas forcément dans d’autres milieux et c’est ça que j’ai trouvé génial. Il y a quelque chose de plus grand que juste la musique. L’esprit communautaire global, c’est ça qui m’a vraiment marquée. 

On entend parfois un discours qui parle de la techno comme apolitique, qu’est-ce que ça t’inspire ? 

Je n’aime pas dire que quelqu’un n’a pas compris car on a tous des compréhensions différentes de l’histoire, de la culture, mais je dirais que ça vaudrait la peine de se renseigner un peu. Savoir pourquoi la techno a vu le jour, qui l’a créée, pourquoi on en est là aujourd’hui et pourquoi il y a certaines personnes qui continuent à lutter pour que la techno reste politique, c’est parce que c’est l’essence même du mouvement. C’est une musique qui a été créée par des personnes qui étaient en marge de la société et qui avaient besoin d’un safe space, d’un moyen d’expression et c’est toujours le cas. On a besoin, quand on se retrouve entre nous, d’être dans un espace sécuritaire, qu’on soit une femme, une personne de couleur, une personne non binaire… c’est important que chacun soit respecté à sa juste valeur peu importe d’où il vient et on en est encore très très loin. C’est ultra important qu’on continue à être politisé. 

Dans leur ouvrage Techno et politique : étude sur le renouveau d’une scène engagée, Tanguy Descamps et Louis Druet émettent l’hypothèse que « La portée sociale et politique du mouvement techno a évolué d’un mouvement imprégné d’un esprit libertaire et anarchique à un mouvement plus caractérisé par la volonté d’encourager des actions solidaires concrètes », qu’est-ce que ça t’évoque ?

C’est complètement ça. Pendant la crise, toutes les initiatives qu’il y a pu y avoir de la part du milieu faisaient du bien à voir. Par exemple en lien avec le mouvement Black Lives Matter, il y a eu pas mal de compilations pour récolter des fonds pour des associations qui protègent les droits des populations marginalisées. Quand il y a eu l’explosion à Beyrouth aussi, il y a eu un élan de solidarité mené par des DJs et producteurs libanais. Ça me conforte dans l’idée que les personnes deviennent de plus en plus vocales sur les réseaux sociaux, ça c’est une belle chose, et qu’il y a des actions qui sont mises en place, pas seulement des beaux mots. 

Avec la notion de techno engagée vient la dichotomie entre business techno et scène underground, comment perçois-tu ces dynamiques ?

Je ne suis vraiment pas contre la business techno, c’est important car j’aime la musique techno, avant d’aimer toute la culture derrière et ça me fait plaisir de voir que c’est une musique qui se démocratise. En même temps les acteurs de la scène ont besoin d’en vivre donc c’est important que la techno soit aussi un business et que ça ne soit pas tabou. J’aimerais profondément vivre de cet art-là et la vérité c’est que pour l’instant ce n’est pas possible. Je dois travailler à côté. La business techno c’est juste une scène différente qui fait partie de la scène techno, et la scène plus underground qui a des idées très fortes doit continuer à vivre et à se développer. Le but ce serait que les deux se rejoignent, là on serait gagnant. Si des gros acteurs commencent à parler de causes on sera revenu à l’essence même de la techno comme elle a été créée. Le fait que ces dernières années ça a été particulièrement dur socialement, il y a eu beaucoup de répressions policières, les mesures non plus sanitaires mais politiques de la crise du COVID… Je pense qu’on est tous unis dans la même idée qu’on a besoin d’un milieu d’expression et on essaye de se faire entendre de cette manière-là. 

En moins d’un an, trois labels montréalais se sont lancés avec des compilations : Secret Knowledge, Mes Enceintes Font Défaut qui ont aussi une démarche de sensibilisation à une cause et MFC Records. Penses-tu qu’on peut parler d’une tendance et espérer qu’elle se pérennise ?

Je suis super heureuse de voir ce genre d’initiatives parce que ça veut dire que je suis pas toute seule à penser ce que je pense donc je vais pas être toute seule à me batte, on est plusieurs à défendre les mêmes idéaux. C’est là que tu te dis qu’on est en marche, c’est l’effet boule de neige et ça ne va pas s’arrêter là. Secret Knowledge, ils poussent la scène locale vers le côté plus artistique de la techno et on en a besoin de gens qui sont dans leur passion musicale à fond. Je trouve toujours ça important, peu importe le projet, qu’il y ait toujours un storytelling, et Secret Knowledge le fait vraiment bien en réadaptant les mythes et en les mettant en musique. C’est de la techno un peu différente de ce qu’on propose avec MFC Records, nous c’est le côté un peu plus raw, rave, qui me correspond musicalement. Pour la compilation que MEFD ont monté, c’est un beau projet car il y a tellement d’acteurs de la scène montréalaise et d’ailleurs qui y ont pris part. Je souhaite que chacun continue à faire ce qu’il fait parce que plus on est et mieux ce sera, plus la scène montréalaise pourra rayonner. Je n’aurais pas la prétention de dire que Montréal sera le futur de la scène techno internationale mais j’aimerais sincèrement que ça devienne une place comme Paris, comme Berlin, ce serait chouette que les gens fassent des pèlerinages techno à Montréal comme ils le font en Europe. 

Est-ce que les artistes impliqués dans la compilation participent au processus de sélection des causes que vous défendez et des associations ? Comment ça se passe ? 

Pour les compilations c’était compliqué de trouver un terrain d’entente. Pour toutes les VA je prends les devants du thème global abordé et l’association. Par contre, tous les EPs qui sortiront sur MFC c’est l’artiste qui est le leader de tout le processus du choix de la cause, un peu comme les podcasts MFC. Que l’artiste se sente à l’aise de me donner un thème, un titre, une association et qu’on travaille main dans la main à partir de ce moment-là. 

Je tiens à souligner qu’en plus d’être une compilation caritative, Strangers In Their Own World met de l’avant des artistes de la diversité culturelle. Comment as-tu procédé pour ouvrir tes horizons, as-tu des conseils à donner pour ouvrir sans pour autant instrumentaliser ?  

Ce sont des démarches complexes. C’était important pour moi qu’il y ait une diversité des backgrounds des artistes, de leurs origines, de leur genre aussi. Je suis une femme donc déjà ça me paraissait normal de promouvoir le travail de femmes aussi. On est encore très loin d’une égalité des genres, surtout en production. Depuis que j’ai rejoint OCTOV c’est quelque chose que je voulais pousser, les line-ups diversifiés. Je me suis toujours dit que quand j’organiserai mes soirées ce serait la base, une programmation qui représente vraiment la scène techno, tous les gens qui viennent à nos soirées. Déjà si on fait en sorte d’avoir des événements où les publics s’identifient aux artistes c’est déjà super chouette et pareil pour la musique. Par ailleurs, ça fait très longtemps que toute la musique que j’écoute c’est principalement des nanas, y’a peut-être certaines constructions de sets qui me plaisent, que j’aurais fait aussi. Non pas que les goûts et la manière de mixer aient un genre, loin de là mais je veux juste dire que la sensibilité d’apporter un track ou de monter un set est peut-être différente selon les genres et selon ton background. Parlant en tant que femme on a quelque chose à prouver et on doit faire valoir notre talent, je pense qu’on est plus précautionneuses quand on enregistre des sets, qu’on joue devant des gens, on fait plus attention pour qu’on n’ait rien à nous reprocher. Si j’avais un conseil ce serait de se forcer à aller écouter des femmes sur SoundCloud, des personnes noires… faire l’effort de diversifier ses goûts c’est déjà beaucoup. J’ai une liste longue comme le bras d’artistes avec qui j’aimerais travailler et qui sont issus de la diversité. Tant qu’il n’y aura pas l’égalité parfaite dans la scène on sera un peu obligé de se fixer des quotas et c’est grâce à ça qu’on y arrivera. Perdez-vous sur Souncloud et Instagram, des heures de digging, notez, nourrissez-vous !

La compilation Strangers In Their Own World est à écouter ici.

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